Dialogue avec Serge Aizenfisz
La Commission obédientielle d’Éthique
Invité : Serge Aizenfisz
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
À mes côtés Guy Gentil. Je suis heureux de vous retrouver pour ce nouveau cycle d’émissions.
Nous allons recevoir aujourd’hui Serge Aizenfisz.
Marc Henry : Nous allons parler de la Commission obédientielle d’Éthique. Nous avions déjà eu l’occasion d’en parler il y a deux ans, mais à l’époque ce n’était encore qu’un groupe de recherche.
Serge Aizenfisz : À l’époque ce n’était encore qu’un groupe de réflexion. Nous en avons d’ailleurs gardé l’appellation Groupe de Réflexion Ethique bien que nous ayons été officiellement créés, en juin 2006 par le Convent qui est l’assemblée générale des députés de la Grande Loge de France. Depuis nous sommes une commission qui fonctionne avec des représentants régionaux dans toutes les régions maçonniques, à Paris, en Île de France et Outre Mer.
M.H. : Si les Francs-maçons travaillent dans leur Loge sur leur propre cheminement et leurs propres réflexions, ils savent aussi se réunir en dehors de leurs ateliers pour évoquer les grandes questions de société comme l’éthique par exemple.
Quels sont les grands thèmes sur lesquels travaille cette commission obédientielle.
S.A. : Cette commission travaille sur 4 thèmes qui vont certainement rester les 4 grands chapeaux :
– La Loi : l’étude de la loi, en particulier de la loi de bioéthique de 2004 qui doit être révisée en 2009. Bien sûr, dans ce cadre de la loi, nous avons été amenés à réfléchir sur cette fameuse loi comportant des tests ADN dont nous aurons peut-être l’occasion de reparler.
– La fin de vie : nous nous interrogeons, en particulier, pour savoir s’il manque ou pas une loi à la France qui permettrait à tous de choisir sa propre fin de vie.
– La Recherche : la recherche dans tous les domaines et pas seulement dans le domaine médical bien évidemment. Nous avons comme fil rouge : a-t-on le droit de faire, peut-on faire, tout ce que l’on sait faire ?
– La Vie dans la cité : le dernier chapeau qui est de beaucoup le plus vaste, avec comme sous titre « quels hommes, quelles femmes voulons-nous être demain ? ».
Ce thème est le plus difficile à traiter puisqu’il aborde tous les sujets à la fois dans un grand chapeau et il est difficile de savoir quoi choisir. Nous essayons de coller, au plus près, à l’actualité sans faire de l’ombre, et j’insiste là-dessus, à une autre commission de la maison qui s’appelle la Commission des Droits de l’Homme. Nous essayons de travailler en parfaite harmonie sur tous les sujets qui touchent l’homme et la femme dans la cité.
M.H. : Comment parvenez-vous à travailler en aval des questions qui se posent ?
Si les Francs-maçons ont quelque chose de particulier à dire sur tous ces sujets que vous venez d’évoquer, ils doivent être en même temps plutôt porteurs de solutions, d’ouverture, que de donner des réponses définitives, du genre oui ou non.
S.A. : Le but de la Commission d’Éthique n’est pas du tout d’affirmer des grandes vérités qui seraient alors considérées comme parfaitement dogmatiques et parfaitement inacceptables.
Ce que nous essayons de faire c’est de réfléchir sur les sujets qui nous sont proposés aussi bien par nos instances dirigeantes que par l’actualité. Je parlais à l’instant des tests ADN. Nous n’avions pas prévu, nous n’avions peut-être pas assez réfléchi à ce sujet, en amont, des tests ADN. Nous l’avons fait une fois que ce sujet est arrivé dans l’actualité. Pour les autres thèmes nous essayons de poser les bonnes questions et nous essayons comme le disait notre ancien Grand Maître Pierre Simon de penser en amont et pas seulement de donner des propositions en aval.
M.H. : Pierre Simon, nous l’avons reçu à plusieurs reprises dans cette émission tout le monde sait ce que les femmes de ce pays lui doivent, vous pouvez peut-être le rappeler puisque vous êtes vous-même médecin et nous donner quelques informations concernant un nouveau prix.
S.A. : Oui. Il vient d’être créé par la Faculté de médecine et l’Assistance publique des hôpitaux de Paris, trois prix dont l’un va porter le nom de Pierre Simon, cela sera le prix Éthique et société Pierre Simon.
L’Assistance publique des hôpitaux de Paris va mettre au concours trois prix : Éthique et santé, Recherche en éthique, Éthique et société Pierre Simon.
Il faut se rappeler que Pierre Simon a été Grand Maître de la Grande Loge de France à plusieurs reprises et qu’il est surtout le gynécologue qui, à l’époque, a instauré le planning familial. Il a eu une influence majeure puisqu’il fut Conseiller technique des ministres de la Santé : Robert Boulin, Michel Poniatowski et Simone Veil. C’est une grande figure de la maison, une grande figure de la médecine et j’ai particulièrement plaisir à le citer aujourd’hui.
