Invité : Alain Graesel
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
Nous recevons, aujourd’hui, Alain Graesel, Grand Maître de la Grande Loge de France...
Marc Henry : Vous avez été élu par les Députés, les représentants donc de toutes les Loges de la Grande Loge de France lors du dernier Convent, à la fonction de Grand Maître.
Pourriez-vous vous présenter ?
Alain Graesel :
Originaire de Lorraine, j’ai 57 ans et j’habite Nancy. J’ai fait à la fois des études de philosophie et de management. Je suis diplômé d’une école supérieure de commerce et de gestion. J’ai exercé longtemps dans l’industrie, à des postes divers comme la direction du marketing, du développement et de la communication et je suis aujourd’hui Maître de Conférences en sciences de gestion dans une grande école nationale d’ingénieurs où je dirige également un centre d’études sur les mutations économiques. Je suis par ailleurs consultant et conseil en organisation d’entreprise. Je suis donc très marqué par l’idée de rationalité économique et entrepreneuriale.
M.H. : Qu’est-ce qui vous a amené à rejoindre les rangs de la maçonnerie ?
A.G. : J’ai rejoint les rangs de la maçonnerie il y a vingt deux ans, en 1984 très précisément, à la suite d’une conférence du Grand Maître de la Grande Loge de France de l’époque, qui était Henri Tort-Nouguès. Originaire de Carcassonne, il était professeur de philosophie. La clarté de son exposé, la richesse de ses idées, l’évidence de ses convictions m’avaient absolument subjugué.
C’est à la suite de cette conférence que j’ai demandé mon entrée en Grande Loge de France, directement, en écrivant au siège à Paris. Un processus s’est ensuite enclenché qui est celui qui se met aujourd’hui encore en œuvre lorsque l’on fait une demande d’entrée en Grande Loge de France.
M.H. : Alors, comment cet homme de pensée rationnelle, que vous êtes forcément de par vos activités dans la société civile, se situe-t-il par rapport à cette définition même de la Grande Loge de France : un ordre initiatique traditionnel fondé sur la fraternité ?
A.G. : C’est que la rationalité est au cœur de la démarche initiatique. La démarche initiatique telle qu’elle est préconisée en Grande Loge de France, n’est pas une démarche d’ésotérisme déconnecté de la réalité. Nous travaillons au contraire - et nous le disons - symboliquement entre l’équerre et le compas. Et l’équerre est pour nous le symbole de cette rationalité dont nous avons hérité, celle de la Grèce d’Athènes, du Ve siècle avant l’ère chrétienne, époque qui fut celle de Socrate, Platon et Aristote. Mais travailler entre l’équerre de la rationalité et le compas de la spiritualité nous situe également à l’intersection entre cette pensée rationnelle et de la spiritualité telle qu’elle nous a été léguée par le judéo-christianisme dont nous héritons les valeurs, - que nous soyons ou non inscrits dans une référence religieuse - .
M.H. : Est-ce que vous pourriez développer cette idée, il y a un troisième aspect, qui est ce que nous appelons le Volume de la Loi sacrée qui fait penser à certains, et c’est peut-être le cas de nos auditeurs, que nous sommes religieux !
A.G. : Effectivement. Nous prêtons nos serments de Francs-maçons sur ce que nous appelons les Trois Grandes Lumières de la Maçonnerie traditionnelle, c’est-à-dire : l’Équerre, le Compas, et ce que nous appelons le Volume de la Loi Sacrée.
Si l’on considère que tout ce qui relève du sacré relève forcément du religieux, alors évidemment nous serions inscrits dans une démarche religieuse.
Mais en réalité, nous sommes inscrits dans une démarche non pas religieuse mais spirituelle. Je vais essayer de souligner la différence de suite.
Quelle est la différence entre le religieux et le spirituel ?
Longtemps les religions ont annexé tout le champ du spirituel considérant que dès lors qu’il était question de spiritualité : c’était à elles de l’évoquer et en quelque sorte de donner l’autorisation de le faire.
