Dialogue avec Gilbert Schulsinger
Invité : Gilbert Schulsinger,
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
À mes côtés Guy Gentil.
Nous avons le plaisir de recevoir aujourd’hui Gilbert Schulsinger, Grand Maître Honoris Causa de la Grande Loge de France.
Marc Henry : Vous fêtiez, mon Très Cher Frère Gilbert, votre jubilé maçonnique il y a deux ans, c’est-à-dire 33 ans de maison !
Vous étiez dans le monde profane, c’est-à-dire dans la vie civile, chirurgien et après 35 ans de maçonnerie, vous vous décidez à prendre la plume et à nous livrer un ouvrage qui s’intitule « Je me souviens du futur ou du devenir de la Franc-maçonnerie ». Pourquoi ce titre ?
Gilbert Schulsinger : Ce titre s’explique par le fait que tous les ouvrages qui ont été publiés jusqu’à présent - il y en a des milliers - sur la Franc-maçonnerie, sont surtout attachés à écrire l’histoire de cette Franc-maçonnerie ou la signification de notes rites. Dans mon ouvrage j’ai essayé de montrer que la Franc-maçonnerie avait aujourd’hui une place dans le monde et qu’on pouvait essayer de définir sa vocation dans le monde d’aujourd’hui.
M.H. : Comme chirurgien, vous avez bien entendu une formation scientifique et pourtant la science n’a pas toutes les grâces à vos yeux quand on lit votre ouvrage ?
G.S. : J’ai une éducation scientifique naturellement. La science a toutes les grâces devant mes yeux mais je reconnais ses limites.
La science est quelque chose qui observe les phénomènes, la science est quelque chose qui obéit au principe de non contradiction, c’est oui, c’est non et cela ne peut pas être autre chose. Or, la science elle-même a commencé à envisager, grâce à la biologie, qu’il y avait quelquefois le probable entre le possible et l’impossible et que de toute façon dans l’être humain, dans le fonctionnement du cerveau, il n’y a pas que la raison, il y a aussi l’imaginaire, le mythe, l’intuition qui font aussi partie de son intelligence et de sa compréhension du monde.
Guy Gentil : Gilbert Schulsinger, dans votre livre vous citez la démarche scientifique, comme l’une des trois démarches, qui ont été engagées au titre de la spiritualité. Cette spiritualité à laquelle un Franc-maçon de la Grande Loge de France est évidemment très sensible.
Après les trois types de démarches que vous citez, à savoir la philosophie, la science dont nous parlions et la religion, vous ajoutez : « il me semble, que la spiritualité se situe à côté et au-delà de ces trois démarches ». Pouvez-vous nous en dire davantage ?
G.S. : D’abord je dirai que je ne pense pas que la démarche scientifique soit une forme de spiritualité.
Je dis que de tout temps l’homme s’est interrogé sur son existence, sur sa place dans le monde, et à cette question plusieurs fois millénaire, il a tenté de répondre par diverses démarches dont la démarche scientifique.
Or la démarche scientifique, je me permets de rappeler une phrase qui est attribuée à Galilée, il a dit un jour devant ses juges : « Laissez nous dire comment va le ciel et vous nous direz comment on va au ciel ».
Je crois effectivement que la science a pour objet d’essayer de comprendre le pourquoi du monde mais qu’elle ne va pas jusqu’au « qui ? », c’est-à-dire jusqu’au principe. Elle a ses limites, elle a fait certes des progrès énormes.
Aujourd’hui, on peut dire par exemple que si on parle de la conception du monde, selon le big bang, qui est en tout état de cause la théorie actuelle qui n’a pas encore été contredite. Si l’on parle du big bang on peut dire qu’en fait la connaissance scientifique s’arrête à 10 -43 seconde de l’origine du monde. Cet hypothétique instant 0, elle ne peut pas y accéder.
M.H. : Vous écrivez Gilbert Schulsinger, dans votre ouvrage, je reprends une de vos phrases : « Les grandes questions que l’on se pose sur l’homme depuis la nuit des temps, sur sa nature, son destin, et sa place dans l’univers ne peuvent plus être qu’une spéculation métaphysique face aux gigantesques apports de la science et vous ajoutez, peut-être les Maçons ont-ils des raisons particulières d’y réfléchir s’ils prennent conscience qu’il est plus utile de comprendre les mutations profondes dans lesquelles nous sommes engagés que de pénétrer les mystères d’Éleusis » !
