Initiation et Raison
Bernard Platon : Aujourd’hui, nous avons le privilège, l’avantage d’avoir avec nous Jean-François Pluviaud. J’allais dire c’est un maçon comme nous tous, il a mon âge, c’est-à-dire un âge certain, non pas canonique mais presque doublement canonique, pas tout à fait tout de même.
Serge Dekramer : Mais vous êtes jeune Bernard !
Bernard Platon : C’est vrai. Je le suis quant à la voix mais pas forcément quant à l’âge réel. Jean-François Pluviaud, vous êtes franc-maçon depuis 1978, vous êtes entré à la Grande Loge de France, j’allais dire en direct.
Vous m’avez raconté tout à l’heure une anecdote tout à fait intéressante... Puisque vous êtes de culture chrétienne, classique, un certain nombre de symboles ou d’ archétypes, comme le chat noir, était considéré comme l’image du diable.
Lorsque vous êtes rentré à la Grande Loge de France, vous m’avez dit que dans le hall, vous aviez rencontré le fameux chat noir !!!
Jean-François Pluviaud : Le chat m’attendait... Lorsque j’étais en 6e, un de mes professeurs, un jeune abbé, c’était en 1941, nous racontait que dans les loges maçonniques le diable assistait aux Tenues sous la forme d’un chat noir. J’avais été très impressionné ; puis j’avais oublié.
Lorsque je suis venu me présenter à la Grande Loge de France, il y avait en haut des trois marches, qui sont à l’entrée, certains s’en souviennent, c’était l’ancien Temple, il y avait un chat noir, qui était là et qui m’attendait.
S. D . : Donc il y avait le diable en maçonnerie !
J.F. P. : Il y avait le diable en maçonnerie et je dois avouer que je l’ai retrouvé, je plaisante bien sûr.
B. P. : Vous êtes quand même entré en maçonnerie...
Pourquoi y êtes-vous entré ?
Vous n’aviez pas beaucoup d’informations d’après ce que vous m’avez dit tout à l’heure. Vous n’aviez que peu de culture maçonnique ; vous n’aviez lu, je crois que deux livres sur la maçonnerie !
J.F.P. : Deux livres, qui ne sont sans doute ni les meilleurs ni ceux que l’on recommanderait. J’avais lu un ouvrage de Peyrefitte qui s’appelle « Les Fils de la Lumière », et puis j’avais lu Léo Taxil ; ce qui avouez-le pour entrer en maçonnerie n’est pas très encourageant.
B. P. : Donc vous êtes un homme curieux !
J.F.P. : Je ne sais pas si je suis curieux. Il se trouve que je n’étais plus un tout jeune homme, puisque j’avais 48 ans et j’étais surtout en demande et en recherche.
J’avais depuis longtemps rompu les amarres avec la religion catholique, dans laquelle j’ai été élevé, dans laquelle j’ai été longtemps très heureux. J’étais un peu en recherche de vérité, de lumière.
Je ne sais pas s’il y a une prédestination, mais 8 jours avant de faire ma demande -puisque j’ai fait ma demande seul, je n’avais pas de parrain - je n’avais jamais entendu parler de la maçonnerie autrement qu’en mal ; alors il y a peut-être là une curiosité étrange, et puis c’est venu brutalement, un matin je me suis dit : je vais écrire.
C’était dans l’idée de demander des renseignements mais en fait on m’a répondu et puis j’ai enclenché le processus.
J’ai choisi la Grande Loge de France tout à fait par hasard et je dois avouer que mon choix, je ne le regrette absolument pas.
B. P. : Vous avez fait votre chemin. Depuis, d’ailleurs, vous avez écrit, vous-même, un certain nombre d’ouvrages, d’ordre divers, et en particulier un livre qui est sorti, il n’y a pas longtemps, qui s’appelle « Critique de la raison maçonnique », édité chez Dervy.
Pourquoi vous êtes-vous mis à écrire ?
C’est vrai, vous êtes professionnellement un homme de communication , vous êtes aussi un homme d’« empathie » ?
J.F.P. : J’ai eu envie d’écrire ; je pense que tout le monde a cette envie.
J’ai eu envie d’écrire d’abord pour moi. Il me paraît important de formaliser sa pensée, seul moyen de lui trouver une cohérence et de lui donner un peu de consistance. Mon désir était à l’origine de mettre au clair, de mettre au net, un petit peu tout ce que je ressentais, tout ce que je pensais. Il y avait peut-être un aspect thérapie dans cette affaire.
