Dans De l’utilité de la Franc-Maçonnerie en des temps incertains. Un point de vue sur les valeurs et symboles du Rite Écossais Ancien et Accepté (Cépaduès, coll. de Midi, 2025), Jean-Pierre Casimir interroge sans fard ce que la voie écossaise peut encore offrir à une humanité déboussolée. En replaçant liberté, égalité, fraternité, foi, charité et espérance au cœur du travail symbolique, il montre que le Rite Écossais Ancien et Accepté demeure une école de verticalité intérieure autant qu’une éthique du lien fraternel. Le REAA : une Franc-Maçonnerie encore utile quand le monde vacille…
La première image qui nous accueille est celle d’une couverture d’une grande retenue, presque ascétique.
Un blanc très pur, un titre en bleu, un sous-titre en noir, et suspendu au centre de ce silence visuel, le poids discret d’un fil à plomb. Rien d’autre ne vient distraire le regard. Tout est déjà dit pourtant.
Une Maçonnerie écossaise qui se présente sans fioriture, qui assume la gravité des temps présents, qui rappelle qu’au cœur de l’incertitude demeure une verticale, mince, exigeante, que chacun de nous est invité à reconduire en lui-même.
Jean-Pierre Casimir ne se demande pas si la Franc-Maçonnerie est utile au sens utilitariste du terme, comme on évaluerait un outil ou une procédure.
Il interroge ce qu’elle apporte à une humanité travaillée par la confusion des valeurs, la fatigue spirituelle, la tentation d’un pur horizontalisme où tout se vaut et où plus rien ne s’élève. Le livre ne répond pas par des slogans ni par des proclamations identitaires. Il chemine patiemment à travers des mots qui sont devenus pour beaucoup des évidences usées,
liberté, égalité, fraternité, foi, charité, espérance, pour en restituer la densité initiatique. À chaque page nous sentons que le Rite Écossais Ancien et Accepté n’est pas ici convoqué comme un décor mais comme une matrice, une manière de mettre en mouvement
la conscience entre Terre et Ciel.
La liberté est d’abord envisagée comme un passage intérieur. Jean-Pierre Casimir se méfie des proclamations abstraites qui prétendent affranchir l’homme tout en reconduisant d’autres servitudes, plus subtiles. La liberté dont il parle naît de l’initiation. Elle ne consiste pas à s’arracher à toute loi mais à reconnaître en soi un principe créateur, une capacité à se dresser, à choisir, à discerner. Nous croisons la figure des bâtisseurs qui acceptent de laisser façonner leur propre pierre pendant qu’ils œuvrent à l’édifice commun. Nous entendons les échos d’une histoire occidentale marquée par les totalitarismes et les désenchantements. Le livre rappelle que la véritable émancipation ne se réduit pas à la contestation, elle suppose un long apprentissage du devoir, une patience face aux résistances intérieures, une vigilance contre la tentation de la toute-puissance.
À partir de cette liberté reconquise,
l’égalité cesse d’être une revendication abstraite pour devenir un exercice concret.
L’auteur nous entraîne du monde profane, où l’égalité se décline en droits et en procédures, vers le monde sacré, où elle prend la forme d’une exigence intérieure. Être égal, dans la perspective du Rite, signifie mettre sa pensée en accord avec ses actes, accepter de porter le même poids de responsabilité que celui que nous attendons des autres, mesurer que chaque frère, quelle que soit sa condition, porte en lui une même dignité. L’égalité n’abolit pas les différences, elle les traverse, elle les ordonne, elle rend possible une fraternité qui ne soit ni fusion ni indifférence.