Guy Gentil : Serge, le mot éthique n’a t’il pas d’ailleurs été introduit dans le domaine de la médecine par Pierre Simon ?
S.A. : Tout à fait. En 1956 Pierre Simon a été le premier qui a repris ce concept d’éthique et qui l’a introduit dans le monde médical, ce n’était pas encore à la mode à l’époque et il est le promoteur de cette utilisation de l’éthique qui a débouché plusieurs années plus tard sur les fameuses lois de bioéthique.
G.G. : Avec toute l’importance que l’on sait.
M.H. : Comment travaille une Commission comme la vôtre.
Il faut à la fois interroger, regrouper les réponses et puis les synthétiser.
À quel moment peut-on s’emparer de votre réflexion ?
Nous ne pouvons pas dire : « la Grande Loge de France pense que », cela, ça n’arrivera jamais. La Grande Loge n’a pas d’opinion sauf sur des sujets qui mettraient en question la dignité humaine. Dans ces cas bien entendu elle ne se prive pas de le faire. Je veux dire par-là qu’elle laisse à ses membres le choix des interprétations et de leurs réponses aux questions que pose la vie.
Comment rediffusez-vous vers les 28 000 Frères le fruit de vos réflexions ?
Cela fait beaucoup de questions en un seul point.
S.A. : Cela fait trois points. Le premier point concerne la réflexion. On a donc proposé ces quatre thèmes de réflexion, les Frères des Loges, de Paris, province et Outre Mer se saisissent du sujet qui leur semble le plus important ou les quatre s’ils ont la possibilité de le faire. Dans chaque région maçonnique – il y en a douze – les Frères travaillent soit en Loge, soit en petites réunions ou petits comités et essaient de réfléchir sur un sujet.
Le deuxième point, ces Frères une fois qu’ils ont travaillé, nous remettent, nous renvoient au niveau national leurs idées.
Et à partir de ces idées nous essayons, maintenant, au bout de trois ans de fonctionnement, non pas comme le Comité consultatif d’Éthique parce que nous n’en avons pas la prétention, nous sommes prêts à faire des propositions. Des propositions aussi bien au Grand Maître qu’au Conseil Fédéral qui sont nos dirigeants, et ensuite à eux de transmettre au dehors, aux personnalités politiques concernées nos réflexions et nos propositions.
Je vais rebondir sur ce troisième point, l’utilisation de nos réflexions en parlant de cette fameuse loi comportant les tests ADN qui a défrayé la chronique et les médias ces dernières semaines.
Nous avons été saisis au niveau national par un certain nombre de Frères qui nous posaient la question : que pense la Grande Loge de France de ces tests ADN ?
Ne pouvant bien évidemment pas répondre au nom de la Grande Loge de France, j’ai à mon tour interrogé les Frères des différentes régions en leur demandant leur avis.
J’ai reçu énormément de réponses. Les premières réponses étaient instinctives et rapides. J’ai déclenché cette interrogation le vendredi, le dimanche j’avais plus de quarante réponses. Les premières réponses étaient un petit peu trop proches de la réflexion du café du commerce.
J’ai essayé de recentrer un petit peu les débats et demandé d’avoir une réflexion un peu plus approfondie. Ce qui est venu très doucement mais très sérieusement. Nous avons eu des véritables interrogations sur ce problème des tests ADN et elles vont déboucher sur une proposition que nous allons faire au Grand Maître et le Grand Maître pourra, s’il le désire, transmettre à l’extérieur ce que nous avons pensé à l’intérieur.
Ce que nous avons pensé, je peux vous le dire très rapidement, en résumé : 60 % sont tout à fait hostiles à l’introduction des tests ADN dans la loi, 30 % ne sont pas contre, ils attendent de voir si l’application de la loi n’introduit pas des dérives et 10 % ne se prononcent pas.
G.G. : Face à des sujets aussi techniques et aussi complexes comment le Franc-maçon de base, qui n’est pas médecin, qui ne connaît pas grand-chose à la bioéthique, à la médecine, aux tests ADN et à quoi cela renvoie, peut-il apporter un plus ?
S.A. : C’est une très bonne interrogation. Dans la mesure où ce que nous souhaitons surtout dans notre groupe éthique, c’est de ne pas avoir uniquement des paroles d’experts.
C’est ainsi que dans tous les groupes que cela soit à Paris ou en province, il y a bien sûr un certain nombre de professionnels de la santé mais il y a aussi des Frères de base, comme ils se définissent, qui ne connaissent rien aux problèmes de bioéthique mais qui sont des citoyens et qui ont envie de réfléchir.
