Jean-Yves GOEAU-BRISSONNIERE
Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour.
Au micro, Bernard PLATON, Serge DEKRAMER, Jean-Yves GOEAU-BRISSONNIERE
Serge Dekramer : Il y a 3 ou 4 émissions, nous avons reçu ici Daniel Bacry qui nous a parlé du Rite Écossais Ancien et Accepté, mais surtout du 200e anniversaire du Rite Écossais Ancien et Accepté. À cette occasion, nous accueillons aujourd’hui Jean-Yves Goéau-Brissonnière, que nous avons reçu le mois dernier. Vous avez dirigé un numéro spécial de la Revue « Points de Vue Initiatiques », précisément sur ce bicentenaire et sur l’Histoire du Rite Écossais Ancien et Accepté.
Il y a beaucoup de thèmes traités dans ce numéro. Vous vous êtes penché plus précisément sur le Rite Écossais Ancien et Accepté au XVIIIe. Vous avez essayé de voir quelles étaient les traces de l’Ecossisme dans ce XVIIIe siècle. L’Histoire a fait beaucoup de progrès et toutes les recherches scientifiques ont permis des découvertes extrêmement importantes qui ont bouleversé les choses.
Pouvez-vous nous dire la manière dont ce Rite Écossais Ancien et Accepté a pris corps, comment tout cela s’est formé ?
J-Y. G-B : Il y a d’abord, comme pour toute Institution humaine, la part du mystère. Est-ce qu’il y a eu une Loge à Kilwinning, en Écosse, à telle période, un Roi à telle stèle avant l’an 1000 ?
La certitude, elle, vient avec le développement des sciences historiques. En ce qui concerne l’Écossisme, on sait de longues dates que c’est au siècle des Lumières que les premiers feux ont été lancés : les premières flammes de l’Écossisme. Et là, deux Pasteurs remarquables, Anderson et Desaguliers, ont rédigé les Constitutions dites d’Anderson, en deux éditions, 1723, 1738. Ils ont d’abord déchiré, dit-on, ce qu’on appelait les anciens devoirs, les « old charges », répertoriant l’histoire de l’Écossisme, de la Maçonnerie, depuis les origines, depuis le Moyen âge. Comme ils les ont détruits, dit-on, nous ne savons pas grand-chose à part ce qu’ils résument au seuil de leurs constitutions.
Bernard Platon : Je voudrais simplement dire que l’on sait historiquement que Jean Théophile Desaguliers était membre de la Royal Society, cela veut dire de la Faculté des Sciences, comme en France. Il y avait une approche très rationnelle, très sérieuse et scientifique et je crois que c’est un fait très important.
J-Y. G-B : Il va y avoir 2 courants. Si nous avons cité deux noms, il faut dans la foulée citer non pas celui de Fénelon mais de Ramsay, compte tenu du lien entre les uns et les autres. Étant précisé que l’on dit protestants d’un côté et catholiques de l’autre en oubliant qu’il y a eu, parfois, changement de religion.
B.P. : C’est ce que je voulais arriver à dire, c’est que Ramsay est né protestant et il s’est fait catholique quand il est devenu secrétaire de Fénelon.
J-Y. G-B : Là aussi, siècle des Lumières, je suis content que vous ayez évoqué la Royal Society, parce que l’on méconnaît non pas le rôle mais l’importance des plus influents de ses membres en Angleterre même. C’est l’époque, 1735 environ, où notre ami Montesquieu y est et y a même été initié. C’est l’époque où Voltaire voyage. Et surtout, il ne faut pas oublier le rôle considérable, à partir de la fin du XVIIe siècle, et au cours des 20 premières années du XVIIIe siècle, joué par deux hommes qui ne s’aimaient guère. Cependant, tous deux ont été concurremment membres de cette Société : Il s’agit de Newton et de Leibniz. La tolérance est à l’ordre du jour, inspirée par John Locke et John Toland.
S.D. : Siècle des Lumières, démarche plutôt rationaliste et cependant il semblerait en lisant votre ouvrage qu’il y ait une influence assez ésotérique importante, et ce, un peu en contradiction avec ce dont nous avons parlé !
J-Y. G-B : L’Écossisme a aussi des racines ésotériques. Incontestablement, il y a quelque chose d’ésotérique dans la spiritualité écossaise. Le rationalisme certes. Mais est-ce que Descartes était purement rationaliste ? Quant à Newton, certains livres montrent, qu’en marge de ses progrès au sujet du cosmos, il n’hésitait pas, et on a ses notes très complètes, à se lancer dans les terrains alchimiques.
B.P. : Dans des spéculations alchimiques
J-Y. G-B : Il y a, chez lui, un mélange de connaissance rationnelle et de curiosité vers l’au-delà.
S.D. : Il semblerait que pour pouvoir avoir une démarche métaphysique et se tourner vers cet au-delà de l’homme, il faille commencer par une attitude, dans un premier temps, rationnelle. A un certain moment, il n’est plus possible d’agir rationnellement, il faut donc bien passer à une attitude ésotérique. S’agissant de la Grande Loge de France, précisément, pouvez-vous nous apporter des informations ?
