Dialogue avec Gilbert Schulsinger
« Bioéthique »
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
Je reçois aujourd’hui le Grand Maître Honoris Causa Gilbert Schulsinger.
Marc Henry : Non seulement Grand Maître Honoris Causa mais également chirurgien de votre métier. Cela peut paraître un peu étonnant pour nos auditeurs mais comment la chirurgie mène-t-elle à la Franc-maçonnerie ?
Gilbert Schulsinger : Je ne crois pas que ce soit la chirurgie qui mène à la Franc-maçonnerie ou l’inverse, je crois surtout que dans l’un et l’autre cas nous avons un but l’homme. C’est par conséquent par l’humanisme qui se manifeste aussi bien chez le Franc-maçon que chez le chirurgien que les deux se rejoignent et l’on peut dire que peut-être un chirurgien a une vocation maçonnique particulière.
M.H. : Merci, c’est une jolie façon de le dire.
La Grande Loge de France est un ordre initiatique traditionnel mais cela ne l’empêche pas, bien au contraire, je dirai de s’intéresser aux questions du monde et de la société.
Comment et dans quel cadre la Grande Loge de France a-t-elle été amenée à s’inquiéter des questions d’éthique et de bio-éthique en particulier, puisque c’est le sujet qui nous concerne aujourd’hui ?
G.S. : Dans les dernières décennies les progrès de la médecine nous ont placés devant des situations que jamais nous n’aurions pu évoquer préalablement. Ces situations se multipliant, devenant de plus en plus complexes, il a bien fallu essayer de légiférer.
Quand on voit la multiplicité des cas qui peuvent se poser justement à la médecine d’aujourd’hui, on peut comprendre que ces lois ne sont pas faciles à construire. Et il nous a semblé qu’il fallait que ces Lois soient suffisamment restrictives pour éviter les abus et les trafics.
Suffisamment larges pour respecter la liberté de l’individu, celles du chercheur et celles du médecin.
Suffisamment souples pour ne pas enfermer la science dans un carcan juridique qui l’étoufferait.
Et enfin, suffisamment ouvertes pour se placer dans une éthique nécessairement évolutive au fur et à mesure des avancées de la science.
M.H. : Nous allons poursuivre sur ce chemin mais auparavant j’aimerais que vous nous retraciez, si vous voulez bien, un peu l’historique de ce questionnement au sein même de notre Obédience la Grande Loge de France ?
Je crois que tout cela a commencé dans les années 90 !
G.S. : Tout à fait. Cela a commencé dans les années 90. On a commencé à parler de ces problèmes de bioéthiques, le Grand Maître de l’époque Jean-Louis Mandinaud m’a demandé de représenter la Grande Loge de France sur ce genre de problèmes et je me souviens que notre première rencontre a été avec Jean-François Mattei, qui était à l’époque le rapporteur de la question et nous avons eu une 1ère conversation sur ces problèmes.
M.H. : Et ensuite comment avez- vous continué ce travail ?
G.S. : J’ai continué sur ce travail puisque nous avons commencé dès 93 à essayer de légiférer, il s’agissait à l’époque de procréation médicale assistée, ill s’agissait d’un certain nombre d’autres choses comme le problème du clonage qu’il fallait essayer de résoudre au mieux de l’intérêt de l’individu comme de celui de la loi.
M.H. : C’est toute la difficulté d’ailleurs de ce type de travaux car le texte enferme et chaque virgule compte.
G.S. : C’est pourquoi je pensais qu’une loi cadre était difficilement envisageable sur des problèmes comme cela.
M.H. : Alors comment procède-t-on alors pour faire évoluer la Loi ?
G.S. : Et bien faire évoluer la Loi c’est en réalité voir, au fur et à mesure des progrès de la science, les nouveaux problèmes qu’ils peuvent poser sur le plan éthique.
Nous avons commencé avec ceux de l’avortement légal où s’est illustré un de nos anciens Grand Maître Pierre Simon.
Nous en sommes aujourd’hui très loin, puisque nous abordons les problèmes d’euthanasie – je sais bien que c’est un mot qui fait peur – mais en réalité si on en
considère l’étymologie cela veut dire bonne mort et il est des cas où à l’évidence il faut donner aux gens une bonne mort.
M.H. : Alors depuis ces années 90, vous parlez de revenir sur l’euthanasie parce que c’est la question de fond que nous allons évoquer tout au long de cette émission, mais quelles sont les dernières évolutions des connaissances, des techniques, voire des mentalités qui rendent nécessaires les révisions régulières de ces Lois ?
G.S. : Précisément le fait que chaque fois que la science avance elle pose un autre problème. C’est pourquoi, dès le début, nous avions convenu avec les Députés de la commission, qui nous auditionnait, qu’il fallait que tous les cinq ans ces Lois soient révisées éventuellement enrichies ou modifiées.
M.H. : Si je vous dis cellules souches embryonnaires, est-ce que vous pouvez, peut-être pour ceux qui ne sont pas des spécialistes, évoquer cette question, expliquer les questions que se pose cette Commission et ce dont il s’agit ?
