Dialogue avec Pierre Simon ancien Grand Maître et Guy Dupuy
Identité de la Grande Loge de France
Invités : Pierre Simon, Ancien Grand Maître et Guy Dupuy
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
À mes côtés Guy Gentil.
Nous recevons aujourd’hui deux Frères, deux maçons, Pierre Simon, Ancien Grand Maître et Guy Dupuy.
Nous allons parler tous ensemble du dernier numéro sorti de la revue « Points de Vue Initiatiques » : Qui sommes-nous ?
Marc Henry : Je vous pose la question très directement qui sommes-nous ?
Pierre Simon : La question, telle qu’elle a été posée, m’a obligé à définir l’adogmatisme.
Ce qui singularise la Grande Loge de France d’abord par rapport aux Obédiences qui l’entourent, en Europe et dans le monde c’est l’adogmatisme.
Je le définirai tout à l’heure dans les discussions.
Je pense que dans ce monde où les citoyens s’interrogent, où les individus ne savent plus à quoi s’accrocher, lorsque les partis politiques sont déshabités et que les églises se vident, la Grande Loge de France, par cette image d’adogmatisme, est un mode de réflexion auquel chacun peut s’atteler parce qu’il va enfin pouvoir construire sa personnalité, au lieu de se noyer. Le citoyen sait enfin où s’intégrer et se construire, voilà l’adogmatisme de la Grande Loge de France.
M.H. : Donc vous pensez que nous avons quelque chose à apporter au monde du XXIe siècle !
P.S. : Non seulement nous avons à apporter mais nous sommes les véhicules d’une structure qui est déjà trois fois centenaire. C’est ce qui explique la pérennité de la Franc-maçonnerie d’une part, et de la Grande Loge de France d’autre part puisqu’elle se singularise par la confrontation quotidienne entre la connaissance, en particulier l’acquisition des connaissances scientifiques et la réalisation de l’individu dans une société qui tente de le dévorer.
M.H. : Vous Guy Dupuy, vous avez travaillé sur l’identité de la Grande Loge de France, comment la définiriez-vous ?
Guy Dupuy : Il me semble qu’il n’est pas possible de préciser en quelques mots l’identité de la Grande Loge de France sans dire d’abord que nous appartenons à cette grande famille maçonnique. La maçonnerie se définit d’abord par sa démarche initiatique.
Il est certain que la maçonnerie a évolué au cours du temps et qu’aujourd’hui il y a un certain nombre de sensibilités, assez diverses, pour arriver finalement au même objectif, c’est-à-dire permettre à chacun d’entre nous de progresser dans une démarche totalement libre et de nature initiatique.
Pour ce qui est de la Grande Loge de France, les repères que je privilégierai seraient peut-être d’abord cette idée que notre spiritualité est totalement ouverte. C’est-à-dire que nous ne privilégions en notre sein aucune forme de religion quelle qu’elle soit mais nous sommes absolument attachés à ce concept du Grand Architecte de l’Univers qui est un concept d’ouverture totale, et de totale liberté de conscience.
P.S. : Mon ami et Frère Guy Dupuy a ouvert le juste problème car le concept de Grand Architecte de l’Univers est justement l’ancrage principiel de la Grande Loge de France. C’est un concept qui implique que l’homme se reconnaisse dans un système qui a été non pas créé ex nihilo mais un système que la physique contemporaine essaye aujourd’hui avec beaucoup de bonheur d’ailleurs de démontrer.
Ainsi nous sommes inscrits dans un cycle qui fait que nous ne sommes pas perdus dans la nature mais que nous sommes partie intégrante d’un développement physico naturel.
Ainsi, la morale dont nous procédons est naturellement une morale évolutive ; contrairement à celle des institutions qui pour la plupart nous entourent. Mais dans le cadre de l’adogmatisme, la morale pratiquée en Grande Loge de France est la morale évolutive et elle procède de ce concept de Grand Architecte de l’Univers.
M.H. : Comment le définiriez-vous pour vous-même ?
P.S. : Le Grand Architecte de l’Univers, il n’a pas de définition justement.
Dans l’histoire de l’humanité, il existe un certain nombre de découvertes et de vérités. En physique on a démontré la constante de Planck qui est l’une des plus connue ; elle montre qu’il existe mathématiquement une limite à la connaissance humaine, telle qu’aujourd’hui le cerveau humain peut la concevoir.
Pour nous, Francs-maçons, nous nous arrêtons là.
Ce qui est en deçà appartient à la théologie, à l’église ou à la Grande Loge Anglaise mais ne comporte pas de raisonnement qui s’inscrive rationnellement dans les connaissances de la physique évolutive. Je pense que par rapport à cela nous pouvons nous situer.
Notre système est si juste que voilà trois siècles que le législateur, que les édiles des villes travaillent dans cette vision pour construire dans ce pays une civilisation et une société qui soient basées sur ce système égalitaire de recherche en pensée.
C’est le grand privilège de la Grande Loge de France d’abord et c’est ce que la Franc-maçonnerie fournit à la société.