Mais lorsque l’on analyse la relation entre le spirituel et le religieux, ou entre la spiritualité et la religion, on se rend compte qu’il y a eu pendant des siècles une sorte de confusion des genres.
Je m’explique. En bonne logique, la relation entre la religion et la spiritualité est la relation qui peut exister entre ce que l’on appelle une espèce et un genre.
Le genre est une catégorie de classement logique « englobant » plusieurs espèces.
Et la religion s’est longtemps définie elle-même comme LE genre dont les différentes formes de spiritualités n’étaient considérées que comme des espèces. En raison de quoi, la spiritualité maçonnique ne pouvait être qu’une spiritualité d’émanation ou d’essence, religieuse.
La réalité en fait est la suivante : ce n’est pas la religion qui est un genre dont la spiritualité serait une espèce, mais au contraire la spiritualité qui est un genre englobant, dont les diverses religions que nous connaissons sont des espèces différentes.
Et ainsi, la religion catholique romaine, la religion réformée, la religion juive, le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme par exemple sont des espèces d’un genre plus large qui est le genre spiritualité.
La spiritualité maçonnique est ainsi une espèce de ce « genre spiritualité » et elle se revendique comme une spiritualité spécifique qui a son originalité par rapport à toutes les autres et son périmètre particulier.
M.H. : En quoi peut-elle être utile cette spiritualité à l’homme du XXIe siècle ?
A.G. : Je dirais qu’elle peut être utile et qu’elle est utile parce que tout simplement nous vivons aujourd’hui la réalisation de l’idéal des philosophes du XVIIIe et du siècle des Lumières. Elle a été marquée par un extraordinaire optimisme rationaliste, qui a fait penser que les progrès de la science, les progrès de la technique, les progrès de la connaissance en général, allaient automatiquement engendrer un progrès de la conscience morale et ainsi permettre à la rationalité, à tout ce qu’il y a de rationnel dans notre approche du monde, de devenir du raisonnable. Elle a fait penser qu’à partir de la rationalité intellectuelle on allait pouvoir développer du raisonnable éthique et moral permettant aux êtres humains de vivre entre eux et de générer comme par miracle la concorde et l’harmonie.
Cela ne s’est pas produit, les barbaries du début du XXe, et les folies du XXIe sont là pour en témoigner.
On s’est rendu compte que dans le développement du positivisme scientiste, tel qu’il a été exprimé dans sa manière par exemple par Auguste Comte, il y avait un oubli, une occultation, d’une dimension de l’humain qui est précisément cette dimension, non pas de religiosité, mais de spiritualité qui a été renvoyée dès lors à une simple étape provisoire et dépassée du développement de l’humanité.
La rationalité scientifique et technique est celle qui nous permet de partir à la conquête de la nature, pour la maîtriser et la transformer, avec les résultats exceptionnels que l’on connaît dans tous les domaines, médecine, communication, transports, etc. et il faut que cela continue - en tant que enseignant dans une école d’ingénieurs, vous vous imaginez bien que je ne vais pas m’inscrire en faux contre une telle démarche - elle conditionne les progrès futurs de l’humanité dans ces domaines essentiels.
Mais on est bien obligé de se rendre compte en revanche, que cette rationalité n’est pas en mesure de répondre à la totalité des questions que l’être humain se pose. Or dans ces questions, il en est qui portent sur l’absolu, sur le sens de notre présence au monde, sur ce que nous voulons faire de nos vies.
Et ces questions sont du domaine de la spiritualité, lequel échappe aux seules catégories rationnelles et même à la seule revendication éthique ou morale qui n’épuise pas le sens d’une vie humaine.
M.H. : Vous allez organiser, c’est un des premiers axes que vous avez proposé, ce que l’on va appeler les « Rencontres de la Grande Loge de France » qui vont commencer le 25 janvier, je crois pour la première ; est-ce que pouvez nous expliquer ce que vont être ces Rencontres ?