En quoi est-ce une avancée et en quoi est-ce une difficulté ?
G.S. : C’est une avancée considérable, puisqu’elle a quasiment résolu aujourd’hui le problème du clonage thérapeutique qui avait fait tant de bruit à une époque.
Les cellules souches embryonnaires sont des cellules dites totipotentes cela signifie qu’elles peuvent où qu’elles soient placées, elles peuvent prendre la forme des cellules de l’organe en question. Si vous implantez des cellules embryonnaires au niveau d’un cœur lésé, les cellules qui seront générées à partir de ces cellules embryonnaires seront des cellules cardiaques.
M.H. : Et si on les met dans un rein, ce seront des cellules rénales.
G.S. : Voilà de la même façon, ce qui signifie en réalité que le travail sur ces cellules embryonnaires a une importance considérable pour l’avenir.
Vous savez comme moi qu’aujourd’hui le problème des greffes d’organes se pose parce qu’on est souvent en carence de greffes d’organe et si effectivement on pouvait, nous n’en sommes pas encore tout à fait là, mais sur le chemin si on pouvait remplacer ces greffes d’organes par des greffes cellulaires nous arriverions évidemment à des thérapeutiques beaucoup moins lourdes et aussi efficaces.
M.H. : Alors revenons-en maintenant au sujet central de cette émission, vous disiez l’euthanasie c’est la bonne mort.
Quelles étaient les questions qui se posaient à vous ?
G.S. : Les questions qui se posaient à nous étaient essentiellement de sortir d’une alternative absolument diabolique, je m’explique :
– le médecin, placé devant un cas désespéré, devant une maladie incurable où tout traitement est devenu parfaitement inutile, pouvait s’abstenir de toute thérapeutique puisqu’elle était inutile, il pouvait être à ce moment-là accusé de non assistance à personne en danger.
– Où bien il pouvait, devant un malade qui souffrait de plus en plus, augmenter un peu les doses de morphine et à partir de ce moment là être accusé d’homicide volontaire.
Nous sommes heureusement sortis de cette situation mais néanmoins, nous ne pouvons pas pour autant ne pas encadrer les conditions dans lesquelles l’euthanasie peut être faite.
Alors là je dois dire qu’en tant que Franc-maçon et chirurgien, ce que je peux en dire se fonde sur trois valeurs essentielles : la liberté – la dignité – et la compassion.
M.H. : Peut-être peut-on les décliner rapidement, la Liberté, oui mais la liberté de qui ? Et à quel moment ?
G.S. : La liberté de l’individu. Ma liberté s’exprime, en tout premier lieu dans le choix que je fais entre la vie à tout prix et la qualité de la vie. Or la vie à tout prix est parfois extrêmement onéreuse. Alors il y a quelque chose qui a été récemment instituée et qui s’appelle le testament de vie.
Alors je sais et nous en avons plaisanté avec Monsieur Léonetti l’autre jour, il emploie pour cette situation des termes plus édulcorés. Mais testament de vie cela a une certaine force…
M.H. : Un témoignage.
G.S. : Voilà et cela signifie quoi ?
Cela signifie essentiellement que je peux refuser tout acharnement thérapeutique. Que je peux demander que tout soit fait pour calmer mes douleurs même si cela risque d’abréger ma vie.
Et qu’en dernier ressort, je peux demander aussi au médecin de m’aider à mourir. Voilà cette liberté.
La dignité, qui peut juger de la dignité ?
Bien entendu la dignité est la qualité même de ce qu’on appelle la personne humaine mais chacun a le sens de sa dignité.
Est-ce que tout le monde peut considérer qu’il est digne dans certains cas de déchéance mentale ou physique, est-ce que tout le monde peut considérer qu’il est aussi digne et je pense à cette histoire de Chantal Sébire dont tout le monde a parlé dans les journaux qui ne pouvait plus se voir ni vivre avec le visage défiguré qu’une opération sur un cancer de la mâchoire avait provoqué.
Donc là encore qui peut décider encore une fois, c’est le malade et c’est sa liberté.
M.H. : Autrement dit, on aurait pu l’aider ?
G.S. : Je pense effectivement qu’on aurait pu l’aider mais là nous sommes dans une situation frontière.
Je pense qu’humainement, et si je reprends le mot de compassion que j’avais pris tout à l’heure, il fallait le faire. Mais je pense que légalement nous étions dans une situation impossible et la situation impossible est celle que l’on appelle le suicide assisté.
Or je dis clairement que nous sommes opposés au suicide assisté tel qu’il se passe dans certains pays, et notamment en Suisse, pourquoi ?
La loi suisse dit en gros : s’il est démontré que quelqu’un a aidé quelqu’un à mourir et que ce n’était pas dans un but égoïste, il ne peut être accusé de rien.
Alors, pour moi, une phrase comme cela dans une Loi, c’est le summum de l’hypocrisie. Aller prouver que le motif n’est pas égoïste et dire en même temps que s’il n’est pas égoïste on a le droit de tuer cela me paraît difficile à accepter.
