Invité : Jean-Jacques Gabut
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
À mes côtés Guy Gentil.
Nous recevons aujourd’hui Jean-Jacques Gabut
Marc Henry : Nous allons évoquer aujourd’hui avec vous un sujet qui surprendra peut-être un peu nos auditeurs puisqu’il s’agit de chevalerie. Ils nous entendent depuis plusieurs mois évoquer la maçonnerie dans son sens le plus classique, c’est-à-dire l’art des bâtisseurs. Le lien n’est pas si évident pour ceux qui ne connaissent pas bien la Franc-maçonnerie, que de relier l’art de bâtir qui est celui que nous pratiquons en Grande Loge de France avec la chevalerie. Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ?
J-J. G. : Il est évident qu’a priori tout le monde pense que la maçonnerie spéculative, telle qu’elle est née au XVIIIe siècle est issue de la maçonnerie opérative. Ce qui est à la fois vrai et faux. Vrai puisque nous avons hérité de nos ancêtres opératifs les mêmes symboles, le même langage. C’est faux en ce sens qu’il n’y a pas d’héritage proprement dit, les véritables héritiers, les seuls, sont les compagnons qui continuent le travail sur le plan opératif.
Et, on omet souvent qu’il y a d’autres sources à la Maçonnerie, que cette source, opérative ou corporative, comme l’avait définie Paul Naudon.
Il y a une deuxième source qui est religieuse où plus exactement biblique, puisque tous nos symboles, la plupart, viennent de la Bible.
Et puis, il y a une troisième source qui est souvent oubliée qui est la source chevaleresque. En quoi cette source a imprégné profondément la maçonnerie spécifiquement écossaise, eh bien c’est ce que j’ai essayé de démontrer dans mon ouvrage.
M.H. : Est-ce que l’on ne pourrait pas se demander, si dans notre XXIe siècle, ces références ne sont pas un peu passéistes, dépassées par tout ce que l’Humanité a fait de découvertes, de progrès, d’avancées dans la connaissance du monde ?
J-J. G. : Je crois que l’idéal chevaleresque est un idéal de morale et de vertu qui ne peut que convenir aux Francs-maçons du XXIe siècle.
M.H. : Aux Francs-maçons sans doute, mais aux profanes ?
J-J. G. : Aux profanes également, je souhaiterais que les vertus de la chevalerie soient plus présentes dans le comportement qui anime les gens dans le monde profane, notamment sur le plan des relations politiques et sociales.
M.H. : Aujourd’hui on parle de chevaliers d’Industrie !
J-J. G. : Cela c’est une plaisanterie. C’est une mauvaise plaisanterie pour définir des gens qui ont manqué à l’honneur.
M.H. : Alors, parlez-nous de l’idéal chevaleresque tel que vous le concevez.
J-J. G. : L’idéal chevaleresque, c’est d’abord d’aspirer à la vertu, une vertu morale et avoir un comportement, qui soit un comportement d’amour, de tolérance, d’ouverture aux autres, etc.
Deuxièmement, c’est aussi un combat que nous devons mener pour le bien, comme le chevalier d’autrefois. Et je crois que le Franc-maçon mène ce combat depuis des siècles et qu’il le continue avec infiniment de générosité et d’ardeur dans sa foi maçonnique.
G.G. : Précisément, Jean-Jacques Gabut, qu’est-ce que l’idéal chevaleresque a de possible en cette époque de matérialisme, de consumérisme et d’individualisme ?
Je ressens que les auditeurs souhaiteraient connaître, en regard des mots que je viens de prononcer, les possibilités fortes, que la chevalerie, l’idéal chevaleresque porte encore en lui ?
J-J. G. : Je crois que malgré le consumérisme, le matérialisme, et tous ces « ismes » dont vous parlez, la soif de spiritualité continue d’exister chez les hommes, chez les hommes qui cherchent une voie vers la Connaissance et qui peuvent trouver cette voie justement dans la Franc-maçonnerie, en même temps que dans les religions.
Nous, nous offrons une voie spirituelle qui est une voie spécifique en dehors de tout dogme et de toute doctrine qui permet à chaque homme de poursuivre son chemin vers la Connaissance.
M.H. : Est-ce que l’on peut dire, Jean-Jacques Gabut, lorsque l’on évoque les sources chevaleresques de la Franc-maçonnerie que nous sommes dans l’histoire ou que nous sommes dans des hypothèses ? Est-ce que l’on a la certitude d’une filiation ?
J-J. G. : Il n’y a pas de filiation proprement dite. Les recherches que j’ai faites m’on amené à penser qu’il y avait une symbiose, un rapprochement étroit au Moyen-âge entre les ordres chevaleresques et la franc-maçonnerie opérative.
Et de ce rapprochement - que certains indices historiques peuvent attester - est née cette volonté de faire des rituels maçonniques autre chose qu’un simple rituel opératif, tel qu’il était vécu au moyen âge.
M.H. : Conformément à la question que je vous posais au tout début de cette émission, je vous demandais comment on était passé des bâtisseurs à la chevalerie ; en fait c’est peut-être le contraire, on est parti des bâtisseurs et en même temps des chevaliers vivaient leur vie de chevaliers et à un moment de l’histoire ils se seraient rencontrés !
J-J. G. : Aujourd’hui, il est probable que certaines preuves historiques peuvent être palpables, notamment ma visite des cimetières d’Écosse où sont enterrés des chevaliers du Temple, avec sur leur tombe des symboles maçonniques comme d’ailleurs à Hatti, en Terre Sainte. Toutes ces tombes templières attestent qu’il y a eu des contacts étroits, déjà à l’époque de la grandeur du Temple, avec les Francs-maçons opératifs.
