Il est des ouvrages qui ne s’offrent pas à la lecture comme un discours s’adresse à l’intellect, mais qui invitent plutôt à une lente pénétration dans un monde intérieur, à une marche rituelle où les mots deviennent symboles, et les symboles deviennent présence. Le livre de Jean Dumonteil Au Centre de la Loge – Les symboles maçonniques restitués-Petit traité de pratique initiatique, appartient à cette belle catégorie de textes qui ne parlent pas uniquement du sacré, mais qui en sont traversés. Il ne s’agit pas ici de disserter sur la Franc-Maçonnerie, mais de l’habiter pleinement, de faire de chaque page un pas vers le centre, de chaque paragraphe un éclairage sur le mystère contenu dans la pierre taillée et dans le silence des colonnes.
Au Centre de la Loge
Immédiatement, le ton est posé avec justesse. Le lecteur est convié non à comprendre, mais à se tourner. Il s’agit de se tourner vers le centre, comme le font les Frères au début de la Tenue, non par mimétisme ou habitude, mais par un acte volontaire de recentrage. Le centre de la Loge n’est plus un lieu géographique à situer, mais devient un espace intérieur à rejoindre. Il devient le miroir de ce que nous avons oublié, le lieu vivant où le visible se charge de l’invisible, où les outils, les gestes et les mots reprennent leur voix secrète. Le centre n’est pas un point fixe, il est une invitation à la présence, une convocation silencieuse à l’écoute et à l’élévation.
Jean Dumonteil ne se place jamais au-dessus du lecteur. Il marche avec lui. Il ne délivre pas un savoir, il ouvre une voie. Il avance à pas d’homme, fraternellement, éclairant ici le pavé mosaïque, là le tableau de Loge, ailleurs les piliers ou le fil à plomb, non pour les définir ou les figer, mais pour en révéler la lumière interne. Chacun de ces éléments, bien plus que des signes décoratifs, est restitué dans son usage initiatique, dans sa fonction transformatrice. Il ne s’agit plus de connaître les symboles, mais d’apprendre à les entendre. Il ne suffit plus de les voir, encore faut-il savoir les regarder.
Le pavé mosaïque, par exemple, n’est plus seulement cette alternance graphique de cases noires et blanches, mais devient le théâtre symbolique des polarités qui s’affrontent, s’embrassent et se résolvent dans l’unité retrouvée. Il devient le sol même de la conscience, ce lieu d’équilibre où l’initié apprend à marcher entre l’ombre et la lumière, dans la tension féconde du contraste. Le tableau de Loge, quant à lui, est traité non comme une simple illustration rituelle, mais comme un espace sacré éphémère, un mandala maçonnique qui, comme les dessins de sable des moines tibétains, nous apprend la beauté de l’instant, l’enseignement du passage, et la sagesse de l’effacement.
La colonne ne soutient pas seulement un édifice. Elle relie. Elle élève. Elle évoque les anciens philosophes, les temples grecs, les mystères antiques. Elle convoque la force invisible qui relie la terre au ciel, l’homme à l’idéal. Chaque outil devient un partenaire. Le maillet et le ciseau dialoguent, la pierre brute appelle la pierre cubique, l’équerre embrasse le compas, le niveau devient juge et le fil à plomb, axe du monde, ordonne tout ce qui cherche sa place. C’est un univers entier qui se recompose, un monde ancien qui redevient vivant sous nos yeux, non comme un musée, mais comme une école de l’âme.
Au Centre de la Loge, détailJean Dumonteil s’inscrit ici dans la lignée des écrivains initiatiques. Sa formation en théologie morale, en exégèse biblique, son parcours de journaliste, ses engagements dans la gouvernance territoriale, tout cela se fond dans une écriture à la fois rigoureuse et poétique, patiente et vibrante. Il connaît la langue de la cité comme il connaît la langue du Temple. Il parle à la fois à l’homme public et à l’homme intérieur. Il ne cite pas pour impressionner, il évoque pour éveiller. Il ne démontre pas, il suggère. Et c’est là tout l’art du maître.
Au fil des pages, nous traversons les grandes stations de ce cheminement symbolique. Nous approchons les piliers de Sagesse, de Force et de Beauté, non comme trois vertus séparées, mais comme les trois pôles d’un triangle sacré où vient se loger l’âme du Temple. À ces trois principes répondent, en écho, trois fruits spirituels : la Paix, l’Amour, la Joie. Là encore, Jean Dumonteil ne définit pas, il fait apparaître. Il montre que la paix est plus qu’une absence de conflit, qu’elle est une clarté de l’être. Que l’amour est plus qu’un affect, qu’il est l’acte fondamental de la vie fraternelle. Que la joie est plus qu’un sourire, qu’elle est la vibration de la Beauté en acte.
Le livrene cherche jamais à clore les significations, mais à ouvrir les possibles. Il n’explique pas les symboles, il leur rend leur voix. Il n’use pas de recettes, mais de patience. Il ne réduit rien, il dilate tout. L’initié ne devient pas savant, il devient voyant. Il apprend à marcher autrement, à respirer différemment, à écouter le silence de la Loge comme on écoute la mer la nuit. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de restituer à la Tradition son pouvoir d’enchantement, son pouvoir d’élévation.
Ce livre ne se termine pas. Il s’accomplit. Il laisse en nous une trace, un sillon. Il nous rappelle que le centre est toujours à rejoindre. Qu’il n’est jamais donné, mais toujours à conquérir. Qu’il est à la fois la source et la cible, le point de départ et le terme du voyage. Il nous rappelle que la Tradition n’est pas un passé à conserver, mais une flamme à transmettre. Et que cette transmission n’est pas un geste extérieur, mais un feu intérieur. Lire ce livre, c’est réapprendre à se tenir debout dans le Temple. C’est réapprendre à se laisser traverser par le souffle du rituel. C’est consentir à être transformé.Jean Dumonteil, par ce traité d’une grande exigence spirituelle, nous offre une œuvre intéressante de la littérature maçonnique contemporaine. Il rejoint par l’esprit ces grandes figures qui n’écrivent pas pour expliquer la Franc-Maçonnerie, mais pour l’incarner, pour la dire avec les mots d’aujourd’hui, sans jamais en trahir l’âme millénaire. Il ne parle pas pour se faire entendre, il parle pour que résonne ce qui doit être transmis.
Numérilivre, logoAu Centre de la Loge n’est pas un livre qu’on referme. C’est un livre qu’on emporte avec soi dans la Loge, dans sa méditation, dans sa prière silencieuse. C’est un compagnon. Une étoile. Une lampe.
Au Centre de la Loge – Les symboles maçonniques restituésPetit traité de pratique initiatiqueJean Dumonteil – Éditions Numérilivre, 2025, 166 pages, 22 €