G.S. : C’est probablement une justification de mon titre : « Je me souviens du futur... ». Effectivement il y a certaines tendances maçonniques qui prétendent s’intéresser essentiellement à l’ésotérisme - et si j’ai pris la comparaison des mystères d’Éleusis c’est une image de cet ésotérisme - je crois personnellement que la Franc-maçonnerie a une autre vocation. Ce qui ne signifie pas qu’elle ne doit pas s’interroger sur les mythes. Elle est faite de mythes aussi, je l’ai dit.
En tout état de cause, pour moi la vocation maçonnique dans le monde d’aujourd’hui - où nous sommes - c’est de tenter d’aller vers l’idéal et de comprendre le réel.
L’idéal, c’est quoi ?
C’est finalement le but que nous nous sommes proposés il y a trois siècles en fondant la Franc-maçonnerie.
Nous parlions de perfectionnement de l’humanité, nous parlons toujours d’amélioration de la condition humaine, tant sur le plan matériel que sur le plan spirituel, moral et intellectuel. Nous sommes aujourd’hui dans cette mouvance. Nous sommes aujourd’hui face à ce problème de vocation.
Est-ce qu’aujourd’hui cette vocation doit s’extraire d’une réalité dans laquelle nous sommes ?
Est-ce qu’elle ne doit pas comprendre que les mutations de ces cinquante dernières années ont été absolument gigantesques, qu’elles ont complètement modifié la face de ce monde et qu’à partir de ce moment-là nous avons le devoir de les comprendre.
Nous sommes obligés de constater aujourd’hui, que le progrès matériel, le progrès scientifique notamment est allé beaucoup plus vite que notre évolution morale et notre compréhension des choses.
G.G. : Au sujet de notre évolution, Gilbert Schulsinger, à la question récurrente, que fait la Franc-maçonnerie, que vous abordez dans votre livre, vous répondez et je crois que c’est tout à fait enseignant pour les auditeurs : « nous disons que fait la Franc-maçonnerie, parce que sans doute nous n’osons pas dire que dois-je faire ? » et vous ajoutez « Je dis qu’aucune institution ne peut se substituer aux hommes qui la constituent. Nous n’avons pas de destin dicté par la Franc-maçonnerie, tout au contraire la Franc-maçonnerie nous affranchit pour nous permettre d’accomplir notre destinée ».
J’aimerais effectivement que vous nous éclairiez encore sur ce point fondamental pour tous les hommes de notre époque ?
G.S. : Pour moi le point de départ de la démarche maçonnique, c’est l’effort de lucidité. On nous dit communément lors de la cérémonie d’initiation - et je ne trahis pas de secret - que l’on nous donne la lumière mais c’est une image. Aller vers la lumière c’est d’abord être lucide. Or finalement c’est de cela qu’il s’agit, dans le monde où nous sommes de le considérer avec lucidité, avec objectivité, c’est cela notre but essentiel.
G.G. : Donc la Franc-maçonnerie aurait pour ambition de nous éveiller de telle manière à ce que nous nous éclairions sur ce que nous sommes nous-mêmes et que nous essayions à partir de là d’éclairer un peu plus la société dans laquelle nous évoluons !
G.S. : Je dis d’abord comme vous que l’initiation est un éveil, que c’est une marche vers la lucidité, vers une compréhension du monde et quand je dis aux Maçons : que fais-tu mon Frère ? je pense sincèrement que sa démarche maçonnique, que ce qu’on lui a appris en Loge, ne lui sert essentiellement qu’à penser le monde autrement c’est-à-dire se comprendre comme un enfant du siècle et un citoyen dans la cité avec toutes les responsabilités personnelles que ces deux choses imposent.
M.H. : Nous n’aurons pas le temps au cours de cette émission de faire le tour de votre ouvrage, mais vous vous positionnez bien dans une perspective d’avenir. C’est-à-dire que vous évoquez des sujets qui sont de notre temps mais qui sont à l’aube de leur réalisation et de leur plénitude ! Je pense à la bioéthique, à la fin de vie, à l’écologie même !
G.S. : Je suis obligé de constater qu’au milieu des progrès fantastiques que nous avons fait ces cinquante dernières années, je pense tout particulièrement - excusez ma déformation professionnelle - aux progrès de la médecine.