La fraternité, Jean-Pierre Casimir la déplie comme une
histoire qui va d’Adam à Joseph, de la famille biblique aux Loges contemporaines. Nous percevons à quel point l’amour fraternel reste un chemin difficile, traversé de jalousies, de rivalités, de blessures anciennes. L’auteur refuse les visions édulcorées. Il rappelle la part d’effort, parfois de renoncement, qui accompagne toute fraternité réelle. Dans le temple et dans la cité, la fraternité reste mise à l’épreuve par les crispations identitaires, par la violence sociale, par l’isolement intérieur de chacun. Pourtant, à travers les récits, les symboles, les gestes rituels, se dessine l’horizon d’un amour pour le prochain qui n’est plus seulement sentiment mais décision, engagement, fidélité partagée.
L’ouvrage accorde une place singulière à la foi, entendue moins comme adhésion à un système dogmatique que comme mouvement de confiance. Il distingue avec finesse la croyance qui rassure et la foi qui met en marche, la raison qui questionne et la fidélité qui consent à l’invisible sans renoncer à la lucidité. Le
Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), tel que Jean-Pierre Casimir le vit et le pense, suppose cette tension. Le
Volume de la Loi Sacrée (VLS), la présence du
Grand Architecte de l’Univers (GADLU), le recours au
Prologue de l’Évangile de Jean, tout cela n’enferme pas le frère dans un catéchisme, cela l’invite à habiter une Parole qui ne cesse de créer, éclairer, juger, relever. La foi ainsi comprise ne s’oppose pas à la liberté de conscience, elle lui donne profondeur.
La charité, autre nom de l’amour, est le lieu où se rejoignent ces axes, vertical et horizontal. L’auteur montre comment la
caritas a changé de sens au fil des siècles et comment elle peut aujourd’hui se réduire à une bienfaisance sans souffle, à une générosité qui rassure celui qui donne plus qu’elle ne relève celui qui reçoit. Il rappelle la radicalité du verset qui invite à aimer son prochain comme soi-même et s’attarde sur ces formes nouvelles d’amour abstrait qui parlent sans jamais se risquer à se compromettre.
La charité maçonnique à laquelle il appelle prend la forme d’un accompagnement, d’une attention, d’un soutien qui ne se contente pas de gestes ponctuels. Elle suppose une véritable conversion du regard sur l’autre, la reconnaissance de sa liberté et de sa part de mystère.

Au cœur du livre,
les symboles majeurs du Rite Écossais Ancien et Accepté sont convoqués comme des guides. Le
pavé mosaïque est traité dans toute sa polysémie. Esprit et matière, lumière et obscurité, joie et douleur, tout y trouve sa place. L’auteur rappelle son origine opérative, sa fonction dans la tradition des bâtisseurs, puis il en déploie la portée pour la vie de chacun de nous. Ce pavé n’est pas seulement un décor géométrique, il devient une carte de la condition humaine, l’inscription visible de la diversité des situations, des cultures, des destinées. Il ouvre le chemin d’un regard qui ne rejette pas les contrastes mais apprend à les intégrer sans confusion ni manichéisme.
De ce pavé nous sommes conduits au
fil à plomb. Suspendu au plafond de la Loge ou tenu par la main du frère, il figure cette verticale intérieure qui invite à passer de la simple rectitude morale à une véritable rectification de soi. Jean-Pierre Casimir insiste sur le double mouvement de l’âme, de l’horizontalité à la verticalité et retour, comme si l’homme, pour être pleinement humain, devait sans cesse mesurer son agir à une exigence qui vient d’en haut, tout en demeurant solidaire de la terre où il marche. Le fil à plomb ne sert pas à condamner, il sert à vérifier, à ajuster, à rappeler que la vie maçonnique ne se réduit pas à des déclarations de principe.
L’équerre et la règle complètent cette pédagogie. L’auteur parle de la loi et de la règle comme d’une dialectique de la vie et montre comment le respect de la nature, la responsabilité envers le prochain, la fidélité aux engagements pris se conjuguent. La règle n’est pas un carcan, elle est une musique qui donne rythme et mesure. L’équerre ne sert pas seulement à juger mais à tenir ensemble deux axes, l’un tourné vers la justice, l’autre vers la miséricorde. À travers ces outils, nous redécouvrons que la sagesse maçonnique ne se contente pas de spéculer, elle façonne des habitudes, des manières d’être au monde, une manière de marcher droites colonnes dans un univers instable.
