Dialogue avec Alain Graesel
« La Grande Loge de France »
Invité : Alain Graesel
Novembre 2008 :
Divers aspects de la pensée contemporaine
« La Grande Loge de France »
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
Bonjour à toutes et à tous.
J’ai le plaisir de recevoir aujourd’hui le Grand Maître de la Grande Loge de France, Alain Graesel.
Marc Henry : Vous avez été réélu lors du dernier Convent, c’était en juin, pour une troisième année de Grande Maîtrise, tout d’abord félicitations, comment se porte notre Grande Loge de France ?
Alain Graesel : La Grande Loge de France va très bien. Elle est une Obédience dynamique, à la fois de tradition et bien inscrite dans son époque.
Nous sommes au nombre de 800 Loges environ, 30 000 membres. Le travail qui est fait permet de la considérer comme une Obédience en bonne forme sur les plans obédientiel, organisationnel, initiatique, humaniste et spirituel.
M.H. : Il y a beaucoup d’Obédiences aujourd’hui en France, on en voit même naître, de toutes neuves, de toutes récentes, comment nous situons-nous dans cette histoire car nous avons trois cents ans, trois siècles d’histoire !
A.G. : La Grande Loge de France apparaît en 1728, change de nom au cours de l’histoire, se réorganise et prend sa forme actuelle en 1894.
Mais elle est une des plus anciennes Obédiences maçonniques françaises et peut revendiquer, en effet, ces trois siècles d'existence.
Dans une vingtaine d’années, on pourra le fêter ainsi.
M.H. : Comment vont ses relations avec les autres Obédiences ?
A.G. : Excellentes. Nous avons des relations régulières et de très bonne qualité avec les grandes Obédiences françaises que sont la Grande Loge Féminine de France, dont je salue la Grande Maîtresse Yvette Nicolas, la Fédération Française du Droit Humain, je salue Michel Payen, son Président, puis également la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra, dont je salue le Président Bernard de Bosson, mais également le Grand Orient de France.
M.H. : Une des spécificités de la Grande Loge de France c’est d’être une Obédience qui ne pratique qu’un seul Rite maçonnique alors que d’autres en gèrent plusieurs, est-ce que c’est un plus à vos yeux ou pas ?
A.G. : J’ignore si c’est un plus ou non mais, en tout cas, pour ce qui nous concerne, c’est fondateur de notre unité. Nous sommes 30 000 Frères, si nous voulions être 35 ou 40 000, il nous serait facile d’accueillir, en Grande Loge de France, d’autres Rites qui voudraient éventuellement être abrités au sein de l’Obédience Grande Loge de France. J'ai déjà eu des demandes en ce sens.
Mais nous considérons que pratiquer exclusivement le Rite Écossais Ancien et Accepté, avec de très fortes valeurs humanistes, une volonté d’élévation spirituelle et une démarche symbolique, caractérise notre obédience.
Notre objectif n’est pas de "faire du chiffre" pour essayer d'affirmer une quelconque hégémonie mais de nous développer tout en restant fidèles à nos origines.
M.H. : Nous évoquons souvent ici, les valeurs initiatiques, spirituelles de notre Rite, je souhaiterais que nous allions, aujourd’hui, un peu plus loin sur le volet humaniste, si vous le voulez bien.
Vous êtes intervenu et vous avez pris des positions assez précises sur des thèmes comme la laïcité, la mixité, voire le fichier EDVIGE, est-ce que vous pouvez nous en dire quelques mots ?
A.G. : Oui, bien sûr. Lorsqu’au début de l’année, il a y eu débat, suite au contact du Président de la République avec le Pape à Rome et à Latran, un certain nombre d’Obédiences ont souhaité s’exprimer sur le sujet. J’ai refusé, pour ma part, de signer leur déclaration commune qui ne nous satisfaisait pas.
La Grande Loge et tous les Grands Maîtres qui m’ont précédé, ont toujours affirmé l’attachement de l’Obédience à la loi de séparation des Églises et de l’État de décembre 1905, et à la Constitution de 1958 qui souligne que la religion relève de chacun de la sphère privée et que la République n’a à privilégier aucun culte.
Nous le réaffirmons volontiers aujourd’hui.
En revanche, si la laïcité est un cadre juridique bien défini - et pour nous non négociable - nous avons voulu donner une dimension éthique à ce principe.