Comment se sont opérés ces contacts ? Comment se sont-ils déroulés par la suite ? Il y a eu une continuité. Nous la voyons par exemple avec une famille qui est au cœur de l’histoire, la famille Saint Clair de Rosslyn. Nous voyons que les Rosslyn étaient à la fois des Grands Maîtres du Temple mais également des maçons, puisque le 1er Grand Maître de la Grande Loge d’Écosse a été un Saint Clair.
M.H. : Est-ce que ce n’est pas un abus de langage que de dire que les symboles opératifs que l’on trouve sur ces tombes - et vous en donnez des photos dans l’ouvrage que vous avez consacré à ce sujet - sont des symboles maçonniques ? N’y-a-t-il pas là un glissement sémantique qui nous emmène un peu plus loin que la réalité. Parce qu’effectivement l’équerre, le compas sont pour les maçons des symboles bien connus mais le fait qu’ils soient sur des tombes templières où qu’on les retrouve dans les tombeaux d’Égypte n’autorise pas pour autant à dire qu’ils sont maçonniques !
J-J. G. : Je pense que l’on ne peut pas nier le côté symbole maçonnique de l’Équerre et du compas qui est commun avec les compagnons mais compagnons ou maçons opératifs avaient exactement la même mission. Le partage s’est fait après, au XVIIe siècle, lorsque dans les Loges de maçons opératifs on a accueilli des maçons acceptés mais, jusqu’à cette époque, le travail était le même pour les maçons et les compagnons.
G.G. : Jean-Jacques Gabut, pour en revenir à l’époque actuelle, je suis, comme tous les Francs-maçons, un homme épris de liberté.
J’ai lu dans votre ouvrage une phrase qui me fait vous interpeler : « De part leur fonctionnement, la Franc-maçonnerie comme la chevalerie ne sont pas des sociétés démocratiques », que voulez-vous dire lorsque vous écrivez ces mots ?
J-J. G. : Je rappelais simplement qu’à partir du moment où il y a une sélection, on ne naît pas chevalier, on le devient ; de la même façon que l’on n’est pas maçon naturellement, on le devient par l’initiation. Cette sélection fait fatalement que ces sociétés, la Chevalerie, hier, la Franc-maçonnerie, aujourd’hui, ne sont pas absolument démocratiques. Qu’elles défendent des idéaux démocrates c’est autre chose. Qu’elles défendent les idéaux d’égalité, de liberté et de fraternité bien sûr. Déjà la chevalerie défendait ces mêmes idéaux de liberté et de fraternité.
M.H. : Comment pourrait-on expliquer le foisonnement des ordres chevaleresques au Moyen-âge ? Dans votre ouvrage vous en citez un bon nombre, Chevalier de Saint Lazare, Chevalier du Saint Sépulcre, Ordre Teutonique, Chevalier de la Toison d’Or, Templiers, cela fait beaucoup pour une seule filiation !
J-J. G. : Et encore je n’en ai cité que quelques-uns, les plus importants et ceux qui ont eu le plus de rapports étroits avec les maçons opératifs notamment en Terre Sainte mais également en Europe où les Templiers notamment mais aussi les Hospitaliers de Saint Jean étaient les donneurs d’ordre, les maîtres d’ouvrage, sous lesquels les maîtres d’œuvre maçons travaillaient.
Tous ces ordres ont foisonné à l’époque parce qu’il y avait évidemment les Croisades, il y avait cette volonté de reconquérir le tombeau du Christ ... et cela a continué longtemps après.
Il y a aussi des ordres qui se sont créés par la suite qui sont extrêmement intéressants pour nous sur le plan du symbolisme, comme l’ordre de la Toison d’Or par exemple.
M.H. : Je voudrais revenir à une question beaucoup plus contemporaine, bien qu’aujourd’hui, certains, dans une vision assez nihiliste du monde et de l’avenir du monde tentent de mettre en affrontement direct l’Orient et l’Occident, à travers les croisades qui recommenceraient disent-ils et à travers cette opposition violente entre les deux pôles.
Vous, vous avez une idée un peu différente qui serait la solution à cette question brûlante de l’actualité mondiale, quel rapport y-a-t-il eu entre ces Chevaliers occidentaux, les croisés à, et cette chevalerie orientale ?
G.G. : Précisément les Croisades - qui ont eu un côté très néfaste à maints égards - ont eu ce côté faste avec cette possibilité de rencontre entre Chevaliers d’Occident et Chevaliers d’Orient.
Je parle beaucoup dans mon livre de ces contacts qui ont eu lieu avec non seulement les assassins (avec ce que l’on a appelé les assassins), on en a fait des consommateurs de haschich ou des tueurs alors que c’était tout simplement des gardiens orientaux de la Terre sacrée et c’est la même le terme de « assas » mais aussi avec l’Islam chiite, ces chevaliers notamment de la Perse, toute cette chevalerie d’orient qu’on a longtemps négligée et qui pourtant a eu un rôle considérable ...
M.H. : C’est sur ce lien entre l’orient et l’occident que nous nous quitterons.
Je rappelle le titre de votre ouvrage « Les survivances chevaleresques dans la Franc-maçonnerie du Rite Écossais Ancien et Accepté ».
Merci de votre visite, Jean-Jacques Gabut.










