Invité : Alain-Noël Dubart, Grand Maître
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
Marc Henry : Je suis très heureux de vous retrouver après ces deux mois de vacances et avec un immense plaisir, aujourd’hui, celui de recevoir notre Grand Maître Alain-Noël Dubart.
Alain-Noël Dubart : Marc, bonjour. C’est un immense plaisir de venir dans cette émission de la Grande Loge de France.
M.H. : Félicitations pour cette élection. Un Grand Maître, il en faut un et c’est vous et nous en sommes bien heureux. Pour nos auditeurs qui ne vous connaissent pas, pourriez-vous vous présenter, qui est Alain-Noël Dubart ?
A-N. D. : C’est relativement simple : chirurgien-orthopédiste, j’ai fait des études tout à fait classiques au Lycée Faidherbe à Lille. Études que l’on pourrait qualifier d’Humanités, au sens ancien du terme, et en même temps mâtinées d’un grand bagage mathématique et scientifique. Et puis après au lieu de me destiner à la préparation des écoles dites « grandes » pour faire une carrière d’ingénieur, j’ai préféré me tourner vers la médecine.
Et donc j’ai fait des études de médecine à la Faculté de Lille, et j’ai suivi le cursus normal des études de médecine et le concours d’internat des hôpitaux, puis Chef de Service Hospitalier, après Le Clinicat installation en libéral, le tout dans la discipline de la chirurgie orthopédique.
M.H. : Mathématiques, science, médecine, tout cela est très prenant, tout cela demande beaucoup de temps, à quel moment arrive la maçonnerie dans votre histoire ?
A-N. D. : La Maçonnerie arrive de manière tout à fait inopinée et imprévue dans les années 1980. Il se trouve que mon épouse travaille comme infirmière générale dans un hôpital et travaille avec une secrétaire de direction dont le mari est Maçon. Et, quelque part, c’est par l’intermédiaire de cette amie de mon épouse que les choses se sont mises en route. Après une demande classique d’initiation, le temps qui passe, les enquêtes, un an, deux ans, puis l’initiation en 1984.
M.H. : Qu’est ce que vous en avez ressenti, qu’est-ce que vous en avez vécu au tout début de votre cheminement d’homme, de ce double cheminement, avec d’un côté la foi et de l’autre la raison, ou la spiritualité et la science ?
A-N. D. : Je préfère que vous parliez de spiritualité plutôt que de foi, tout du moins en ce qui me concerne, mais cela c’est un problème qui est très personnel.
Globalement l’entrée dans la Maçonnerie est toujours un peu surprenante, quelque part déroutante et il y a un immense espoir de trouver quelque chose de différent et on se rend compte le jour où l’on rentre dans la maçonnerie que ce n’est pas vraiment si différent que l’on ne l’imaginait. Et il faut prendre son temps pour écouter, pour dialoguer avec les autres, pour passer au-delà de certaines déceptions initiales pour commencer à se rendre compte que la démarche maçonnique, initiatique, apporte un plus qui est considérable. Mais ce plus on ne vous le présente pas sur un plateau. Il faut aller le chercher, en dialoguant avec ses Frères, en dialoguant avec d’autres et puis on se rend compte d’année en année qu’il y a une dimension qui nous avait échappé complètement et que l’on découvre progressivement.
M.H. : Comment se vit cette fonction, vous qui êtes un jeune Grand Maître si l’on peut dire ?
A-N. D. : Jeune Grand Maître, jeune dans la fonction. Cela se vit après quelques années de préparation puisque j’ai exercé dans l’Obédience, dans ma région de nombreuses fonctions de responsabilité j’allais dire administratives, en dehors de l’aspect initiatique dans les Loges. Et puis j’ai eu la chance d’être présenté par les Frères de ma région pour travailler au sein du Conseil Fédéral pour un premier mandat où j’ai abordé le fonctionnement administratif de la Grande Loge, par ce que l’on appelle le Grand Secrétariat. Au deuxième mandat j’ai eu l’opportunité de pouvoir travailler sur l’autre versant, sur l’autre colonne si l’on peut dire, ce qui était la colonne de la justice maçonnique, c’est un terme que je n’aime pas, disons la discipline interne des Loges, ce qui fait que j’ai pu apprendre des deux côtés l’administration et la discipline nécessaire entre les Frères, entre les Loges.
