Mes années Char Lumière glissée sous la porte

Mes années Char – Lumière glissée sous la porte
Il y a dans ce livre une lumière discrète mais persistante, une braise enfouie sous la cendre des jours, qu’une simple phrase – « Continuez votre histoire ! » – a ranimée jusqu’à faire flamboyer toute une mémoire. Ce n’est pas tant un récit que nous livre ici André Ughetto – membre du jury du Prix littéraire 2025 de note Grande Loge – qu’un passage, une offrande silencieuse, un pain partagé entre l’ombre et la lumière, entre l’absence et la parole. Tout s’y dit en demi-teintes, en clartés obliques, comme si la poésie elle-même, dans sa souveraine discrétion, venait s’asseoir à notre table, pour dire ce qui ne se dit pas.
Mes années Char
Mes années Char
Ce que le lecteur approche ici, ce n’est pas un panthéon figé, ni une célébration commémorative, mais un compagnonnage. Une alliance secrète entre un jeune homme de L’Isle-sur-la-Sorgue – ce lieu traversé de songes où naquit également René Char – et ce même Char, figure tutélaire, initiateur tacite, frère aîné en poésie comme en silence. André Ughetto, poète, dramaturge, cinéaste, traducteur, professeur de lettres devenu passeur, a su transformer cette rencontre initiale en une aventure intérieure qui déborde le cadre du témoignage pour rejoindre celui du rituel de reconnaissance. Toute sa vie, entre la France et le Maroc, entre les planches de théâtre et les vers ciselés, entre la caméra et la page, il n’aura cessé de poursuivre ce feu transmis, de le maintenir, de le transmettre à son tour, dans une fidélité sans ostentation, mais inébranlable. En 2025, il fut membre du jury du Prix littéraire, distinction attribuée lors du Salon du Livre et de la Culture de notre Grande Loge – une trace contemporaine de ce lien profond entre littérature et initiation. Car il y a dans Mes années Char – Lumière glissée sous la porte quelque chose qui tient du cabinet de réflexion. Non dans la pénombre, mais dans cette clarté fragile, presque tremblante, qui suit l’aube. Ce livre ne dit pas, il suggère. Il n’argumente pas, il dévoile. Il ne démontre jamais, préférant la confidence au manifeste, l’esquisse à la statue. Chaque souvenir devient un degré, chaque silence, un symbole. L’ouvrage n’est pas structuré, il est charpenté, comme une Loge sans murs, mais dont les repères seraient le souffle, la fidélité, le regard intérieur. Le film inachevé, La Mémoire du feu, en devient le miroir symbolique. Œuvre suspendue, jamais projetée, pourtant si présente dans le récit, elle incarne la nature profonde de l’initiation : ce qui importe n’est pas d’achever, mais de chercher avec droiture. Ughetto, en évoquant ce projet resté à l’état de promesse, ne pleure pas une occasion perdue : il en fait un rite, une mise en abyme, une offrande à cette vérité silencieuse qu’aucune caméra ne saurait contenir.
André Ughetto-Babelio
André Ughetto-Babelio
Tout ici résonne avec les voies de l’esprit : les promenades dans le Vaucluse, les ombres tutélaires d’Albert Camus, les voix de Gérard Philipe ou de Jean Vilar, les citations discrètes, les fragments épars. Le lecteur s’y déplace comme dans un temple intérieur, sans qu’aucune colonne ne borne son pas. On ne progresse pas de page en page, mais de degré en degré, dans un lent dévoilement qui tient plus de l’art royal que du récit linéaire. Il n’y a pas d’avant, pas d’après, seulement un présent transfiguré, une mémoire qui travaille à l’or. À travers cette prose sobre, vibrante, mais jamais soumise au style, André Ughetto creuse la matière de la parole comme un tailleur de pierre patient. Rien n’est décoratif. Tout est exact. L’écriture est là pour servir, non pour briller. Ce n’est pas une œuvre d’érudition, c’est un acte de fidélité. À René Char, à la parole poétique, à la transmission. Une fraternité se dessine en creux, sans logorrhée ni dogme, mais dans le respect de cette ligne invisible qui relie les êtres entre eux au-delà du temps et des écoles.
Mes années Char
Mes années Char
C’est là, sans doute, que l’ouvrage touche à la maçonnerie de l’âme. Car si tout ici parle de poésie, de cinéma, de Provence, c’est au fond de nous que cela résonne. À ce lieu que chaque initié découvre lorsqu’il comprend que la lumière véritable ne se reçoit pas : elle se conquiert, elle se mérite, elle se cultive. Et quand René Char, dans sa grandeur rude, dit à l’adolescent : « Continuez votre histoire », ce n’est pas une formule, c’est une transmission. Une étincelle. Ce livre ne clôt rien. Il ne cherche pas à conclure, ni à expliquer. Il ne ferme aucune porte. Il laisse entrouverte une fenêtre sur un jardin de lumière, où la mémoire se fait souffle, et le souffle, appel. Livre d’apprenti fidèle et de maître silencieux, Mes années Char est de ces ouvrages qui ne se lisent pas. Ils se traversent. Ils se portent. Ils se méditent. Longtemps ! Mes années Char – Lumière glissée sous la porte André Ughetto – Françoise Mingot-Tauran (Préface) Wallada, coll. coup de patte, 2025, 234 pages, 20 €  
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