C’est la raison pour laquelle j’ai écrit dans la déclaration qui a été envoyée au Président de la République, aux parlementaires et aux médias que, je cite la formule :
« C’est parce qu’elle est passionnément attachée à la liberté de conscience de chacun et aux valeurs d’une laïcité ouverte, accueillante et partagée – je dis bien ouverte, accueillante et partagée – que la Grande Loge se refuse à en transformer le principe en une forme idéologique agressive qui renvoie sans nuances les spiritualités et les religions aux ténèbres de l’erreur, susceptibles de nourrir ainsi un intégrisme antireligieux qu’elle condamne au même titre, et avec la même fermeté, que toute forme d’intégrisme idéologique ou religieux par ailleurs ».
Cela veut dire que nous donnons une dimension éthique à la laïcité.
Et lorsque nous disons qu’elle est "ouverte et accueillante", cela signifie que nous accueillons ceux qui viennent avec leur culture vivre dans notre pays et que nous les respectons en tant qu’ils respectent eux-mêmes nos principes.
Mais nous soulignons "partagée" parce que la laïcité est selon nous une valeur à partager et un principe non négociable.
Je me permets d’ailleurs de souligner que l’Observatoire de la laïcité, qui vient d’être récemment créé, l’a reprise in extenso, en changeant juste un mot. Apparemment le mot de "laïcité ouverte" avait l’air de gêner et cela a été remplacé par "laïcité généreuse".
Pour ce qui me concerne, elle peut être "ouvertement généreuse" ou "généreusement ouverte" et je ne vais pas entrer dans des arguties.
Mais pour le reste tout est rédigé de la même manière et je m’en réjouis.
M.H. : Il y a la deuxième question, la question du problème de la mixité, je ne sais pas si c’est un problème d’ailleurs. En ce qui nous concerne nous sommes une Obédience strictement masculine, il y a quelque chose à en dire ?
A.G. : Il y a des Obédiences strictement masculines, c’est le cas de la Grande Loge et d’autres, il y a des Obédiences strictement féminines, c’est le cas de la Grande Loge féminine et d’autres et il y a des Obédiences mixtes, c’est le cas par exemple du Droit Humain.
On est donc, en France, devant la possibilité de choisir exactement ce qui nous convient, obédiences mono genre ou mixtes.
Si la Maçonnerie mixte n’existait pas, il faudrait contribuer à l’inventer.
Si la Maçonnerie féminine n’existait pas, il faudrait contribuer à l’inventer.
Mais elles existent, nous en sommes très heureux et nous nous en réjouissons.
Pour autant, la Grande Loge continuera de pratiquer la démarche qui est la sienne, c’est-à-dire à initier uniquement des Frères.
Cela signifie-t-il que nous refusons les Sœurs ? En aucun cas.
Nous avons une cérémonie maçonnique dite « Cérémonie d’accueil des Sœurs et Frères des Obédiences amies ». Elles et ils peuvent venir, à l’occasion de ces cérémonies, échanger avec nous et prennent la parole comme dans toute autre cérémonie maçonnique.
Je précise que cette cérémonie est extrêmement importante pour nous : elle est celle que nous mettons en œuvre le lendemain de l’élection du Grand Maître de la Grande Loge de France, au moment de la clôture de notre Convent annuel, qui se situe au mois de juin, tous les ans.
Et c’est à cette occasion-là que les cinquante ou soixante Obédiences qui nous rendent visite, qui viennent de France bien sûr mais également d’Europe et du monde entier, d’Inde, d’Afrique, d’Amérique du nord et du sud.
Nous accueillons, à l’occasion de cette manifestation, qui est donc pour nous essentielle, des Sœurs et des Frères.
Et chaque Loge de la Grande Loge de France peut pratiquer cette cérémonie.
EDVIGE. C’est la question du fichier qui a été posée au mois de septembre, suite à une volonté manifestée par le Ministère de l’Intérieur, de recueillir et obtenir un des informations sur des personnes, informations qui seraient stockées dans un fichier nommé EDVIGE, acronyme d’une formule que je n’ai plus en mémoire.
Lorsque la question d’EDVIGE a été posée, nous avons eu un contact avec Madame le Ministre de l’Intérieur, qui est le Ministère de tutelle des Obédiences Maçonniques.