La lumière et le feu occupent aussi une place importante. Le livre médite le feu grec et le feu biblique, la lumière grecque et la lumière biblique, le rapport du corps, de l’âme et de l’esprit. Nous sentons une volonté de réconcilier des héritages souvent opposés, celui de la philosophie, celui de la Révélation, celui de la science moderne. Jean-Pierre Casimir montre comment le Rite Écossais Ancien et Accepté, en tenant ensemble ces sources, évite d’enfermer la lumière dans une définition unique. Entre la clarté qui réchauffe et celle qui brûle, entre le feu qui éclaire et celui qui détruit, il s’agit pour chaque frère de discerner, de choisir, de laisser son propre regard être purifié.
Toute une partie de l’ouvrage est habitée par le Grand Architecte de l’Univers, non comme une figure lointaine mais comme un partenaire de dialogue.
Le Grand Architecte se rend presque familier lorsqu’il s’invite à Lausanne, lorsqu’il prend parti pour la résistance, lorsqu’il se laisse questionner par les doutes de l’homme moderne. Pourtant, jamais l’auteur ne réduit cette présence à une simple fiction psychologique. Il rappelle la longue histoire de cette appellation dans le
Rite, les débats qu’elle a suscités, les accusations de déisme qui l’ont entourée. À travers ces pages, nous comprenons que
le Grand Architecte symbolise autant l’ordre intelligible du cosmos qu’une mystérieuse bienveillance qui accompagne les libertés sans les écraser. Sa gloire ne se confond pas avec celle des pouvoirs terrestres, elle se manifeste dans les consciences qui choisissent la justice quand rien ne les y oblige.
L’un des moments les plus subtils du livre touche à la mémoire et à l’oubli. Jean-Pierre Casimir s’interroge sur la manière dont une communauté initiatique assume ses blessures, ses fautes, ses divisions. Il évoque la demande de pardon inattendue, l’ennemi qui se trouve au milieu de l’assemblée, le passé que certains voudraient effacer pour retrouver une paix factice. Il rappelle que le cinquième commandement porte sur les parents et, au-delà, sur tous ceux qui nous ont transmis une langue, une tradition, un style de vie. Les mécanismes de l’oubli sont décrits avec une grande finesse, depuis le refoulement individuel jusqu’à l’amnistie collective. L’auteur plaide pour une mémoire lucide qui n’idéalise pas les temps anciens mais ne consent pas non plus à la pure amnésie. Cette mémoire fait écho à la figure à laquelle le livre est dédié,
Alain Bernheim, pianiste de haute lignée, historien exigeant de la franc-maçonnerie, chercheur infatigable qui a passé sa vie à éclairer les zones d’ombre de l’histoire maçonnique contemporaine.
La dernière partie met en valeur ce que Jean-Pierre Casimir appelle une
horizontalité du partage. La chaîne d’union, décrite dans sa force et sa fragilité, n’est pas réduite à un geste final de tenue. Elle devient le symbole d’une humanité qui accepte de se reconnaître solidaire. L’auteur montre comment l’unité et l’union se construisent lorsque deux deviennent trois, lorsque
l’égrégore se forme, lorsque la corde à nœuds figure la continuité des générations. Vient ensuite le temps des agapes, qui n’est pas seulement festif. Nous découvrons une véritable liturgie de la table, où les mots, le pain, le vin, les regards échangés permettent de prolonger la tenue sous une forme plus libre mais tout aussi signifiante. La fraternité se goûte, se risque, s’éprouve dans ces moments où les hiérarchies se détendent et où chacun peut montrer un autre visage.
