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Accueil Radio Année 2004 Emission du mois de Juin 2004

Emission du mois de Juin 2004

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« Chronique maçonnique : un peu sérieuse mais pas trop »

Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour.

Au micro,
Serge DEKRAMER,
Jean-François PLUVIAUD

Serge Dekramer : Aujourd’hui, nous allons continuer notre voyage à travers la méthode initiatique, l’initiation initiatique. Nous recevons Jean-François Pluviaud qui est un vieux maçon qui a écrit beaucoup d’ouvrages sur la maçonnerie notamment, nous l’avons reçu ici l’an dernier pour son ouvrage « Critique de la raison maçonnique ».
Aujourd’hui, nous allons parler d’un sujet que vous avez traité d’une manière volontairement légère et distanciée, dans l’ouvrage qui sortira bientôt, qui s’appelle « Chronique maçonnique » et qui a pour sous-titre : « un peu sérieuse mais pas trop ».
Vous commencez votre ouvrage en posant une question, vous vous posez beaucoup de questions dans cet ouvrage, nous allons essayer de les parcourir. En 1er lieu vous vous posez la question suivante : Le Grand Architecte a-t-il de l’humour ? Ou : la Maçonnerie est-elle tellement sérieuse qu’elle n’a pas d’humour ?

Jean-François Pluviaud : Vous l’avez compris ce titre est un petit clin d’œil. Je voulais insister sur le fait que trop souvent, dans le travail Maçonnique, dans les Loges et dans les publications on est très sérieux, trop sérieux.
La gravité est souvent signe de pesanteur. Je crois qu’un peu de légèreté, une manière un peu distanciée d’aborder les problèmes serait souvent utile.
Il n’est pas nécessaire de se prendre au sérieux pour être sérieux.
On doit l’être tout naturellement ; nous traitons des sujets graves mais les sujets graves n’impliquent pas un ton pénétré et des postures

S.D. : Si on traite des sujets graves avec gravité, on les rend encore un peu plus difficiles à comprendre ; c’est presque une redondance en fait...

J.F.P. : Oui, je crois simplement que les sujets graves doivent être traités avec légèreté. Si l’on assomme le lecteur ou l’auditeur avec des paroles lourdes, difficiles à percevoir ou à comprendre, d’emblée on coupe un peu le fil du dialogue. Il est donc bon d’avoir de l’humour.
L’humour étant considéré peut-être comme la distance que l’on prend avec les choses...

S.D. : Je crois que c’est cela qui est important. C’est une distanciation qui permet finalement aux choses d’exister beaucoup plus fortement par elles-mêmes.
Dans un roman d’Emile Ajar, Romain Gary, dans un de ses derniers romans, je crois que c’était « L’angoisse du Roi Salomon », disait cette phrase sur l’humour qui résume bien, je crois, ce que nous venons de dire, il disait : - « l’humour c’est la valeur refuge de l’homme face à ses angoisses » - ce qui veut dire qu’il ne peut pas y avoir d’humour s’il n’y a pas quelque part gravité ou angoisse.

J.F.P. : Je pense que c’est le contrepoids naturel, il faut des temps de respiration, il faut des temps de recul.
On ne peut pas être totalement enseveli sous le poids des mots c’est impossible et ingérable. Je pense que l’humour est cette respiration dont nous avons besoin et puis parfois le petit clin d’œil parce que nous n’avons pas besoin de donner de la gravité à des choses qui n’en ont pas besoin. La gravité vient d’elle-même, elle vient des situations et elle vient de ce qu’elle implique mais elle ne vient pas obligatoirement du choix des mots...

S.D. : Ce qui n’empêche pas que la Maçonnerie reste une grande Dame, très sérieuse de toute façon. Justement, cette grande Dame très sérieuse, que vous abordez, à juste titre, avec distance : on peut se demander ce que fait la Franc-maçonnerie ? Quelle est son action ? Quel est son but ?
J.F.P. : Je crois que c’est un problème grave que se posent tous les Maçons. Voyez, je reviens naturellement au mot gravité. C’est un problème que se posent tous les maçons parce qu’ils sont engagés dans une aventure personnelle, une aventure collective, et parfois ils se demandent quel est le sens de cette aventure et compte tenu de ce qui se passe dans la Cité, dans ce que nous appelons la vie profane, très souvent ils ont la tentation d’intervenir, de dire des choses. Nous sommes en expérience, il y a autant de Maçonneries que de Maçons, c’est-à-dire qu’il y a autant d’opinions diverses respectées et respectables parmi les Maçons...