Aujourd’hui le législateur, le sénateur, le parlementaire, le ministre savent bien que lorsqu’il faut rechercher un consensus qui réponde à l’intelligence des hommes et à la progression des nations c’est quand même vers nous qu’il faut chercher les ressources.
M.H. : C’est-à-dire que nous sommes plutôt des liens, des liants que des séparateurs.
P.S. : Nous sommes des liens éclairants.
M.H. : Nous sommes dans la reliance, comme le disait un de nos précédents invités.
Guy Dupuy, pour vous, à quoi correspond le Grand Architecte de l’Univers ?
G.D. : Le Grand Architecte de l’Univers, pour moi, c’est avant tout un symbole.
Autrement dit, c’est un instrument de perfection personnelle.
C’est cela qui est très intéressant dans la démarche maçonnique en général, et plus particulièrement à la Grande Loge de France où nous nous refusons à donner une définition quelconque, de quelque symbole que ce soit y compris le Grand Architecte de l’Univers, c’est un moyen de perfectionnement personnel.
C’est pourquoi je relie toujours mes deux idées, premièrement notre démarche est initiatique donc personnelle et secrète, elle constitue pour chaque Franc-maçon en particulier quelque chose qui est par nature incommunicable. C’est pourquoi le symbole du Grand Architecte de l’Univers, nous ne pouvons pas dire ce que c’est. Nous pouvons simplement nous en servir, chacun selon notre parcours personnel, au travers de tout un rituel ou tout un ensemble de rituels que nous appelons le Rite Écossais Ancien et Accepté pour forger notre personnalité qui est unique.
M.H. : Vous avez prononcé le mot Rite Écossais Ancien et Accepté et dans ce rite, la question s’adresse à tous les deux, nous prêtons des serments. Et nous prêtons des serments sur le volume de la Loi sacrée, la Bible.
Comment peut-on parler d’adogmatisme lorsque l’on prête des serments sur la Bible ?
P.S. : Nous prêtons serment sur la Bible en raison de la coloration et du symbole que nous lui accordons.
La Bible, ce n’est pas seulement un texte écrit, elle est au contraire le recueil de la pensée de génération et de génération d’humains.
L’essence même du volume de la Loi sacrée, que nous appelons ainsi de préférence à la Bible, c’est qu’il a recueilli au fil des ans et des siècles toute la sagesse humaine. Il ne se définit donc pas comme une connaissance d’un dieu qui posséderait ce nom, pour nous Francs-maçons, mais simplement comme une accession à l’abstraction. C’est-à-dire que cela signale le passage du polythéisme à l’abstraction.
Et c’est la plus belle des aventures humaines : c’est le jour où l’homme a su abstraire. Ainsi d’ailleurs est né le monothéisme, auquel les Francs-maçons confèrent simplement le passage à l’abstraction.
Nous faisons en sorte que lorsqu’on prête serment, on prête serment sur le Volume de la Loi Sacrée, c’est-à-dire qu’on entre et qu’on accède à l’histoire de l’humanité.
G.D. : Mon ami et mon Frère Pierre Simon vient de dire quelque chose qui est très intéressant.
Il nous dit, nous prêtons serment sur la Bible ; mais nous préférons dire à la Grande Loge de France, le Volume de la Loi Sacrée, plutôt que la Bible. Pourquoi ?
La Bible, c’est ce qui est représenté, le principal repère dans la société d’autrefois, c’est-à-dire celle qui a construit des cathédrales et notamment dans la tradition des Francs-maçons opératifs.
A partir du moment où l’idéal de liberté de conscience a commencé à se faire jour, notamment au tournant du XVIIIe siècle, et grâce à l’action de très grands Francs-maçons qui en ont assuré la promotion, cette idée de liberté de conscience a bien entendu évolué.
Il s’agissait au XVIIIe siècle d’accepter les différences entre les différentes religions attachées au christianisme, catholique, protestante et autres et puis il s’est agi ensuite de se servir toujours de ce symbolisme de la Bible en lui donnant une résonance beaucoup plus universelle.
Ceci veut dire qu’un symbole est fait pour évoluer. C’est très important.
En maçonnerie, il n’y aura jamais d’opposition entre la tradition, ceux qui sont attachés au passé de l’Institution et par ailleurs le progrès.
Quel est le progrès que les Francs-maçons peuvent essayer de promouvoir aujourd’hui si ce n’est que de faire passer cette liberté de conscience qui au XVIIIe siècle se situait au sein des religions chrétiennes, si ce n’est pour dire aujourd’hui : le Volume de la Loi sacrée enveloppe la totalité des religions.
Même si nous nous servons du Volume de la Loi sacrée, c’est-à-dire de la Bible, nous nous référons bien à un symbole beaucoup plus large que celui-là, qui permet à chacun d’entre nous d’avoir la religion qui lui est propre, c’est-à-dire de promouvoir sa propre liberté de pensée au niveau du spirituel qui est le nôtre.
