Bernard Platon : Aujourd’hui nous recevons Serge Hoffman, Avocat.
Je voudrais tout d’abord excuser notre Frère Serge Dekramer. Serge Dekramer n’est pas ici, à nos côtés, comme il l’est habituellement - vous ne le savez pas, je crois - il est comédien.
Il a entrepris une pièce de théâtre, qu’il joue actuellement à la Cartoucherie, qui s’appelle « La Disputation de Barcelone », il la joue jusqu’au 22 décembre.
Maurice Lévy est venu m’aider dans cette tache d’animation que d’ordinaire nous vivons avec Serge. Merci Maurice.
Serge Hoffman, vous êtes avocat, vous êtes membre du Conseil de l’ Ordre, encore pour quelque temps je crois.
Serge Hoffman : Pour très peu de temps, je termine à la fin de l’année 2002.
B.P. : Donc vous vous êtes dévoué à vos confrères ?
S.H. : Absolument. Nous sommes élus pour aider nos confrères et pour régler et aplanir leurs difficultés.
B.P. : Vous êtes Chevalier de la Légion d’ Honneur, vous êtes un notable. A ce sujet, pourquoi êtes-vous Chevalier de la Légion d’Honneur ?
S.H. : C’est difficile de savoir exactement pourquoi on est décoré. Je pense que c’est à la suite de mon parcours à la fois professionnel et aussi dans des œuvres caritatives auxquelles je me suis adonné depuis de nombreuses années.
B.P. : Nous ne sommes pas là forcément pour parler de nous-même, nous sommes là pour parler de maçonnerie.
Nous avions prévu de parler de l’ Universalisme maçonnique, puisque vous avez fait un gros travail ; c’était l’année dernière devant les Loges de la Région Parisienne.
Votre vie est une vie riche. Vous avez, un âge non pas certain, mais un certain âge, vous êtes à la soixantaine ...
S.H. : Cela fait 10 ans que je suis vétéran.
B.P. : Vous êtes vétéran. Vous êtes entré assez tard en maçonnerie, en 1988, pourquoi êtes-vous entré en maçonnerie ?
S.H. : Je suis rentré en maçonnerie parce que j’éprouvais un manque.
J’avais, sans vantardise, réussi plus ou moins ma vie professionnelle, je m’étais pas mal consacré à ma famille et j’avais eu aussi une évolution au plan personnel et sportif.
Arrivé disons un peu avant la soixantaine, j’ai senti un vide. Je pense qu’il est indispensable pour quelqu’un qui réfléchit un peu de se poser des questions, d’essayer de les résoudre, de tenter d’approcher un peu la vérité et donc une spiritualité m’apparaît une dimension naturelle pour tout individu.
B.P. : Vous êtes Vénérable, c’est-à-dire Président d’une Loge qui s’appelle « l ’Abbé Grégoire ».
Votre vie est une vie riche.
Vous aviez 8 ans, je crois, vous avez été « embarqué » par des gendarmes, par des policiers français.
Vous en êtes sorti, j’allais dire d’une manière un peu miraculeuse, ainsi que votre mère qui fut une grande résistante, qui n’est plus de ce monde maintenant. Elle est morte bien après la guerre. Votre père était aussi engagé dans la Résistance, il était FTP.
De confession juive, vous avez été sauvé, vous avez habité dans le nivernais. En fait un Curé, vous a pris sous sa protection, vous avez servi la Messe, vous avez donc eu une vie qui déjà commençait à vous faire prendre conscience que l’Universalisme cela n’était pas du tout un discours.
S.H. : C’est vrai que j’ai eu la chance d’être sauvé durant la deuxième guerre mondiale par une famille catholique.
J’ai été arrêté, à la rafle que l’on appelle du Vel d’Hiv, au mois de juillet 1942.
Grâce à une famille tout à fait dévouée dans le nivernais, j’ai pu subsister et échapper à ce qui s’est malheureusement passé lors de la Shoa.
Je dois dire que le Curé du petit village, où j’étais en quelque sorte caché, a eu l’humanisme de me faire aide enfant de cœur. J’étais catholique en quelque sorte, avant d’être juif de par ma naissance et ma famille. C’est peut-être pour cela que finalement j’ai rejoint la Grande Loge de France parce qu’en réalité je ne peux pas être autrement qu’œcuménique.
B.P. : Œcuménique, l’ Universalisme d’abord ; vous êtes un représentant total de l’œcuménisme, vous venez de le dire, qu’est-ce que à votre avis est la mission, si on peut dire ainsi, d’un franc-maçon de la Grande Loge de France ?
S.H. : Je pense que les francs-maçons et je ne veux pas m’arrêter à la Grande Loge de France, je pense que tous les francs-maçons, ont à l’heure actuelle une mission impérieuse de rayonnement dans le monde - que nous nous qualifions de profane - c’est-à-dire vis-à-vis de tout le monde.