Et puis, j’ai été poussé aussi par une autre raison, au cours de l’écriture, qui s’est avérée être la plus importante. Je crois que j’avais envie de fournir, d’essayer de mettre à la disposition des francs-maçons et des candidats francs-maçons un outil de réflexion. J’avais besoin, non pas de spéculer sur le contenu philosophique ou spirituel de notre Ordre, encore que cela soit nécessaire, mais simplement de reprendre l’ensemble de ce qui nous préoccupe à longueur de Tenues, à longueur d’année.
J’ai souhaité réfléchir sur le phénomène de l’initiation, sur le phénomène de la spiritualité, sur le phénomène de la loge :
ce que c’est qu’une loge maçonnique,
- comment travaille-t-elle, quelles sont ses raisons d’être et surtout de réfléchir sur les maçons.
C’est très intrigant les maçons ! c’est très intrigant : des hommes apparemment normaux, qui ont des professions, qui sont installés dans la vie, parfois, souvent même, et qui acceptent de sacrifier une partie de leur temps pour venir avec d’autres hommes réfléchir sur des sujets qui paraissent totalement décalés par rapport au monde moderne.
S.D. : Est-ce que ce n’est pas le besoin quelque part de donner un sens à sa vie ou de créer du sens ?
J.F.P. : Probablement, mais ce n’est pas formulé de cette manière.
Je ne pense pas en effet que cela soit formulé de cette manière. C’est-à-dire que là on est déjà dans une explication très intellectuelle, vouloir donner un sens à sa vie, ce sont de beaux mots, mais dans la pratique quotidienne, ce sont simplement des gens qui se posent des questions et qui ont envie de réfléchir.
Je peux vous raconter une anecdote. J’ai fait récemment une conférence dans une Abbaye et le Père Prieur qui avait l’autorisation de sa hiérarchie, bien entendu, nous a reçus, c’était une réunion de maçons et il assistait à notre journée de travail. A la fin, il nous a remerciés très courtoisement et il a ajouté cette phrase extrêmement curieuse, "je suis très surpris de voir que des hommes adultes peuvent consacrer et sacrifier une partie de leur week-end à des choses graves" et c’était un énorme compliment pour moi. Parce que nous parlons de choses graves, en maçonnerie...
B.P. : Graves et essentielles, tout à fait.
S.D. : Mais sans se prendre au sérieux ; je crois que c’est très important !
J.F.P. : Oui.
B.P. : Dans votre livre, vous dîtes, c’est en fait à chacun selon son talent, chacun aborde son chemin, à son rythme - c’est très maçonnique - et selon ses capacités personnelles.
Vous dites, dans votre livre à un moment donné, les francs-maçons, c’est ce que vous écrivez : « ce sont des hommes de foi ».
Alors racontez-moi, on peut faire une confusion. Cela voudrait donc dire que nous sommes des religieux ? Vous venez de parler en particulier de rapports avec des monastères... Alors est-ce que cela ne serait que cela ?
J.F.P. : Non. Je pense que le mot foi, comme beaucoup d’autres, sont des mots porteurs de beaucoup d’incompréhension et le mot foi en particulier. Il faudrait peut-être s’entendre, c’est difficile ; je ne pense pas que dans le temps d’une émission nous disposions du recul nécessaire.
Simplement, la foi que j’envisage en maçonnerie, est l’enthousiasme et la croyance en un certain nombre de vertus et de principes qui doivent régir la vie. Ce n’est pas la croyance en un au-delà hypothétique, certains peuvent y croire, ce n’est pas la foi au sens chrétien ou religieux du terme, c’est simplement la foi en l’homme et de penser que l’homme à un destin et un avenir. C’est cette foi là qui nous guide, on pourrait l’appeler l’humanisme...
B.P. : Alors, une petite anecdote, puisque vous avez parlé tout à l’heure du rapport que vous aviez eu avec un Père Prieur dans une Abbaye, c’était à la clôture du Convent - qui est la grande messe, pardonnez-moi cette liberté, que nous faisons, une fois par an, lorsque tous les députés sont réunis, ce qui représente le législatif de la Grande Loge de France - il y avait une sœur d’une Obédience féminine, ou mixte je ne sais plus, ( que nous ne fréquentons pas, puisque nous sommes une Obédience masculine !!! Mais nous leur reconnaissons la qualité de leur initiation ) Invitée à ce banquet, elle était en train de faire une démonstration et elle disait ceci :
Voilà, j’ai été élevée dans la religion et jusqu’à l’âge de 19 ans j’ai subi « la surveillance », l’éducation donnée par les bonnes sœurs, et lorsque j’en suis sortie, disait-elle, j’ai perdu la croyance. Je suis rentrée quelques années après, en maçonnerie et j’ai trouvé la foi. Cela répond tout à fait me semble-t-il, non pas à cette foi dans la religion ou dans un dieu hypothétique mais la foi en l’humanité, la foi en l’homme, la foi en ce que nous avons de possible de faire les choses.