G.G. : Il y a une réflexion qui m’est suggérée par le dernier numéro de la revue de la Grande Loge de France Points de Vue Initiatiques, qui est la Grande Loge de France dépositaire de valeurs pérennes. En cette époque où il y a de plus en plus de prix et de moins en moins de valeurs et de choses de plus en plus éphémères et donc de moins en moins pérennes, j’aurais bien aimé interroger nos invités pour qu’ils nous fassent part de leur sensibilité sur ce point.
P.S. : Je pense que le fait que nous soyons le véhicule de valeurs pérennes procède de la rédaction même de notre Constitution.
Si la Franc-maçonnerie célèbre aujourd’hui plus de 300 années d’existence, c’est précisément parce que son mode de pensée procède de l’analyse de toutes les philosophies qui l’entourent et a pris en compte l’histoire de l’humanité depuis Moïse, le judaïsme naissant, qui a précisément introduit l’abstraction, jusqu’à nos jours où le concept de Grand Architecte de l’Univers a été revu récemment par nos Institutions. Il a été revu à la faveur des dernières découvertes scientifiques, en particulier au début du XXe siècle, par ce qu’on a appelé l’Ecole de Copenhague.
Le Grand Architecte de l’Univers, en 1875, mentionné dans nos textes, comme « créateur » a été supprimé et est devenu Grand Architecte, tout court, parce qu’on a pris en compte les découvertes de l’Ecole de Copenhague, d’Einstein, etc.
Par conséquent on a été obligé d’ouvrir l’esprit. Ce qui est intéressant c’est que ces valeurs pérennes sont prises en compte dans le serment maçonnique et un de nos Frères l’a très bien écrit, récemment dans Points de Vue Initiatiques, c’est que le serment maçonnique, contrairement aux autres serments qui l’entourent, est un serment qui se prête debout et devant les hommes et non pas devant Dieu.
C’est cela la singularité du serment maçonnique et de l’engagement initiatique.
G.D. : Quelles sont les valeurs pérennes auxquelles nous faisons allusion ? Je crois qu’il y a deux idées qu’il faut ici préciser.
La Maçonnerie a pour vocation comme beaucoup d’autres processus de réflexion qui se situent au niveau des philosophies, des religions et autres, la perfection humaine. A cet égard il n’y a pas d’originalité de la maçonnerie, au niveau des valeurs qu’elle essaye de défendre et qu’elle veut universaliser.
Ce qui fait la particularité de la Grande Loge de France ne se situe pas tellement au niveau des valeurs mais de la méthode pour y parvenir.
Cette méthode je l’ai dit, elle est de nature initiatique, c’est-à-dire personnelle.
Ce qui compte chez nous, c’est d’abord et avant tout la dignité de la personne humaine et la possibilité de progresser à titre personnel.
Voilà ce qui fait l’originalité de la démarche initiatique et voilà comment nous appréhendons les valeurs qui par ailleurs sont de nature universelle et qui ne sont pas spécifiques à la maçonnerie.
Si je devais privilégier une valeur, que la maçonnerie a tenté pourtant de voir promouvoir plutôt que tout autre, je parlerais de la vertu de tolérance.
Pourquoi je dis cela, parce qu’aujourd’hui encore il y a sous le concept de tolérance des acceptions réductrices : le laxisme, l’indifférentisme, etc. cela n’a rien à voir avec la valeur de tolérance que nous essayons de promouvoir au sein de notre Institution.
La tolérance pour nous est synonyme de connaissance de l’autre et de reconnaissance de sa différence. C’est donc une valeur positive et c’est cette valeur à laquelle je voudrais que nous essayions de réfléchir ensemble et qui, à mon avis serait l’un des messages les plus forts de notre Grande Loge de France, en particulier.
M.H. : Je donnerai le mot de la fin à Pierre Simon, qui a écrit cette petite phrase dans son article : « l’adogmatisme moderne réunit la métaphysique et la science ».
P.S. : Heureuse philosophie que celle de notre début de siècle dans laquelle enfin l’individu peut joindre à son système de réflexion - lorsque l’on vient de lui décrire la fin du déterminisme ce que tous les scientifiques d’aujourd’hui s’accordent à trouver - un avenir qui est justement celui de cette morale évolutive, à laquelle je faisais allusion tout à l’heure. Elle est basée effectivement sur l’étude des sciences, parce que les sciences libèrent l’homme, le détachent de ses certitudes ancestrales qui étaient branchées sur la peur et sur la nécessité de la protection. Désormais cette philosophie de l’affranchissement de l’individu est donnée au citoyen craintif d’aujourd’hui qui ne sait à quelle philosophie se raccorder, la possibilité, comme vient de le dire Guy Dupuy, de se trouver lui-même d’abord par la méthode initiatique, et ensuite de s’inscrire dans le cycle des découvertes scientifiques qui retracent et redessinent notre humanité. Eh bien voilà de quoi réjouir nos contemporains et je pense que la Grande Loge de France s’attache bien à cet exercice.
M.H. : Merci Pierre Simon, merci Guy Dupuy.