M.H. : Comment prouver qu’un motif comme celui-là à un moment ou à un autre ne peut pas légitimement, presque, être égoïste. Quand une famille voit souffrir ses proches nous sommes dans un cas de figure tout à fait insoutenable.
G.S. : Tout à fait insoutenable, d’un autre côté ouvrir, je ne vois pas comment on pourrait dans des cas comme cela construire une loi suffisamment claire et suffisamment limitée pour qu’il n’y ait pas d’abus.
Je crois que c’est une situation sur laquelle on ne peut pas légiférer. Et ce n’est pas parce que l’on ne peut pas légiférer sur une question comme cela qu’il faut la refuser, quelles que soient les circonstances dramatiques et celle dont je parlais était particulièrement dramatiques.
M.H. : Sur le fond, aujourd’hui, alors où en sommes-nous précisément ?
Quel est le droit du citoyen par rapport à cette bonne mort qu’il peut espérer, qu’il peut vouloir se donner, comment fait-on ?
G.S. : Nous avons fait des progrès avec la Loi Léonetti c’est incontestable.
C’est-à-dire qu’on refuse maintenant tout acharnement thérapeutique et qu’on soulage le malade autant que possible même si à un certain moment ce soulagement aboutit à la mort.
Est-ce suffisant ?
Je dirai que c’est un premier pas mais que les situations sont tellement multiples que là encore il faut peut-être essayer d’aller plus loin.
Aller plus loin, c’est quoi ? C’est essayer de construire une structure qui ne mette pas le médecin qui a pratiqué l’acte dans une situation de justiciable. Et là j’avoue que je rejoins tout à fait Henri Caillavet, Président Fondateur de l’Association Mourir dans la Dignité qui propose que, dans un délai de 4 jours après le décès, le médecin qui a apporté son aide active à mourir doit adresser, à une Commission régionale de contrôle prévue à cet effet, un rapport exposant le détail et les circonstances de son acte ainsi que son déroulement, à ce rapport sera joint le dossier complet du malade.
On pourrait de plus compléter cette commission régionale par une commission nationale de contrôle dans lesquelles participeraient à la fois des représentants du Garde des Sceaux et du Ministère de la Santé.
Par ces mesures, je crois que l’on pourrait aboutir à ce que l’on appelle d’un mot qui fait encore peur la dépénalisation de l’euthanasie. Si effectivement dans ces conditions de contrôle elle peut être acceptée, elle est dans ces conditions de contrôle dépénalisée.
M.H. : Nous avons donc fait une avancée !
G.S. : Je crois. Cette avancée pour l’instant n’est pas inscrite dans la Loi. C’est ce que nous espérons, c’est ce que nous Francs-maçons de la Grande Loge de France avons proposé dans le rapport que nous avons présenté, à la demande de Monsieur Léonetti, mais pour l’instant il n’y a aucune espèce de réalité légale à cela, je vous rappelle que le rapport Léonetti a été donné au 1er Ministre, il y a une dizaine de jours à peu près.
M.H. : Gilbert Schulsinger, je vais vous demander de vous souvenir du futur, une fois encore, quels sont les thèmes qui vont être demain ceux de la bioéthique et de cette réflexion de fond sur l’humain dans l’homme.
G.S. : Mon Cher Marc, la science fort heureusement avance.
Nous entrevoyons maintenant des perspectives d’avenir qui vont encore compliquer une situation déjà compliquée. Et je vois exactement trois disciplines qui peuvent encore nous poser des problèmes graves d’une part l’ingénierie génétique qui peut être parfaitement bénéfique dans la mesure où elle peut modifier le gène d’une anomalie congénitale chez un embryon certes mais elle peut aussi permettre et vous l’imaginez bien n’importe quoi par une manipulation faite dans des conditions qui ne sont pas du tout des conditions médicales.
La deuxième éventualité c’est le progrès des nano biotechnologies. Les nano biotechnologies pour en donner une image c’est pouvoir mettre un transistor dans l’épaisseur d’un cheveu, cela peut naturellement donner des progrès techniques considérables, cela peut aussi conditionner des situations difficiles.
Enfin la dernière, la troisième éventualité, ce sont les neurosciences.
Là nous savons que nous sommes dans un domaine aujourd’hui encore expérimental et dont l’avenir est certain et pour en donner un aspect bénéfique, je dirai que si l’on peut arriver avec ces cellules embryonnaires, dont je parlais tout à l’heure, à les insérer dans cette zone du cerveau qui est déficiente et je prends naturellement celui d’une maladie dégénérative comme la maladie de Parkinson, cette région du cerveau sera régénérée par ces cellules et par conséquent nous aurons un succès absolument extraordinaire.
Mais d’un autre côté on peut aussi par ces neurosciences limiter la liberté de l’individu voire même conditionner son asservissement d’une façon aussi facile.
M.H. : Gilbert Schulsinger, nous ne retiendrons de cette dernière question que l’aspect positif.
Merci d’avoir participé à cette émission et je vous souhaite bon courage pour l’avenir.