Je pense que tout cela nous a posé des problèmes auxquels nous n’étions pas confrontés. Je pense notamment à la génétique.
La génétique nous ouvre des perspectives absolument considérables mais c’est vrai qu’elle ne nous a pas confrontés à des problèmes moraux - je dis cela très rapidement - qui sont le problème des mères-porteuses ou le problème du clonage.
Nous ne pouvions pas penser à cela. Il nous faut y réfléchir maintenant, ne pas prendre de décisions hâtives mais savoir en tout état de cause que l’on n’arrête pas la science, elle n’a pas de vertu morale.
La science n’a qu’une vertu, qu’une qualité, celle de progresser dans la recherche. Sitôt que l’on met une incidence morale à la science on la freine. Il n’est pas dans la vocation des savants de s’occuper des conséquences morales de leurs découvertes mais il est du devoir du citoyen de considérer cette recherche et de fixer, lui, des limites morales.
G.G. : Gilbert Schulsinger, la question que vous venez d’aborder est tout à fait considérable. Car encore faut-il que le citoyen s’informe et souhaite informer de telle manière à saisir les organes qu’il représente afin que toute la dimension de l’avenir que représentent les progrès immenses que fait la science en génétique ne soient pas négligés ou laissés entre les mains d’experts dont nous savons que l’angle de vue est parfois plus partial que ce que le mot expertise semblerait vouloir recouvrir.
Pour ce qui concerne la fin de vie, nous nous trouvons là aussi au carrefour d’une évolution tout à fait considérable. L’évolution démographique chacun la connaît, la question de la fin de vie est de plus en plus permanente et sera de plus en plus prégnante. A cet égard quelle est votre réflexion ?
G.S. : Là aussi, il nous faut constater le réel. Le réel c’est que les progrès de la médecine ont amené une longévité que nous n’avions pas non plus prévue. Mais ce que nous n’avions pas prévu, et il s’agit d’y réfléchir, c’est la place de ces personnes âgées dans la société aujourd’hui.
Tant que nous étions dans une société rurale, le grand-père avait sa place près de l’âtre entouré de ses enfants et petits enfants. Ce n’est plus le cas dans un F2 d’Aubervilliers.
Par conséquent nous sommes obligés de repenser les choses non seulement pour savoir comment nous allons établir, non pas des règles, mais des conditions de vie pour ces personnes âgées. En tout état de cause, il faut qu’elles puissent vieillir dans la dignité, qu’elles ne soient pas dans le besoin, que des mesures sociales soient prises en leur faveur, que des établissements soient ouverts pour eux.
Il nous faut également penser que peut-être nous avons à revoir la durée du travail et de l’activité d’un certain nombre d’individus ; à partir du moment où l’on meurt à quatre vingt cinq ans, à soixante ans on est en général un homme en pleine forme qui n’a peut-être pas besoin de partir tout de suite à la retraite et qui surtout ne le souhaite pas s’il peut continuer une activité qui l’intéresse.
M.H. : Gilbert Schulsinger, j’aimerais votre point de vue sur une expression que l’on entend souvent dans les médias ou que l’on lit aussi, c’est l’idée de village planétaire, village au niveau de l’économie, de la mondialisation, est-ce que c’est le monde de demain qui se dessine ainsi ?
G.S. : Alors le monde de demain, je ne suis pas prophète, je ne prétendrai pas le prévoir.
Ce que l’on peut dire quand on parle de village planétaire c’est qu’en tout les cas il part d’une mondialisation et quelles que soient les réactions que nous puissions avoir sur le plan politique, on ne peut l’éviter, elle est là.
Elle est là parce que les antipodes sont à portée d’avion, parce que l’information nous parvient en temps réel et que par conséquent cette mondialisation est faite. Ce qui est important, c’est de savoir dans quelles conditions cette mondialisation économique peut avoir des incidences culturelles et humaines.
C’est à partir du moment où ces incidences culturelles et humaines viendront sur le devant de la scène que l’on pourra éventuellement envisager l’existence d’un village planétaire où la dignité humaine sera préservée partout.
M.H. : Justement c’était ma question suivante, quelle est la place de la Maçonnerie dans ce projet ?