Il nous semble que le premier point qui aurait pu, qui aurait dû être développé, c’était une réflexion plus approfondie, plutôt que de tomber dans des débats politiciens vers minuit ou deux heures du matin avec vingt-cinq députés ou vingt-cinq sénateurs en séance.
Nos députés et nos sénateurs auraient dû se donner plusieurs semaines de réflexion, consulter en particulier pour la réflexion de la modification de la loi de bioéthique, comme cela s’est fait pour la loi Léonetti. Consulter ce que l’on appelle les grandes familles de pensée avant de trancher et de décider des choses techniques sur ces tests ADN.
Nous pensons très sérieusement qu’il faut réfléchir pour savoir si l’on doit inscrire la génétique, la biologie dans la loi pour ce qui concerne la définition de la famille, ou s’il ne faut pas penser davantage aux problèmes de la dignité des personnes et réfléchir un peu plus sérieusement.
MH. : Si j’ai bien compris, il faut informer, informer et ensuite prendre les points de vue des uns et des autres.
Les Frères de la Grande Loge de France, dans leur Loge se saisissent constamment des sujets de l’actualité qui dirigent ensuite la vie de chacun en tant que citoyens. Ils en ont la latitude dans la cité, dans leur environnement. Je crois même savoir qu’actuellement il y a une réflexion profonde dans laquelle les Frères sont invités à s’engager concernant le progrès scientifique et les valeurs morales. Nous trouvons, je reprends-la quelque part des textes de la Grande Loge de France : « A une époque où la croissance exponentielle et les savoirs scientifiques et techniques suscitent des espérances inégalées dans le domaine de la médecine… » ; Quelle est la position précise du groupe de réflexion Éthique sur ce sujet ?
S.A. : Comme je le disais tout à l’heure nous n’avons pas de position nous avons des propositions. Nous essayons de faire des propositions, nous avons une réflexion.
Je ne répondrai pas à une question par une autre question, bien évidemment, mais je pense qu’il faut essayer de prendre du recul. Il faut essayer de réfléchir sur toutes ces questions et c’est ce que font les Frères dans les différents groupes.
D’ailleurs, pour savoir ce qu’ils pensent, et en dehors de l’urgence de ce qu’a été la question des tests ADN que nous venons d’évoquer, nous avons lancé deux questionnaires pour savoir ce que pensent les Frères pour pouvoir ensuite faire des propositions. Le jour venu, nous aurons éventuellement l’occasion d’intervenir dans des débats de commissions parlementaires ou autres.
C’est ainsi que nous avons lancé deux questionnaires par voie d’Internet, qui est bien pratique pour cela.
D’une part la réflexion sur la loi de bioéthique pour savoir ce que les Frères savent ou ne savent pas, savoir ce qu’est le CCNE, savoir ce qu’est la loi.
Ce 1er sujet a apporté beaucoup de réponses. Nous les analysons et nous espérons avoir fini de les dépouiller pour la fin de l’année.
Le deuxième sujet c’est le problème de la fin de vie que j’évoquais tout à l’heure. D’ailleurs à ce sujet j’ai rencontré le Professeur Jean Léonetti, auteur de cette fameuse loi, et nous sommes tombés d’accord pour l’inviter très prochainement à la Grande Loge de France pour venir débattre de ce sujet.
En effet, nous avons été à l’époque entendus par la commission mais notre groupe de réflexion éthique n’existait pas encore. Maintenant, je pourrais être porteur des réponses de plusieurs centaines de Frères. Une fois ces réponses analysées, nous pourrons faire des propositions aussi bien à nos instances dirigeantes qu’à nos représentants élus à l’Assemblée nationale ou au Sénat.
M.H. : Pourquoi le médecin que vous êtes, parce que c’est votre métier depuis toujours, le Franc-maçon que vous êtes devenu, c’est un peu plus tard j’imagine, en quoi est-ce que vous avez pensé qu’il était nécessaire que les Frères de la Grande Loge de France réfléchissent sur ces questions ?
En tant que médecin vous pouviez avoir accès à toutes les informations des commissions du monde ?
S.A. : Bien sûr. En fait il y a deux ans, j’avais sollicité notre Grand Maître de l’époque en lui disant, on ne nous entend pas beaucoup à l’extérieur quand il s’agit de grands problèmes de société, comme la révision des lois de bioéthique, puisqu’en 2004 c’était le sujet d’actualité. Il faudrait créer quelque chose.
Alors, comme le disait, je crois, Georges Clemenceau, le meilleur moyen d’enterrer un problème c’est de créer une commission. Eh bien nous avons créé une commission et au lieu d’enterrer le problème eh bien on parle de plus en plus de ce groupe de réflexion éthique dans l’Obédience et hors de l’Obédience bientôt j’espère.
M.H. : Merci Serge, de nous avoir rejoints pour cette première émission du cycle.
Nous nous retrouverons le mois prochain.