Je crois que si on lit l’ouvrage un peu inquiétant de Samuel Huntington, sur « le Choc des civilisations », on se rend compte du danger de l’humanité à l’heure actuelle.
Or les francs-maçons luttent pour la compréhension de l’autre ; luttent pour la tolérance ; luttent finalement pour le progrès de l’humanité, c’est dans notre Constitution. Je crois que les francs-maçons ont aujourd’hui vraiment un rôle capital à jouer dans l’univers.
B.P. : Ce grand danger, dont vous parlez actuellement, tout le monde le ressent, cela génère des réflexes de peur, donc d’incompréhension. Les animaux supérieurs que nous sommes sont pétris par la peur, comme un chien qui est poussé dans ses derniers retranchements, il finit par mordre.
Est-ce que cette peur on doit s’en débarrasser et comment faut-il faire ?
Dans ce pays qui est habitué à l’intégration, le modèle communautaire qui est proposé au monde - où les communautés se juxtaposent les unes à côté des autres - qui engendre le communautarisme, qui engendre d’une certaine manière le fondamentalisme.
Le fondamentalisme engendre l’intégrisme et l’intégrisme aboutit, semble-t-il - dans quelque religion que ce soit ou quelle que soit la communauté religieuse - au terrorisme.
Que dire de cela et que faut-il faire ? Devons-nous défendre encore plus que nous le faisons le principe de la laïcité ?
S.H. : Je pense, pour répondre à votre question qui est difficile, que la première motivation de la peur c’est l’ignorance.
Nous francs-maçons nous luttons justement contre l’ignorance et nous luttons contre le fanatisme. Je crois que dans la mesure où le dialogue peut exister, dans la mesure où nous francs-maçons nous reconnaissons l’autre comme notre Frère, je crois que c’est ce dialogue qu’il faut absolument imposer dans le monde actuel.
Sans ce dialogue, sans cette reconnaissance mutuelle, je crois que nous allons vers la catastrophe.
B.P. : Maurice, vous aviez une question à poser à l’instant !
M.L. : Oui. Elle correspond un peu à celle que vous avez posée il y a quelques instants, à savoir je voulais demander si le communautarisme ne pouvait pas à moyen ou à long terme être un obstacle justement à l’universalisme ?
S.H. : Je crois qu’il faut faire attention aux mots que l’on emploie.
A l’heure actuelle, il est à la mode de critiquer le communautarisme.
Je voudrais rapprocher le mot communautaire du mot association.
Tout à l’heure on me posait une question ; je crois que j’ai pu œuvrer dans des œuvres caritatives qui n’étaient que des associations à but bénévole et à but de solidarité. _ Donc, que les gens se réunissent, que l’on emploie le mot communautaire pourquoi pas, ce n’est pas gravissime et je crois que parler de communautarisme c’est déjà une exclusion.
Nous, nous luttons contre les exclusions.
Je crois qu’il faut qu’on respecte la foi de chacun puisque le communautarisme est, à l’heure actuelle, une sorte d’amalgame avec les regroupements religieux et je crois que c’est grave, car en définitif, il faut respecter la foi de chacun et ne pas jeter en quelque sorte l’anathème contre le communautarisme.
Il faut bien sûr que ces réunions communautaires ou communautaristes, pour employer votre langage, ne dérivent pas sur un fanatisme et sur une intolérance.
Mais, sous cette réserve, pourquoi ne pas avoir des diversités dans une nation, sous réserve que ces communautés restent tout à fait républicaines et démocrates.
B.P. : Respecter l’identité de chacun.
S.H. : Je crois que c’est la base même de notre combat à nous francs-maçons.
M.L. : Nous avons reçu, récemment, à la « Commission Obédientielle des Droits de l’Homme de la Grande Loge de France », notre Grand Maître Michel Barat, qui demande à ce qu’on distingue entre ce que l’on pourrait appeler « l’humanitaire » et « l’humanisme », qui serait donc l’essence même de la franc-maçonnerie.
Qu’en pensez-vous ?
S.H. : Je pense que les francs-maçons ont fait un pari - de part notre Constitution déjà - que nous adoptons quand nous rentrons, en particulier, à la Grande Loge de France qui est un Ordre initiatique traditionnel universel fondé sur la fraternité.
Ce mot de fraternité est un mot qui existe d’ailleurs sur les frontispices de tous nos édifices républicains. Je crois que cette fraternité, dans la mesure où elle existera - et nous nous faisons le pari sur la perfectibilité de l’homme - je crois que cette fraternité pourra conduire, je l’espère, à une humanité, j’allais dire meilleure, et en tout cas plus paisible.
M.L. : Oui, mais pensez-vous que la vocation même de la franc-maçonnerie soit de participer, d’une manière effective, à des opérations type ONG, par exemple ?
S.H. : C’est une vraie question qui se pose dans nos Ateliers de réflexion.
Je crois qu’il y a deux volets dans notre attitude à nous francs-maçons.