S.D. : Ce qui fait la valeur de la Maçonnerie...
J.F.P. : La Maçonnerie n’est pas univoque. Manifester une opinion qui serait censée être celle de la Maçonnerie me paraît totalement utopique, ce n’est pas possible. La Maçonnerie, très justement, se réserve le droit d’intervenir dans la laïcité, uniquement par son exemplarité. Une vision de la Maçonnerie, de plus en plus répandue dans les Loges, c’est un mot qui revient très souvent : « l’Exemplarité ». Le Maçon doit mettre en accord ses actes et ses paroles.

S.D. : Ce qui n’est pas toujours facile.
J.F.P. : Ce n’est pas toujours facile mais c’est là toute sa problématique, de réduire ce différentiel qui peut exister entre les comportements et ce qui est dit.
Peut-être, un peu pour se contraindre, que l’action des Maçons c’est affirmer haut et fort quels sont ces principes. Les principes auxquels nous croyons, les principes qui nous servent de référence.
À partir de là nous serons jugés, comme Maçons, que si nous sommes en accord avec nos principes.
Par ailleurs, la Maçonnerie est une fabrique de Maçons. Ce qui compte ce sont les Maçons, la Maçonnerie n’a pas d’existence en dehors des Maçons.
La Maçonnerie est là pour former les Maçons. C’est un petit peu comme une grande École forme des ingénieurs...

S.D. : Elle est opérative aussi.
J.F.P. : Nous ne mettons pas, hormis d’une manière très symbolique, les mains dans le moteur.
La Maçonnerie est opérative dans la mesure où elle forme des hommes qui, à mon sens, doivent aller dans le Monde et dans la Cité.
Nous parlons beaucoup de notre initiation. Elle ne peut pas être uniquement individuelle, réservée, intime.
Certes, elle est individuelle, réservée, intime mais avec un seul but - si nous venions en initiation uniquement pour le plaisir d’être initié cela n’aurait aucun sens.

S.D. : Vous dîtes que la Maçonnerie finalement n’a pas à prendre parti, n’a pas à juger, n’a pas à manifester quelque part.
Cependant, vous dîtes que la Maçonnerie doit aller dans la Cité, doit se poser les problèmes que la Cité lui impose ou que la vie lui impose, il arrive un moment où l’on doit porter un jugement !
J.F.P. : Oui, évidemment. Ce jugement est très simple pour moi dans la mesure où nous annonçons clairement nos principes. Nos principes tiennent en peu de mots : le respect de la dignité humaine.

S.D. : Je crois que c’est fondamental.
J.F.P. : C’est fondamental.
Donc à partir de là, si nous avons bien insisté sur le fait que notre seul élément de référence c’est le respect de la dignité humaine, il nous est facile de nous déterminer par rapport à tous les problèmes de la Cité.
Tout ce qui attente à la dignité humaine, nous sommes contre.

S.D. : L’homme est au centre de nos préoccupations.
J.F.P. : Nous sommes, on l’a dit souvent, un humanisme. Je crois que c’est très vrai, la Maçonnerie est une aventure d’hommes, une aventure humaine et elle n’est que cela. Il n’y a pas de perspectives d’une vie future, il n’y a pas de salut à gagner en Maçonnerie. Il y a à être capable de se construire soi-même pour être utile ; pour être capable de faire quelque chose. Toute autre vision de la Maçonnerie me paraît un peu dérisoire.