J-Y. G-B : Dans cette matière, il y a un progrès en Histoire, qui n’est pas valable que pour la Grande Loge de France. Il est valable pour la Grande Loge de France et le Grand Orient. Nous avons pu nous procurer en retour les Archives qui avaient été, j’allais dire, « déportées » en Allemagne. Ces archives restituées par le gouvernement russe, permettent aux historiens des Obédiences de dégager des pistes pour de nouvelles recherches maçonniques.
S.D. : Savons-nous des choses sur la période révolutionnaire ?
J-Y. G-B : Je crois que tout a été écrit en ce qui concerne la Révolution française. On a amplifié le rôle tenu par nombre de Maçons, y compris dans la rédaction de l’Encyclopédie, de cette œuvre capitale, due largement aux efforts de Denis Diderot.
B.P. : Vous connaissez la parole de Cocteau : « Le mythe est une réalité qui est vraie et qui devient fausse et l’histoire c’est du vrai qui devient faux ».
J-Y. G-B : Tout à fait, si bien que nous allons toujours vers la vérité. Cela étant, pour parler de la Grande Loge de France, on dit toujours 1894, année administrative de création, voisine de celle des autres Obédiences, mais effectivement nous avons maintenant les documents acheté parfois très chers, notamment le Grand-livre d’Architecture de la Grande Loge de France. Nous avons fait ces achats de pair avec le Grand Orient.
J’ai essayé, pour ma part, de remplir une mission difficile. Il s’agissait d’établir au mieux le point de départ de la Maçonnerie Ecossaise constituée en France au XVIIIe siècle. D’après nous, la bonne date est celle de 1738. Tout se complique en 1799, moment où, du fait de la Révolution française, le cycle maçonnique est interrompu. Il reprendra son cours en 1804 sous des formes nouvelles.
Je dis 1738 et pas 1728. Aucune querelle de chapelle ; c’est simplement parce que selon moi et d’autres on ne peut parler d’une première Grande Loge de France qu’à partir du jour où cette Grande Loge est dirigée par un français et plus par un anglais. Or, c’est en 1738 : le Vénérable, le Duc d’Antin, prend les rênes des quelques Loges parisiennes qui vont essaimer en province, devenir très nombreuses, puisqu’on va en compter bien avant la Révolution française 240 ou 250.
B.P. : Combien y a-t-il de Loges actuellement à la Grande Loge de France ?
J-Y. G-B : 700/750. On ne peut pas faire de rapport. Il y a eu à travers des événements tragiques des baisses et des hausses. On observera qu’avec Napoléon la Maçonnerie est mise à la botte dirigée au pas de charge par des Maréchaux.
C’est une Maçonnerie particulière. Cette Maçonnerie d’empire règne avec la bénédiction à l’époque du Grand Orient de France. Heureusement, la République a balayé ces prises de position. Différentes mais amies, nos deux obédiences participent le plus souvent à la défense des mêmes valeurs.
B.P. : Au plan de l’esprit.
J-Y. G-B : Encore faut-il accepter la part de spiritualité que nous lui réservons, notamment à la Grande Loge de France.
S.D. : D’ailleurs vous évoquez le Grand Orient de France ; on a dit que le Grand Orient de France avait une démarche plutôt sociale. C’est certainement vrai mais il y a aussi des Loges qui travaillent spirituellement au Rite Écossais Ancien et Accepté et même au Grand Architecte de l’Univers. Il était important de le souligner. Cet aspect spirituel de la Grande Loge de France est cependant extrêmement important. Est-ce une spécificité française ou non ?
J-Y. G-B : Non parce que dans la mesure où le Rite Écossais se veut universel, il l’est pratiquement, au point de vue de la géopolitique maçonnique. Avec des variations dues aux tempéraments dans la péninsule ibérique et en Amérique du Sud. Partout, l’arbitrage entre l’esprit et la matière se fait en la faveur de l’Esprit.
Par ailleurs, on ne peut pas dire que la Maçonnerie d’Amérique du Nord soit de nature matérialiste. Là aussi l’esprit souffle. Parfois, à travers des religions révélées, peu importe, pour nous, qui croyons au principe du Grand Architecte de l’Univers que certains peuvent confondre avec Dieu.
S.D. : Ce qu’il est intéressant de noter, me semble-t-il, c’est que la Grande Loge de France, puisqu’il s’agit d’elle, n’a pas toujours travaillé disons spirituellement. Au début du siècle, les travaux de la Grande Loge de France étaient des travaux sociaux. On se préoccupait des problèmes sociaux, beaucoup plus que le Grand Orient de France de l’époque, qui lui avait une démarche plus spirituelle. Il y a eu un renversement des méthodes ! J-Y. G-B : Ce renversement des approches n’a pas empêché une unité d’expression dans le débat sur la laïcité, à ceci près, que nous nous refusons à une guerre de clochers.
B.P. : Une laïcité de combat ?
J-Y. G-B : Certes non, plutôt une laïcité d’ouverture et de compréhension réciproque.
S.D. : Si l’homme recherche la transcendance, il peut aussi la trouver dans la laïcité.