M.H. : Bien entendu ordre initiatique tout de même !
A-N. D. : Bien entendu c’est un ordre initiatique. Il peut être difficile parfois de ne pas confondre les tâches administratives, disciplinaires avec ce qui fait le fondement de l’ordre, qui est un ordre initiatique.
L’administratif et le disciplinaire sont nécessaires mais ne sont qu’une super structure nécessaire. Les fondations sont ailleurs.
M.H. : Accédant à cette fonction, est-ce que vous avez des chantiers que vous aimeriez ouvrir au sein de la Grande Loge de France ?
A-N. D. : La Grande Loge de France est une institution plus que centenaire, elle vient de très très loin. Sur le plan de sa structure juridique, on l’a connaît, mais la structure juridique n’est pas l’essentiel.
La structure de la Grande Loge de France, ce qui est essentiel c’est le rite qu’elle véhicule et, à travers le rite qui donne ce que l’on pourrait appeler le parfum de la démarche initiatique, c’est ce que René Guénon appelait l’influence spirituelle. La Grande Loge de France à travers son rite véhicule une influence spirituelle qui vient de très loin, qui vient du siècle des Lumières, qui par delà le siècle des Lumières, de la Renaissance, et par delà la Renaissance vient de l’antiquité gréco-latine d’une part et une tradition qui est la tradition judéo-chrétienne parce qu’elle s’est imposée dans nos pays. Nous sommes à la fois les fils d’Athènes et de Rome, et les fils de Jérusalem.
Parfois la conjonction est difficile mais nous avons à charge de réaliser cette conjonction et de la faire vivre.
M.H. : Nous aimons bien concilier les oppositions.
A-N. D. : Nous aimons bien concilier les oppositions qui sont nécessaires et que nous devons rendre fécondes, ce qui est parfois difficile.
M.H. : Comment se situe la Grande Loge de France dans le concert maçonnique général ?
A-N. D. : Je crois qu’elle occupe une place un peu particulière qu’il faut peut-être expliciter assez longuement.
Il y a, eu dans la seconde moitié du XIXe siècle, ce que j’appellerai une crise entre la société dans laquelle nous vivions et la société religieuse. Il s’est trouvé à cette époque un certain nombre de faits tout à fait importants. J’ai le sentiment que la société religieuse très prégnante jusqu’à cette époque dans notre société occidentale a commencé à voir son pouvoir temporel battu en brèche. Et il y a eu, du moins dans les pays de structure catholique fondamentale, il y a eu un raidissement majeur. A telle enseigne que c’est vers cette époque 1854, 1864, que de nouveaux dogmes ont fait leur apparition. L’un de ces dogmes est le dogme marial et l’autre dogme c’est celui de l’infaillibilité pontificale.
Avant la deuxième partie du XIXe siècle, il n’y avait pas d’infaillibilité pontificale, c’est-à-dire que personne ne pouvait prétendre détenir la vérité et l’imposer.
De l’autre côté, dans la société civile qui n’était pas encore vraiment laïque, il s’est produit également un raidissement. Ce raidissement a abouti à ce que pour certaines obédiences qui jusque-là croyaient en Dieu et à l’immortalité de l’âme, je pense par exemple aux Constitutions du Grand Orient – à l’époque dans les constitutions il était obligatoire de croire en Dieu et de croire à l’immortalité de l’âme – ont cherché à évacuer ce domaine religieux et y sont arrivés.
En ce qui concerne nos pays occidentaux cela a commencé au sein du Grand Orient de Belgique, c’est en 1872, si mes souvenirs sont bons puis ensuite au sein du Grand Orient de France, c’est en 1877.
La Grande Loge de France, du moins les Loges qui ont donné naissance à la structure administrative de la Grande Loge de France mais qui étaient déjà les Loges de la Grande Loge de France, l’appellation est un peu différente, ont à cette époque réuni un Convent exceptionnel à Lausanne pour parler de ce problème, c’était en 1875.
Ce Convent s’est réuni sous la présidence d’un certain Adolphe Crémieux qui avait une triple particularité. Je pense que cette triple particularité est intéressante car elle permet de comprendre ce qui est sorti du Convent de Lausanne. D’abord il était un ministre important de la République, probablement radical socialiste, je suppose pour l’époque, ensuite il était Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France, donc de la plénitude du Rite dans ses 33 degrés et enfin par ailleurs il était israélite ou juif, on peut dire juif tout simplement sans que je sache s’il était juif pratiquant ou de culture juive.