S.D. : Il n’y a pas de salut comme ont dit avec le mot savant Eschatologique (c’est-à-dire de la fin de l’histoire). Il y a quand même dans la démarche Maçonnique une volonté d’amélioration, d’espoir énorme de la personne humaine !
J.F.P. : Mais c’est uniquement dans le but d’être utile, cela n’est pas pour dire je suis, j’ai atteint tel niveau, je suis capable.
Nous ne sommes pas des athlètes qui s’entraînent pour accomplir des performances, nous sommes des hommes qui tentent de devenir ce qu’ils sont fondamentalement, c’est-à-dire des êtres d’esprit et de matière, de manière d’abord à se dominer et ensuite à pouvoir à partir de là, non pas prêcher la bonne parole, ce qui serait antinomique avec la Maçonnerie, mais dire ce qu’ils ont à dire. Nous ne sommes pas là pour prêcher, nous ne sommes pas là pour convaincre, nous sommes là pour dire.

S.D. : Justement, il y a des principes. Vous le dîtes clairement dans votre ouvrage, il y a des principes en Maçonnerie qui sont fondamentaux. Pensez-vous que les Maçons en général ont tendance à oublier ces fondamentaux. Et d’abord quels sont-ils ?
J.F.P. : Ces fondamentaux, personnellement je les résume à peu de chose, ils sont prononcés dans beaucoup de nos Rituels :
  « que nos regards se tournent ver la Lumière »
  « que nous élevions nos cœurs en Fraternité »
  « que nous laissions nos métaux à la porte du Temple »
Je crois que c’est tout simple.
Si nous sommes capables de pratiquer en permanence cette idée : « élevons nos cœurs en Fraternité », c’est-à-dire mettre la Fraternité, l’Amour fraternel au-dessus de tous nos autres comportements ;
si nous sommes capables de laisser nos métaux à la porte du Temple, c’est-à-dire la part matérielle, nos inhibitions ;
et si nos regards se tournent vers la Lumière, c’est-à-dire vers toute la part spirituelle de l’univers, à ce moment-là, je crois que nous sommes en plein dans notre perspective.

S.D. : On a bien compris cette démarche qui est une démarche du bas vers le haut.
Le Maçon avance en montant. Vous dîtes quelque part que dans la méthode Maçonnique il peut y avoir des dangers au détour du travail, quels sont ces dangers ?
J.F.P. : Ces dangers sont simples : ce sont les mots.
Malheureusement ou heureusement, je ne sais pas, nous sommes obligés de passer par le truchement des mots pour nous exprimer. Les mots sont porteurs de beaucoup de malentendus. Personne n’entend le mot que je prononce comme je l’entends moi-même.
Il y a déjà une distanciation.

S.D. : C’est ce qui fait la liberté de l’autre d’entendre le mot d’une manière différente, vous ne croyez pas ?
J.F.P. : Je ne le crois pas. C’est sa liberté bien sûr de l’entendre mais il faudrait que cela soit une décision délibérée. Ce que je veux dire c’est que - parce que l’autre a une culture qui n’est pas exactement la mienne, parce qu’il a tout son passé, tout son vécu qui fait qu’il a donné au mot un sens, - les mots n’ont pas toujours les mêmes valeurs et les mêmes significations pour chacun, d’où la nécessité en Maçonnerie d’expliquer très souvent, très régulièrement ce que nous voulons dire, de manière à être compris.
Je ne suis pas là pour être félicité ou remercié pour ce que je dis, je suis là pour être compris, je ne vous demande pas de partager mon point de vue mais je veux que vous m’écoutiez et que vous puissiez l’entendre.

S.D. : Tout en sachant que la compréhension d’un tel ne sera pas tout à fait celle de l’autre.
J.F.P. : Oui c’est vrai.

S.D. : C’est le propre de la transmission. La transmission appartient à celui qui la reçoit et pas à celui qui la donne.
J.F.P. : On parlait des mots mais il y a une transmission qui est une transmission indépendante des mots.
Nous savons tous qu’il y a transmission par notre manière d’être et cela devrait être la plus importante.
Vous avez des enfants, j’ai des enfants, nous savons très bien que dans l’éducation des enfants par exemple, c’est notre manière d’être, ce sont nos réactions, nos comportements qui vont avoir le plus d’influence sur nos enfants. C’est de cette manière que nous transmettons ce que nous voulons transmettre, ce que nous sommes.
Les mots sont utiles d’où la nécessité de les expliciter, de les mettre bien au carré. De toute façon nous ne pourrons pas nous passer des mots. Il faut donc que nos comportements soient en adéquation avec nos mots, un petit peu la caisse de résonance.