S.D. : De possible et d’espérance. Alors justement, vous dites quelque part, que le maçon est celui qui s’oblige. Est-ce que cela veut dire que vous considérez que la maçonnerie procède ou doit procéder de l’éthique, c’est peut-être cela la foi, c’est celui qui s’oblige, celui qui s’engage, mais tout cela doit procéder d’une éthique, sinon cela ne veut plus rien dire ?
J.F.P. : Bien évidemment, je suis tenté de vous répondre bien sûr. La maçonnerie est une aventure morale, je crois qu’il faut que nous le sachions en entrant en maçonnerie.
On entre en maçonnerie pour trouver un cadre de réflexion, bien sûr, mais surtout des règles de vie et la maçonnerie est une morale en elle-même.
S.D. : Donc la maçonnerie, c’est quelque part une pratique de la vie !
J.F.P. : C’est une pratique de la vie.
Il est important quand même de dissocier deux choses : la maçonnerie et les maçons. Souvent on confond la maçonnerie, comme étant un corps qui déciderait, qui ferait que les choses doivent se faire, ce n’est pas vrai du tout, ce sont les maçons qui font la maçonnerie. La maçonnerie se contente de mettre à la disposition d’un certain nombre d’hommes, un système de valeurs. Elle leur demande de découvrir, d’intégrer, de pratiquer, mais la maçonnerie, en elle-même, elle n’est rien. S’il n’y avait pas de maçons, il n’y aurait pas de maçonnerie.
Il n’y aurait que des statuts d’une religion morte.
Mais c’est tout.
S.D. : Cela veut donc dire que la pratique, la pratique c’est faire... Cela veut donc dire que le maçon est quelqu’un qui fait et qui comprend ensuite ?
J.F.P. : Non. Je ne le crois pas. Tout ce que j’exprime, cela ne peut être que ma vision personnelle. Je ne suis pas porteur d’un savoir maçonnique, je ne suis pas représentant de la Grande Loge de France, à laquelle j’appartiens.
Je pense que ce qui fait la spécificité de la maçonnerie, c’est de nous apprendre à réfléchir avant de faire et de nous apprendre à lier directement la réflexion et l’action : la réflexion précédant l’action. Il ne peut pas y avoir de maçonnerie sans réflexion, il ne peut pas y avoir de comportement humain sans réflexion. Ce que nous apprend la maçonnerie, c’est justement être capable de réfléchir, de se décider, de se préparer par soi-même...
S.D. : Et cependant Goethe, notre Frère Goethe, disait en substance que l’action et la pensée se génèrent l’une l’autre. Il avait tendance à dire que l’action précédait la pensée, est-ce que ce n’est pas quelque part quand même, parce que c’est difficile, il y a l’action spontanée, l’action du cœur qui nous permet de prendre conscience de ce que l’on vient de faire. Et puis aussi, l’action faite d’erreurs, est-ce que ce n’est pas quelque part extrêmement important de pouvoir réfléchir et comprendre sur des erreurs que nous avons faites ? A ce moment là, c’est l’action qui précède la pensée !
B.P. : On peut dire, on peut toujours tout dire, on ne va pas avoir forcément le temps de faire un cours de philosophie sur ces sujets.
Il y a une chose qui m’a frappé lorsque nous étions en train de parler tout à l’heure ensemble.
Vous avez dit que votre apprentissage avait été long, pas forcément difficile, fructueux mais qu’il a fallu du temps.
En effet vous êtes entré en maçonnerie et il vous a fallu trois ans en gros pour intégrer toutes les vertus qu’on pouvait tirer de notre appartenance : trois ans à se frotter aux pierres, aux cailloux que sont les Frères dans une loge pour arriver à en retirer du profit personnel.
C’est vrai que l’on dit toujours que chacun vit à son rythme.
Pourquoi, à vos yeux, avez-vous eu une certaine lenteur d’intégration ?
J.F.P. : Je pense, là encore, il s’agit d’une aventure personnelle, je ne peux pas généraliser.
Je crois que le grand ennemi, le grand obstacle, c’est ce que je pourrais appeler l’intellectualisme.
Dès l’instant où l’on a, à quelque niveau que ce soit, une formation ou une structure de type intellectuelle mise en place, on a déjà un outillage, donc être brusquement confronté avec la maçonnerie, qui est à l’inverse, qui ne fait pas appel aux mêmes systèmes, qui fait appel à l’analogie ; c’est très difficile de se départir d’attitudes, de jugements.
Je me souviens très bien avoir considéré tout de suite, lorsque l’on me présentait le pavé mosaïque, par exemple, cela va j’ai compris, on va pas en faire un plat, le pavé mosaïque, c’est bien, c’est facile.