A.G. : Vous voulez parler de « Enjeux et perspectives ». Je les mets en parallèle avec une autre manifestation de la Grande Loge de France qui est l’organisation des conférences Condorcet Brossolette.
Les conférences Condorcet Brossolette qui existent depuis des dizaines d’années, consistent en la rencontre entre un Franc-maçon intervenant, qui fait un exposé particulier sur un thème particulier, devant un public composé à la fois de non Maçons et de Maçons, dans le Grand Temple de notre siège rue Puteaux, dans le 17ème à Paris.
L’exposé porte sur des points particuliers de la démarche initiatique par un Franc-maçon.
Alors que « Enjeux et perspectives » - que nous venons de mettre en place avec l’appui d’un certain nombre de Frères de la région Paris Ile-de-France, consiste à faire intervenir non pas des Maçons mais des non-maçons mais sur des thèmes qui nous intéressent en tant que Francs maçons .
Le principe et la formule consiste à recevoir ainsi chaque année en Grande Loge de France trois intervenants, un représentant d’une grande religion, un philosophe et un scientifique pour nous parler de la manière dont eux voient le monde contemporain, permettant ainsi aux Maçons que nous sommes de nous caler par rapport à ces questions et ces problématiques.
La 1ère édition est fixée au 25 janvier où nous recevrons Claude Geffré, père dominicain, grand théologien, connu et reconnu par les spécialistes, dont le dernier ouvrage a été écrit avec Régis Debray.
Il s’exprimera sur la manière dont il envisage le dialogue entre les religions à l’heure de la mondialisation.
Axel Kahn, scientifique de renom, interviendra le 18 avril prochain sur « l’homme, ce roseau pensant ».
L’intervenant prévu le 7 juin prochain, sera le philosophe Luc Ferry, qui traitera un sujet de sa spécialité.
M.H. : Quand vous dîtes en Grande Loge de France, rappelons tout de même que c’est ouvert à toutes et à tous.
A.G. : Bien entendu : ces conférences seront comme les conférences Condorcet Brossolette, ouvertes à des Francs-maçons, Frères et Sœurs, mais également à des non maçons, hommes et femmes qui s’intéressent à ces thèmes.
M.H. : Pourriez-vous nous dire quelques mots de vos autres projets, si vous en avez d’autres, pour ce mandat ?
A.G. : Je reviens brièvement sur votre question d’origine à laquelle je n’ai répondu qu’en partie et je voudrais compléter.
« Ordre initiatique traditionnel fondé sur la fraternité », cette formule très brève, très synthétique, nous définit comme étant une Obédience calée sur des valeurs humanistes et qui pratique une démarche spirituelle.
Premier point, ces valeurs humanistes, quelles sont-elles ?
Ce sont les valeurs traditionnellement bien connues et mises en œuvre ou prônées par les Francs-maçons, valeurs :
- de respect non négociable de l’être humain,
- de revendication d’une égale dignité pour tous les êtres humains,
- de revendication également de la tolérance nécessaire entre les spécificités des cultures différentes qui, sans mise en oeuvre de cette tolérance, finissent très vite par s’affronter. Nous sommes par conséquent passionnés par la mise en œuvre de ces valeurs. Nous essayons de les promouvoir chaque fois que la chose est possible.
La Maçonnerie, en tout cas la nôtre, ne prétend à aucune exclusive, dans aucun domaine que ce soit mais nous met en relation respectueuse avec toutes les formes de pensée qui respectent elles-mêmes la liberté des êtres humains, hommes, femmes, enfants et leur intégrité physique, psychique, intellectuelle, morale et spirituelle.
Deuxième point, la spiritualité - j’approfondis mon propos de tout à l’heure - c’est l’activité de l’esprit humain dans sa relation avec la notion d’infini et d’absolu.
Il ne s’agit pas ici d’un « esprit » considéré comme une « substance » qui serait distincte de la matière, mais bien d’une forme de l’intelligence humaine.