J-Y. G-B : La laïcité est une école d’ouverture. Passés des événements ténébreux, fin d’un siècle début de l’autre, une orientation humaniste a prévalu. Les deux conflits mondiaux ont bouleversé les hommes. Tant de victimes ont donné à réfléchir. Ces égarements sans nom ont donné de la vigueur à ces idées d’ouverture. Pourquoi ? Ayant tous subi les mêmes épreuves, ayant à présent à affronter des relents de racisme, de xénophobie et d’antisémitisme, les Maçons quelles que soient leurs obédiences, se rassemblent pour défendre l’homme libre qu’il soit croyant ou qu’il soit agnostique. C’est l’avenir espéré pour les Droits de l’Homme.
S.D. : Dans toute démarche noble, il y a parfois malheureusement, puisque chaque chose contient son contraire, des travers et des dangers. Cette démarche ésotérique, spirituelle, surtout au XIXe siècle, n’a-t-elle pas donné une Maçonnerie, disons, un petit peu frelatée. Ne se tournait-elle pas beaucoup plus vers l’occultisme que vers un travail vraiment spirituel ?
J-Y. G-B : Il y avait deux risques : les illuminés et les férus de politique. Il y a trop eu de méli-mélo à la croisée des siècles. Quant à l’illuminisme, je crois qu’il survit toujours dans des chapelles ardentes qui sont très minoritaires.
S.D. : Il est vrai aussi que le danger pour la Maçonnerie est que les Maçons au fur et à mesure où ils gravissent les échelons se prennent de plus en plus pour des élus et des êtres éclairés en considérant qu’ils sont privilégiés.
J-Y. G-B : Ils devraient donner la leçon et être eux-mêmes exemplaires.
S.D. : Ils ont un devoir de responsabilité, finalement à remplir.
J-Y. G-B : J’ajoute qu’après la 1re Grande Loge de France, à partir de 1773 jusqu’à 1799, il y en a eu une seconde. Elle aussi dirigée par un prince du sang le comte de Clermont. La Révolution a contrarié ce courant. Alors, surgit en 1773, le Grand Orient de France dont les membres fondateurs appartenaient aux deux Grandes Loges successives. Nos amis du Grand Orient proviennent donc, qu’ils me pardonnent, d’un schisme révolu de la Grande Loge de France.
S.D. : Aujourd’hui le Rite Écossais Ancien et Accepté a deux cents ans et la Grande Loge de France a 100 ans. Dans la mesure où la Grande Loge de France pratique uniquement le Rite Écossais Ancien et Accepté, pouvez-vous nous expliquer à quoi cela correspond ?
Comment se fait-il que la Grande Loge de France n’ait pas 200 ans d’existence ?
J-Y. G-B : Très bonne question. Si le XVIIIe siècle a été celui des Lumières, le XIXe a été celui des remous partout en Europe. Les conséquences de ces troubles ont fait que le Suprême Conseil de France est né en 1804, consacré par l’Empire. D’où un décalage pour la Grande Loge de France respectueuse du Rite depuis 1804, mais ayant volé de ses propres ailes seulement à la fin du XIXe siècle.
Il convient de retenir le rôle courageux de Viennet qui, après 1850, l’a emporté à la tête de l’Ordre sur le général Magnan obéissant au second Empire. Et, également, le rôle ultérieur, à la fin du XIXe siècle de deux maçons éminents : Adolphe Crémieux et Gustave Mesureur. On leur doit l’institution des Trois premiers degrés réunis au sein d’une puissance maçonnique autonome.
S.D. : Ce personnage de Crémieux ne serait-il pas à l’origine de la création de la Grande Loge de France ?
J-Y. G-B : Oui, mais c’est plus compliqué. Existaient à l’époque des Mères Loges Écossaises. À travers des conflits complexes Grand Orient - Suprême Conseil de nombreux maçons se tournent vers l’ambition commune d’une Grande Loge de France. Ces Maçons, fidèles au Rite Écossais Ancien et Accepté vont constituer en 1894, au plan administratif, notre obédience. Elle sera reconnue par le Suprême Conseil comme indépendante pour les trois premiers degrés. De son côté le Suprême Conseil de France restera gardien du Rite pour les 33 degrés de l’Écossisme.
B.P. : Cela veut donc dire qu’il y a deux courants dans la Grande Loge de France. Il y a le courant de l’Obédience et il y a le courant de la Juridiction. On l’a suggéré tout à l’heure. Cela veut dire que ces deux puissances séparées, sont complémentaires. Pouvez vous nous parler de cette organisation ?
J-Y. G-B : Ces deux autorités sont effectivement séparées mais solidaires. A titre d’exemple, elles fêtent cette année les 200 ans du Rite pratiqué dans toutes les Loges. Ainsi, de septembre à décembre 2004, le Musée maçonnique offrira aux regards des visiteurs profanes et non profanes les objets appartenant les uns au Suprême Conseil les autres à la Grande Loge de France.
S.D. : Jean-Yves Goéau-Brissonnière, nous vous remercions d’avoir bien voulu participer à cette émission et de nous avoir parlé de l’histoire du Rite Écossais Ancien et Accepté.