Il m’a fallu longtemps pour comprendre que c’était justement la nécessaire humilité que je devais acquérir.
En fait c’était cela, mon apprentissage a été pour moi, l’apprentissage de l’humilité, de l’humilité nécessaire pour pouvoir progresser.
Je crois que je suis entré, non pas sûr de moi, j’étais en demande, mais avec quand même avec un petit outillage qui me permettait d’être à l’aise dans le monde profane et puis brusquement il fallait devenir très humble.
Un autre exemple, qui est peut-être caractéristique, lorsque l’on est apprenti, on n’a pas le droit de parler. Je crois que je ne révèle pas un secret maçonnique. J’avais évidemment très envie de répondre et j’avais des choses essentielles à dire sur tous les sujets qui étaient traités. Je m’étais aperçu, que toujours quelqu’un de l’assistance donnait la réponse que j’avais envie de donner et c’était très souvent celui que je considérais comme n’étant pas le plus apte à le faire. Cela me paraissait le moins brillant, cela m’a ramené à beaucoup d’humilité, je me suis aperçu qu’il valait mieux attendre.
S.D. : Cependant, en loge, le moment le plus important du travail, c’est la planche qu’un Frère fait, il traite un sujet. C’est quand même quelque part un travail intellectuel. Ensuite s’installe une discussion, un débat, donc il y a une parole qui circule ; et puis vous appelez votre ouvrage « Critique de la raison maçonnique », c’est donc quand même que le maçon est quelqu’un qui agit de manière intellectuelle, quelque part !
J.F.P. : Mais bien sûr, le maçon travaille avec les outils de l’intellectuel, il travaille avec les outils de l’intelligence, de la réflexion et de la compréhension. Simplement, la compréhension à laquelle nous arrivons est la compréhension d’évidence, ce n’est pas du tout une compréhension qui est l’aboutissement d’un raisonnement. On a mis bout à bout un certain nombre d’éléments donc par définition, voilà ce que cela doit être ...
Simplement, un jour on dit cela doit être comme cela, et effectivement c’est comme cela. Je pense que ce n’est pas vraiment un travail de type intellectuel, c’est plus le mental qui est mis en action dans le travail en loge. Par ailleurs ce travail en loge n’est pas le plus important, il est important mais le travail en loge cela commence à l’ouverture des travaux et cela finit à la fin.
B .P.. : Nous sommes bien d’accord. Jean-François Pluviaud vient de dire des choses tout à fait essentielles, c’est la mise en condition, l’extraction du monde de l’extérieur, on n’est pas la pour trouver une révélation, on est là pour trouver des outils, sa libération personnelle et je crois que ce que vient de dire Jean-François est tout à fait intéressant et essentiel.
S.D. : Mais cette préparation, nous amène quand même au noyau central de la tenue, qui est la tâche. Effectivement s’il n’y a pas cette préparation avant, cette mise en condition qui met le maçon hors du temps et de l’espace quotidien, donc libéré de toutes les inhibitions, il ne peut pas y avoir de travail en loge.
J.F.P. : Absolument. Ceci étant, il est bien évident que c’est aussi le piège. C’est le domaine de gens qui vont vouloir utiliser un vocabulaire qu’ils ne maîtrisent pas toujours, qui vont vouloir placer notre réflexion sur un plan où elle ne doit pas être, et faire des citations mal à propos, ce qui n’est pas le pire des pièges qui nous attend.
J’ajouterai que le travail en loge, du moins la planche, commence avec le premier mot du conférencier et se termine avec le dernier mot de la conclusion de l’orateur. C’est-à-dire que c’est un tout qui est construit. C’est un édifice que l’on bâtit à cet instant là par tous les apports de toute la loge.
S.D. : Entre les deux, il y a la parole des frères.
J.F.P. : Et entre les deux, il y a la parole. Bien entendu, nous sommes quand même dans le monde de la parole. Nous ne pouvons pas y échapper...
B.P. : Du verbe de temps en temps, en tous cas quand on a la « chance » d’être éclairé par les Frères qui nous entourent, en particulier.
J’aurais voulu terminer, puisque nous n’avons plus que quelques secondes par une dernière question : Est-ce que vous n’avez pas l’impression que le monde, de la maçonnerie, on l’a déjà dit ici, c’est le monde de l’émulation, en opposé au monde extérieur qui est le monde de la compétition.
J.F.P. : Oui. J’allais dire à l’évidence.
A l’évidence, parce que c’est un bouquet la maçonnerie...
Nous ne sommes pas là pour nous contredire, nous sommes là pour nous enrichir.
B.P. : Merci Jean-François Pluviaud.