Enfin, la
réflexion sur la communication et l’échange traverse tout le propos. Jean-Pierre Casimir distingue l’insignifiance de la communication saturée de réseaux et de discours, de la parole authentique qui se déploie dans la
Loge comme dans la
cité. La parole de l’échange suppose le silence préalable, l’écoute accomplie, l’acceptation de la contradiction. Le rituel maçonnique apparaît comme un échange ordonné, où chaque voix a sa place, où la liberté d’expression se conjugue avec le respect d’un cadre. De cette ascèse de la parole dépend la possibilité de reporter au dehors l’œuvre commencée dans le temple, non sous forme de prosélytisme mais comme manière singulière d’habiter le monde, de tenir bon dans l’incertitude, de refuser le cynisme ambiant.
Tout au long de ce parcours, la mémoire d’Alain Bernheim affleure comme un fil discret. Né à Paris le 23 mai 1931 et mort à Montreux le 26 décembre 2022, frère musicien initié en France, passé par la Grande Loge Suisse Alpina et la Grande Loge régulière de Belgique, trente-troisième du Suprême Conseil de la Juridiction Sud des États-Unis, Grand Capitulaire du Grand Prieuré de Belgique, membre de l’Ordre Royal d’Écosse
, membre d’honneur et Grand Commandeur Honoris causa du Suprême Conseil de France (SCDF), il a incarné une manière de servir la franc-maçonnerie par l’histoire, par l’exigence documentaire, par la probité intellectuelle. Lui dédier un tel ouvrage signifie affirmer que la spiritualité du Rite Écossais Ancien et Accepté ne se sépare pas de la rigueur de la recherche, que l’amour de la vérité historique fait partie intégrante du travail initiatique.
Jean-Pierre Casimir apparaît, à travers ce livre, comme
un véritable pédagogue du Rite Écossais Ancien et Accepté, un frère qui conjugue expérience de Loge, culture biblique et sens aigu des enjeux contemporains. Enseignant de métier et franc-maçon, il s’inscrit ici dans le prolongement d’un travail déjà solidement engagé. Il est l’auteur de deux essais de référence consacrés aux degrés de Perfection du Rite :
Le Chemin d’Hénoch – Essai sur la présence de la mystique juive dans les grades de perfection du Rite Écossais Ancien et Accepté (2023), qui explore minutieusement la manière dont la pensée mystique juive irrigue la dramaturgie et la symbolique des hauts grades du REAA, et
L’Intendant des Bâtiments. Point d’équilibre des degrés de perfection du Rite Écossais Ancien et Accepté (2024), qui réhabilite ce grade parfois tenu pour secondaire en montrant qu’il constitue, au contraire, un véritable point d’appui doctrinal et spirituel pour l’ensemble de la série. Cette double exploration des degrés de perfection éclaire en profondeur sa manière d’aborder les valeurs écossaises, toujours à la fois enracinée dans le rituel et ouverte aux grandes traditions spirituelles.
Il est par ailleurs l’auteur de plusieurs articles dans la très belle et riche revue de la
Grande Loge de France dont il est membre, Points de Vue Initiatiques – Vivre la tradition (PVI).
Revue trimestrielle fondée en 1965, PVI accompagne depuis des décennies la réflexion de la Grande Loge de France sur le Rite Écossais Ancien et Accepté, ses sources, ses symboles, ses enjeux spirituels. Les contributions de Jean-Pierre Casimir à cette revue prolongent le même souci de clarté et de profondeur : elles tissent un dialogue constant entre la tradition du Rite, l’héritage biblique et les interrogations de notre temps. Dans la collection de Midi chez Cépaduès,
De l’utilité de la Franc-Maçonnerie en des temps incertains prend ainsi place comme un
volume de synthèse et de maturation, le fruit d’années de pratique, de recherche et de transmission, un livre qui accepte de parler simplement d’une réalité infiniment complexe :
la vie d’un homme intérieur qui cherche à rester debout entre la pesanteur des temps et l’appel de la lumière.
De l’utilité de la Franc-Maçonnerie en des temps incertains
Un point de vue sur les valeurs et symboles du Rite Écossais Ancien et Accepté
Jean-Pierre Casimir – Cépaduès, coll. de Midi, 2025, 170 pages, 24 €