Cette relation, ce rapport avec l’infini et l’absolu est lui-même un rapport relatif et fini parce que nous sommes des êtres humains finis dans l’espace et le temps, nous avons un début et une fin et nous sommes limités dans l’espace, comme René Descartes l’a évoqué : nous sommes des être finis qui ont une idée de l’infini.
Alors que ces concepts que sont l’absolu et l’infini, par définition, ne sont finis ni dans l’espace ni dans le temps.
Prenons la définition de Dieu, telle que nous la trouvons dans certaines religions : Dieu n’a pas de début, n’a pas de fin, il est omnipotent, omniscient, sa volonté et sa puissance peuvent s’appliquer sur tout.
Lorsque nous réfléchissons à ces questions, cela peut prendre deux formes.
Si cette forme est conceptuelle, si elle est une réflexion sur les « concepts » par lesquels l’on peut approcher l’absolu, cela produit ce que l’on appelle la métaphysique ou la théologie.
Lorsqu’en revanche, on essaye d’en faire une expérience vécue, qui exprime quelque chose de quasi indéfinissable par une seule approche conceptuelle, cela donne la spiritualité.
La spiritualité est par conséquent quelque chose comme « une expérience vécue de ce qui en chaque être humain relatif et fini, relève de l’infini et d’un absolu qui le dépasse » et la spiritualité maçonnique relève pour l’essentiel de cette approche.
C’est une dimension de l’humain absolument passionnante à explorer, dont on imagine bien qu’on ne l’aborde pas sans plusieurs années d’études, de réflexion et de recherche, à la fois individuelle et collective car c’est une des spécificités de la démarche initiatique que d’être à la fois individuelle, - le travail sur soi-même - et collective - le travail avec les autres, la rencontre pédagogique nécessaire pour s’enrichir de notre diversité et en faire une richesse commune -.
M.H. : Vous venez d’évoquer d’une manière assez large ce que l’on appelle l’initiation. La Grande Loge a cette spécificité, d’être inscrite dans un seul rite qui est le Rite Écossais Ancien et Accepté.
Pourriez-vous nous dire quelques mots sur la spécificité de ce rite ?
A.G. : Le Rite Écossais Ancien et Accepté est un de ceux qui probablement nous encourage le mieux, à réfléchir à cette intersection subtile et riche entre ces trois formes du génie humain que sont respectivement :
1ère forme : sa capacité de rationalité et d’intelligence rationnelle appliquée au monde et à la nature, intelligence qui permet de comprendre la nature et le monde, de maîtriser ce monde et cette nature pour les transformer au profit des êtres humains et des êtres vivants ; avec aujourd’hui, néanmoins, on le constate, l’impérieuse et urgente nécessité de gérer, au niveau le plus large, les dégâts collatéraux qui peuvent résulter de cette maîtrise insuffisamment respectueuse de cette nature ;
2ème forme : qui est la dimension non pas de compréhension ou d’appréhension de la nature mais de compréhension du fait qu’il y a dans l’être humain une dimension qui le dépasse et le fonde et peut-être même en allant plus loin, qui fonde l’humain parce qu’elle le dépasse.
Cette forme là relève de notre pratique de la spiritualité - sans prétendre évidemment à aucune exclusive - et se caractérise en quelque sorte par ce qu’un philosophe appelait du terme magnifique de « trans-ascendance », ne se confondant pas avec la transcendance religieuse, mais faisant le constat qu’il y a dans l’être humain une volonté d’élévation et de réalisation ascendante, que l’on peut qualifier de « transascendance » comme dessein de s’élever dans une dimension d’intelligence verticale, pour se dépasser, faisant le pari que la réalisation de l’Humain universel se trouve dans le dépassement de l’humain particulier.
3ème forme : qui est au cœur de la démarche initiatique, celle de la réflexion éthique et de la mise en pratique d’une morale fondée sur les valeurs humanistes que j’ai évoquées plus haut.
M.H. : Merci Alain Graesel, je vous souhaite le meilleur pendant votre mandat.
A.G. : Merci à vous.