Ce qui est important c’est qu’il faisait partie d’une minorité et comme toutes minorités je crois qu’il avait un œil à la fois extérieur et intérieur sur notre société. Le fait d’être Souverain Grand Commandeur, 33e degré du Rite, d’être ministre de la République, et de faire partie d’une minorité culturelle, voire religieuse, a permis d’aboutir à une synthèse tout à fait étonnante.
Il est apparu lors de ce Convent de Lausanne, en 1875, une phrase fondamentale : « La Grande Loge de France proclame l’existence d’un principe créateur, connu sous le nom de Grand Architecte de l’Univers ».
Cela nous différencie beaucoup de toutes les évolutions étant entendu qu’il faut écrire créateur avec un petit « c ». C’est dire qu’au commencement de notre univers, de la vie que nous connaissons, il y a eu quelque chose qui a eu la force de commencer, ce n’est pas forcément une création ex nihilo, cela peut être une création comme on l’a dans Le Timée de Platon, où il y a démiurge qui trouve des matériaux informes allant de-ci de-là et qui les met en harmonie, qui les rassemble pour les bâtir, c’est donc un architecte. Il prend les matériaux qui existent et il en fait quelque chose. Il transforme du désordre en ordre et Platon nous dit très précisément : « car il estimait qu’en toutes choses l’ordre était préférable au désordre ».
Il me semble que nous nous situons bien dans cette démarche là, nous pensons au sein de la Grande Loge de France, comme au sein de toutes les Obédiences maçonniques, que l’ordre est préférable au désordre.
Donc le principe est essentiel, créateur simplement parce qu’il organise les choses. Après, il est tout à fait possible à chacun d’entre nous en dehors de sa démarche maçonnique de penser que ce principe créateur correspond à Dieu. Nous pensons simplement qu’il y a un principe et que ce principe met de l’ordre. Nous pouvons même aller plus loin, nous ne sommes pas fondamentalement certains qu’il y avait un ordre préexistant au chaos. Nous le pensons parce que nous vivons dans une tradition judéo-chrétienne donc quelque part il y a eu un créateur avec un grand « C » qui aurait créé le monde avec des règles qu’il nous appartiendrait de continuer, c’est une vision de la Maçonnerie possible.
Nous pouvons également penser qu’il n’y avait au départ que du chaos, que le principe était là mais que le principe c’est nous qui avons à le mettre en application et que nous avons à charge à travers le chaos qui persiste à mettre un peu d’ordre et que le plan du grand architecte n’était pas préexistant et que c’est à nous de le tracer, nous sommes architectes.
M.H. : Nous sommes forcés de décrire et de définir un humanisme…
A-N. D. : Nous sommes forcés de décrire un humanisme dans tous les cas de figure.
Si nous pensons qu’il y a eu, au départ, un principe qui aurait créé le monde et qui l’aurait laissé de manière inaccomplie et, là, c’est la genèse biblique.
La genèse biblique nous apprend qu’il y avait Dieu, appelons-le par son nom, il a créé le monde en six jours les cinq premiers jours il a trouvé qu’après avoir séparé les eaux du haut et les eaux d’en bas, après avoir séparé la mer de la terre, après avoir créé les deux luminaires, à chaque fois il a trouvé que c’était bon. Et le sixième jour, il a créé l’homme et là il a trouvé que c’était très bon, la nuance est fondamentale. Et le septième jour la Bible nous dit que Dieu se reposa.
Je ne suis pas spécialiste de l’écriture hébraïque mais il semble bien que le verbe qui est utilisé n’est pas Dieu se reposa mais Dieu se retira du monde.
S’il se retira du monde c’est que la création n’était pas encore tout à fait terminée puisque l’homme était là, tout nu, dans le jardin d’Éden. Et s’il s’est retiré du monde, il a laissé la Thora, la Loi et laissant la Loi, il laisse à l’homme le soin de poursuivre la création avec le chaos qui persiste, moins chaotique qu’au départ, mais le chaos qui persiste, il lui laisse la Loi pour se guider dans le monde.