Madame le Ministre nous a invités - au même titre que d’autres autorités morales ou spirituelles telles que les religions et diverses associations - à une rencontre sur le sujet afin que nous puissions lui faire part de nos remarques.
Nous avons donc fait part de nos remarques.
Dans quel sens ? Tout simplement, en disant qu’il fallait affiner le texte qui nous semblait imprécis sur un certain nombre de points.
À titre d'exemple : il était dans ce projet question de mettre en fiche "toute personne susceptible de porter atteinte à l’ordre public" et à la sécurité des personnes et des biens.
Il m’a semblé important de souligner qu’il fallait qualifier la notion de « susceptibilité d’atteinte » à l'ordre public. Par conséquent, j’ai demandé à Madame le Ministre, mais d’autres Obédiences Maçonniques ont fait de même, de préciser ce qui pouvait caractériser « la susceptibilité de porter atteinte » de façon plus précise.
Il nous semblait important de préciser les comportements ou les déclarations qui pouvaient laisser supposer une atteinte à l'ordre public. Premier point.
Deuxième point. Nous voulions absolument la protection, sans négociation, de la vie privée et des choix personnels de chacun et nous avons insisté sur ce point.
Et j’ai insisté – troisième point, mais je n’étais pas le seul à le faire - également sur la nécessité d’un droit à l’effacement pour des mineurs. Parce que, pour être clair, un mineur de treize ou quinze ans, qui commet une bêtise, s’il mérite éventuellement une sanction proportionnée à la bêtise en question ou des remontrances, ne peut pas traîner comme un boulet toute sa vie durant ce qu’il aura fait à l’âge de treize ou quinze ans.
Nous avons, apparemment reçu de la part de Madame le Ministre de l’Intérieur une bonne écoute parce qu’un certain nombre de corrections ont été apportées dans le projet suivant, transmis en son temps à la CNIL.
J’ajoute que nous n’avons pas été les seuls à les demander. Les obédiences maçonniques, en tout cas la Grande Loge de France, ne peuvent prétendre à aucune exclusive en matière de défense des libertés individuelles, même si certains essaient parfois de le faire croire .
M.H. : Sur la question de l’Éthique, il y a un groupe de Réflexion Éthique, au sein de notre Obédience qui travaille en ce moment, je crois en partie avec Gilbert Schulsinger, Grand Maître Honoris Causa. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
A.G. : Bien entendu.
Le Groupe de Réflexion Éthique a été créé par décision des délégués des Loges de la Grande Loge de France. Ce Groupe a assisté aux Journées parlementaires consacrées à la future révision de la Loi de bioéthique de 2004, c’était en février 2007.
Il a participé au colloque organisé par l’Agence de la Biomédecine - dont la directrice, à l’époque était Madame Carine Camby - et le Ministère de la Santé sur les tests génétiques en accès libres et puis, le 4 octobre dernier, il a participé au colloque de la SFEM, sur « Médecine et fin de vie ».
Les rencontres avec le Docteur Jean Léonetti, Député Maire d’Antibes, qui est rapporteur de la Commission parlementaire concernée, ont été fréquentes.
J’ajoute que Gilbert Schulsinger, Grand Maître Honoris Causa de la Grande Loge de France, qui a été médecin et chirurgien, à la retraite depuis quelque temps, est en liaison permanente avec le groupe parlementaire et Jean Léonetti, Rapporteur, mais aussi Alain Claeys, Président de cette Commission, pour évoquer toutes ces questions.
Le travail entre eux, est un travail extrêmement actif, dynamique, avec beaucoup d’interactivité.
J’ai reçu il y à quelques jours à mon bureau un e-mail du secrétariat des affaires juridiques de la Mission d’information sur la révision des lois bioéthiques, qui invite la Grande Loge de France, le 9 décembre prochain, pour y travailler. C’est Gilbert Schulsinger qui rencontrera les intéressés.
Nous sommes donc actifs dans ce domaine même si nous ne sommes pas obsédés par la surexcitation médiatique qui voudrait que chaque fois que l’on travaille ici ou là ou que l’on produit une réflexion, il faudrait absolument passer à la télévision ou à la radio, ou rédiger des communiqués.
Je le fais aujourd’hui mais, avouons-le, je ne l’ai par particulièrement recherché. Mais la Grande Loge est présente sur ces questions qui ne sont le domaine réservé d'aucune obédience en particulier.