G.S. : La place de la Maçonnerie, c’est la place des hommes conscients de ces problèmes, et conscients aussi de ce qu’ils doivent exercer, où qu’ils soient, et notamment sur le plan politique, des actions qui permettent d’accéder à ce but.
Je dois dire honnêtement et en toute modestie, que tout cela n’est pas pour demain.
Si la Franc-maçonnerie a effectivement à œuvrer vers ce but, elle doit s’y mettre en sachant, en tout état de cause, qu’elle va être très exactement dans la perspective des constructeurs de cathédrale dont elle se réclame. C’est-à-dire que quand un ouvrier maçon commençait une cathédrale au Moyen-âge, il savait qu’en posant cette première pierre il ne verrait jamais le sommet.
Nous en sommes là, aujourd’hui, nous souhaitons construire une cathédrale qui s’appelle la société humaine, nous n’en verrons pas la fin, ce n’est pas une justification pour ne pas la faire.
G.G. : A fortiori, les constructeurs de cathédrale avaient un architecte qui pensait l’ensemble. Si effectivement le Compagnon ouvrier, lui, lorsqu’il commençait à tailler sa pierre, savait pertinemment qu’il ne verrait pas la fin de l’ouvrage, il y avait un architecte qui le pensait en beauté, en efficacité, en tant que témoignage pour les temps à venir.
Aujourd’hui, quelque part, le village planétaire n’a pas d’architecte. Ou alors il y en a tellement que l’on a le sentiment que la plus grande confusion semble régner puisque les plans des uns contrarient ceux des autres et que quelque part c’est dans la contrariété des plans réciproques que se développe ce que nous appelons le marché !
G.S. : Vous me mettez sur le terrain de la politique et je ne me défilerai pas.
Il est tout à fait certain que dans le monde en gestation tel que nous le voyons aujourd’hui, quand nous voyons déjà quelles difficultés nous avons au sein des pays européens à organiser quelques règles communes, on peut évidemment se poser la question de savoir si ce village planétaire verra un jour sa naissance. Cela me paraît très difficile. Je crois qu’on ne peut pas avoir de prospective sur la question. Je crois qu’il ne faut pas se dire que les hommes ont toujours été des loups pour les hommes et que par conséquent il y aura, même s’il y a l’Europe, même s’il y a la mondialisation, des guerres régionales ou des guerres tribales, parce que c’est dans la nature de l’homme.
Je crois personnellement qu’on n’éradiquera pas cela demain matin mais je crois que si nous travaillons effectivement de plus en plus nombreux, en convainquant de plus en plus d’hommes et de femmes de notre but, si nous travaillons à cette amélioration de la condition humaine, à cette amélioration de la pensée, à cette amélioration de l’objectivité face à laquelle nous regardons le monde, nous ferons peut-être quelques progrès.
M.H. : Gilbert Schulsinger, trente cinq ans de présence sur les colonnes, c’est une expression maçonnique, si c’était à refaire est-ce que vous recommenceriez et s’il y avait quelque chose à changer, que changeriez-vous ?
G.G. : Je crois sincèrement, au bout de trente cinq ans, que si je devais recommencer, je recommencerais.
Je crois aussi et il faut le dire qu’en trente cinq ans de Maçonnerie on connaît des doutes. On n’a pas un enthousiasme quotidien, régulier devant les problèmes qui se posent. On doute de la mission quelquefois que l’on a à remplir.
Mais au-delà de ce doute, si effectivement on a le sens de la vocation, je crois que l’on dépasse les doutes, l’on dépasse « à quoi bon » et qu’on continue.
Changer quelque chose : je crois qu’il n’y a rien à changer aux principes fondamentaux de la Franc-maçonnerie ; quand l’ordre maçonnique dit qu’il travaille à l’amélioration de la condition humaine, quand l’ordre maçonnique dit que ses valeurs essentielles sont la liberté, l’égalité et la fraternité, quand il dit que c’est la tolérance vis-à-vis de l’autre, quand il dit qu’il travaille à la dignité de chacun et aux droits de l’homme, que voulez-vous changer à tout cela sinon tenter de le réaliser mieux.
M.H. : Merci Gilbert Schulsinger. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter des bonnes fêtes de fin d’année et de vous donner rendez-vous à l’année prochaine avec notre Grand Maître.