S.D. : C’est-à-dire que la distance, comme vous l’avez dit tout à l’heure, la distance qui existe entre le mot et l’acte soit de plus en plus réduite ; tout en sachant qu’elle ne sera jamais confondue.
La Bible nous enseigne, à titre d’enseignement interprétatif, que le seul moment où la parole et l’acte se confondent c’est lorsque Dieu dit : Que la Lumière soit et la Lumière fut.
Le seul qui peut confondre parole et acte, c’est Dieu.
Si l’homme confond acte et parole, alors il se prend pour Dieu.
J.F.P. : Je crois que ce que l’on appellerait la problématique Maçonnique va consister en permanence à réduire, à réduire cette distance qui peut exister entre ce que nous disons et ce que nous faisons.

S.D. : Absolument. Je crois que c’est très important. Il y a une question que vous nous posez, à laquelle vous répondez d’ailleurs. Il semble que tout ce que nous venons de dire en ce moment correspond à une méthode, une recherche, un travail relativement intellectuel : les mots justes, les mots vrais... est-ce que cela veut dire que la Maçonnerie ne concerne que les gens qui sont intellectuels ?
J.F.P. : Non. La Maçonnerie se veut universelle. Je veux d’ailleurs préciser à ce propos que lorsque l’on parle de Maçonnerie universelle, cela ne veut pas dire qu’elle peut être entendue par tout le monde. Il y a trop de différences à travers les civilisations et les cultures. Simplement, elle est ouverte à tout le monde. Elle accueille tout le monde. Elle ne fait aucune réserve, sur la couleur de la peau, la religion ou l’origine.
En cela elle est universelle. Il est bien certain que parmi ceux qui viennent en Maçonnerie, disons qu’il y a actuellement, malheureusement peu d’ouvriers...

S.D. : Un peu moins en province peut-être.
J.F.P. : Mais c’est regrettable parce que ces personnes ont beaucoup à nous apporter.
En revanche, viennent en Maçonnerie ceux que j’ai appelés les intellectuels. Il faut s’entendre, j’appelle intellectuels ceux que par convention, dans la société contemporaine, l’on appelle les intellectuels. Non pas ceux qui vivent du travail de la pensée mais tous ceux qui ne sont pas des manuels. C’est-à-dire ceux qui exercent des professions où le sens cérébral aura une petite importance, la réflexion ; et ceux qui ont fait des études.
Je pense que ceux qui ont fait des études et des études supérieures et qui viennent en Maçonnerie sont souvent totalement désemparés.
Ils arrivent avec un bagage, avec un savoir, chèrement acquis, qu’ils ont mis au point, qu’ils possèdent plus ou moins et brusquement ils sont plongés dans un milieu qui leur demande de tout oublier et pour lequel les références dites intellectuelles ou scolaires n’ont aucune valeur et n’ont aucun sens. Nous travaillons par analogie alors qu’ils travaillent par raisonnement logique, c’est totalement différent.

S.D. : Le rituel se vit de la même manière que l’on soit intellectuel ou non. Je voudrais vous faire part d’une anecdote qui va vous faire réagir - Un explorateur va dans une tribu lointaine et le Chef de la tribu lui dit vous les blancs, vous avez l’heure et vous n’avez pas le temps.
Est-ce que le Maçon a le temps ?
J.F.P. : Il y a une formule Maçonnique bien connue qui dit : pour un Maçon le temps ne compte pas. Je pense qu’en cela, on veut dire que le travail que nous avons entrepris de modifier le cours de l’humanité ou de nous permettre de nous épanouir est un travail qui n’est pas mesurable dans le temps. Il fait partie de la longue aventure humaine qui a commencé il y a quelques millions d’années et l’homme n’en est qu’à ses balbutiements.

S.D. : Jean-François Pluviaud, nous arrivons hélas au terme de cette émission, je vous remercie beaucoup pour votre contribution. Je voudrais dire aux auditeurs que le mois prochain nous recevrons Jérôme Brousse-Lacordaire, qui est un dominicain qui a réfléchi sur « Jésus dans la tradition maçonnique », c’est tout un programme.

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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