La première c’est celle de réfléchir aux grands problèmes de ce monde - et pour cela, nous avons le privilège de recueillir l’avis de chacun - et donc la Loge finit par cet assemblage tout à fait formidable, extraordinaire, de diverses personnalités de dégager un consensus général.
Après ces réflexions, lorsque nous sortons de nos Ateliers, arrive la possibilité d’actions, rien n’empêche un franc-maçon de militer, éventuellement, dans une ONG, surtout si c’est dans un but humaniste, dans un but d’amélioration des relations humaines et de compréhension des uns et des autres.
B.P. : On continue le travail à l’extérieur, comme on le dit dans nos rituels.
A propos de cela justement, le travail, on a parlé de la peur tout à l’heure, qui engendre des réactions ; le travail actuellement est un problème, j’allais dire, dramatique au sens du soutien des familles.
Est-ce que le travail est vraiment nécessaire dans les mondes post-industriels que nous sommes en train d’atteindre, que dire de ce sujet ?
Je suis certain que dans certains degrés de la maçonnerie on glorifie le travail !
De quel type de travail s’agit-il en l’occurrence ?
S.H. : Le chômage est une forme d’exclusion.
Par conséquent il est, j’allais dire, nécessaire. C’est même prévu dans les Constitutions les plus modernes qui consacrent les droits universels de l’homme, le travail est un droit reconnu et je pense que pour reprendre un ancien adage, comme quoi l’oisiveté est mère de tous les vices, je crois que le travail est glorifiant, c’est-à-dire que chacun dans le travail peut se réaliser.
Bien sûr, on a évolué au cours des siècles, car le travail était parfois considéré comme quelque chose de pénible, d’avilissant, je ne vais pas retourner jusqu’à la période de l’esclavage, mais à l’heure actuelle certains travaux sont pour l’homme une manière, j’allais dire, indispensable de se réaliser pleinement.
M.L. : Juste une question qui va peut-être vous toucher de plus près.
Vous connaissez l’Abbé Grégoire, vous savez aussi que lors des manifestations concernant l’abolition de l’esclavage, il a été question avant tout des Schoelcher, ne pensez-vous pas que nous pourrions, à travers vous, peut-être, réhabiliter un peu à ce niveau là la mémoire de cet Abbé ?
S.H. : Je ne peux que vous remercier de cette question. Il m’apparaît qu’au cours de la période révolutionnaire, l’ Abbé Grégoire, puisque j’ai l’honneur de diriger à l’heure actuelle l’ Atelier qui porte son nom, l’ Abbé Grégoire a eu un rôle fondamental pour la reconnaissance, on dirait à présent, des droits de l’homme en particulier en ce qui concerne les esclaves et notamment la communauté juive.
B.P. : Je vaudrais vous poser une question un peu plus d’ordre général dont nous avons parlé avec Maurice Lévy tout à l’heure. Je crois qu’à un moment donné nous situons lors d’une manifestation, une parole de Théodore Monod qui disait que dans 3 000 000 d’années .....
M.L. : Lors d’un entretien que Théodore Monod avait avec le Professeur Jacquard, il disait ceci : « Les hommes sont fous, ils ne se rendent peut-être pas compte que dans 3 000 000 d’années, ce qui sera au sommet de la pyramide du vivant seront les céphalopodes », qu’en pensez-vous ?
S.H. : Je vais vous répondre de Monod à Monod, je vais vous citer Jacques Monod, prix Nobel de Médecine, l’un des fondateurs de la biologie moléculaire moderne.
Dans son ouvrage célèbre, que nous avons tous parcouru, « le Hasard et la Nécessité », sa dernière phrase, sa conclusion de son ouvrage est : « l’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’univers d’où il a immergé par hasard ».
J’espère que cette citation, que je ne pense pas l’avoir tronquée, répond à votre interrogation.
B.P. : Cette solitude qui est réelle, qui est que l’homme est seul, il naît seul, il meurt seul, et bien les francs-maçons la partagent avec leurs Frères.
Et ainsi de solitude accouplée à d’autres solitudes nous finissons par faire un travail collectif.
La démarche maçonnique, la démarche initiatique, est effectivement une démarche solitaire, nous marchons seul sur notre chemin, à notre pas et non pas au pas cadencé de nos voisins. Nous n’avons pas de consignes particulières, chacun suit son rythme, à son rythme, à sa cadence, pour arriver au plus haut que nous puissions et au plus profond que nous puissions.
Je pense que la période actuelle est favorable en tout cas à exprimer nos vœux, à nos auditeurs.
Nous pensons que pour ceux qui sont chrétiens, pour les autres, puisque nous venons de sortir de la période du Ramadan et pour tous ceux qui ne sont pas insensibles à cette coutume qui est une coutume française nous souhaitons à tous nos auditeurs un joyeux Noël et une bonne fin d’année.