M.H. : Notre Ordre donc initiatique qui consiste essentiellement à faire progresser le Frère, celui qui demande l’initiation et qui la reçoit, avec effectivement cette projection sur la société profane. C’est bien notre spécificité, … on pourrait le dire comme cela ?
A.G. : Effectivement.
M.H. : Alors, dans ce cadre-là, vous avez également organisé, sous votre grande maîtrise et encore cette année des colloques. Est-ce que vous pouvez nous expliquer l’interaction entre cette démarche, que je qualifierais de privée, et ce retour vers le monde ?
A.G. : Ces colloques, rappelons-le, sont ouverts à tout public, maçons et non maçons.
Nous en avons organisé deux cette année.
Le premier, le 20 janvier à la Grande Loge de France, dont le titre était : « Laïcité, dialogue entre Religions et Spiritualités » car nous croyons absolument à la vertu du dialogue comme outil permettant de lever l’ambiguïté des communautarismes.
Nous croyons que, pour lever les oppositions communautaires, le mieux est non pas de stigmatiser, de condamner les communautés, mais de mettre en dialogue les différentes communautés, les différentes religions, les sensibilités, les convictions de manière à développer une culture de la rencontre, de l’échange et du débat qui nous semble en tous points préférable.
Le deuxième colloque, organisé le 12 avril dernier, portait sur : « La gestion éthique des progrès scientifiques et techniques ».
Nous y avons invité des scientifiques de très haut niveau : Jean-Pierre Dupuy, professeur à Stanford, spécialiste mondial des nanotechnologies, Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France, Yves Quéré, vice-président de l’Académie des Sciences et d'autres encore.
Cela a été une grande réussite.
Et nous en organisons d'autres cette année.
Il y en aura un à Nancy, le vendredi 30 janvier 2009, sur ce même thème « Laïcité, spiritualités, et religions, quel dialogue possible ? ».
Et le 14 mars 2009, à la Maison de la Mutualité à Paris, où la question sera : « Construire le sens de sa vie, y a-t-il des valeurs universalisables, lesquelles et pourquoi et comment les diffuser ? ».
Au colloque de Paris participeront des personnalités comme Luc Ferry, André Comte-Sponville, Edgar Morin, Jean Claude Guillebaud, Rapahaël Enthoven et d’autres intervenants.
Car ces réflexions échangées entre les maçons et non-maçons sur ces thèmes – qui nous semblent ouvrir des perspectives pour l’avenir – doivent être connues du grand public.
C’est la raison pour laquelle, des maçons, comme vous, comme moi, seront présents parce que tout simplement ce type d’intervention se conforme à cette invitation qui date déjà du Convent de Lausanne en 1875,qui invite chaque maçon à « contribuer à l’émancipation progressive et pacifique de l’humanité ».
M.H. : Vous avez prononcé le mot il y a quelques instants, donc j’y reviens, nous avions eu l’an dernier des conférences Enjeux et Perspectives, est-ce qu’elles sont reconduites cette année ?
A.G. : Bien sûr. Nous en aurons au mois de janvier, il suffira d’aller sur le site de la Grande Loge "gldf.org" pour en connaître la date.
C'est une rencontre avec Ghaleb Bencheikh, docteur ès sciences physiques, de religion musulmane, qui parlera du fondamentalisme islamique.
Il y aura d’autres invités, nous envisageons d’inviter Michel Serres, Jacques Attali, mais nous attendons, en ce moment, les réponses des intéressés pour confirmer ces éléments, ils seront dès que possible accessibles sur le site Internet de la Grande Loge.
M.H. : Alain Graesel, nous allons tout de même parler, brièvement certes, de votre conférence de cet après-midi, puisque dans le cadre du Salon Maçonnique du Livre vous donnez une conférence, à la Grande Loge de France, 8 rue Puteaux.
A.G. : Oui, tout à fait et ce sera sur le thème de la démarche initiatique en Grande Loge de France : « Tradition, symbolisme, éthique et spiritualité ».
M.H. : Eh bien, Alain Graesel, je crois que nous avons fait le tour de l’actualité de la Grande Loge de France.
Je vous remercie de votre présence.
Nous nous retrouverons le mois prochain comme il se doit.