Nous pouvons reprendre cette expression et penser que nous avons à poursuivre l’œuvre de création entamée et donc c’est une œuvre qui appartient aux hommes, c’est donc forcément une œuvre humaniste…
M.H. : Nous allons donc avoir beaucoup de travail si j’ai bien entendu et ce travail va se décliner à travers différents chantiers et je pense notamment aux Conférences Condorcet Brossolette, la première avait lieu hier avec pour thème « Le voyage initiatique en Grande Loge de France », Monique Castillo, que nous avons déjà reçue à ce micro était l’invitée mais il y a aussi d’autres dimensions qui vont se mettre en place La Commission obédientielle des Droits de l’Homme et du Citoyen, dont vous avez d’ailleurs ouvert les travaux jeudi dernier, le prochain rendez-vous c’est le 22 octobre et ce sera « Enjeux et perspectives » dont le thème général est l’année Darwin. Pourquoi l’année Darwin, on change complètement de registre ?
A-N. D. : On change complètement de registre mais cela n’est pas incompatible. Poursuivre une démarche initiatique, dans le Temple, c’est d’abord apprendre à se connaître soi-même, à connaître les autres, et puis à contribuer, ce que nous disent nos Constitutions, à améliorer l’humanité, à perfectionner et à chercher le bonheur, le bien être matériel, le bien être spirituel, le bien être intellectuel.
Rester dans le domaine initiatique n’est pas suffisant pour un Franc-maçon.
Nous savons tous qu’à la fin de chaque tenue initiatique, le Vénérable Maître, le Président de l’atelier invite tous les Francs-maçons à se souvenir que bien au-delà de la vie matérielle s’ouvre pour le Franc-maçon le vaste domaine de la pensée et de l’action.
La pensée initiatique se construit en Loge, l’action se construit et se fait en dehors de la Loge.
A partir de là, il est tout à fait naturel que l’Obédience en tant que telle se préoccupe de ce que moi j’appelle sa dimension culturelle, c’est peut-être un mauvais mot. Il est souhaitable, à mes yeux, que les Francs-maçons de la Grande Loge de France, comme les Francs-maçons du XVIIIe siècle s’intéressent à la totalité des connaissances humaines. On ne peut prendre une position éclairée sur un certain nombre de sujets que si on peut connaître les sujets. Et qui d’entre nous pourrait prétendre connaître tous les sujets ?
L’humanisme de la Renaissance auquel je fais souvent référence, c’est un Humanisme de gens qui connaissaient les langues, qui s’intéressaient aux sciences, à la sociologie, aux grandes découvertes, en 1492 la découverte de l’Amérique s’avérait révolutionner les choses.
La Grande Loge de France doit permettre d’une part au monde profane de comprendre la démarche des Francs-maçons de la Grande Loge de France à l’extérieur mais également doit permettre aux Francs-maçons de la Grande Loge de France de s’approprier, plus ou moins complètement, la dimension philosophique, sociologique, mathématique, biologique de ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui.
D’autant plus que je pense que sur le plan historique, nous avons peut-être vécu ce que l’on pourrait appeler « la période moderne ».
Il est difficile de déterminer ce que l’on appelle ou pas la période moderne, mais il n’empêche, on peut penser que le XXe siècle a commencé avec l’attentat de Sarajevo et s’est terminé avec la chute du mur de Berlin ; on peut penser que la période moderne a commencé au XVIIIe siècle avec la révolution française et s’est également achevée avec la chute du mur de Berlin.
Actuellement, pour peu que l’on lise un certain nombre de livres de philosophes, de sociologues, qu’on s’intéresse un peu aux mathématiques, à l’astrophysique, à la biologie on a le sentiment que les paradigmes anciens ont terminé leur potentialité et que de nouveaux paradigmes sont en train de naître. Personnellement je pense, ce n’est pas un terme que j’ai inventé, c’est les sociologues qui l’on inventé, que nous entrons dans la postmodernité.
Il me semble que nous devons nous intéresser à ce que nous disent les philosophes de notre temps, les sociologues de notre temps pour nous faire notre propre opinion et avancer.
M.H. : Merci beaucoup Alain-Noël Dubart d’avoir répondu à toutes nos questions.
Notre prochain rendez-vous de la Grande Loge de France, pour ceux qui pourront nous rejoindre ce sera jeudi 22 octobre avec comme thème de réflexion « Peut-on concilier foi religieuse et raison scientifique ? » avec Jacques Arnould, dominicain, historien des sciences et théologien.










