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Accueil Radio Année 2000 Emission du mois d'Avril 2000

Emission du mois d'Avril 2000

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Entretien avec Pierre Simon, passé Grand-Maître de la Grande Loge de France (2)

Madame, Mademoiselle, Monsieur bonjour.

Au micro,
Bernard PLATON :
Serge DEKRAMER.

B.P. : Comme nous vous l’indiquions en février nous poursuivons aujourd’hui, 16 avril nos échanges avec Pierre Simon, Passé Grand Maître de la Grande Loge de France. Pour ceux qui n’ont pas écouté notre émission de février, je rappellerai, Pierre Simon, qui vous êtes. Vous avez été Grand Maître de la Grande Loge de France de 1969 à 1971 d’une part et de 1973 à 1975 d’autre part. De formation, vous êtes médecin gynécologue-accoucheur, chirurgien. Votre vocation de médecin vous l’avez exprimée toute votre vie en servant, je l’ai déjà dit mais je le répète aujourd’hui, la société, l’humanité, la vie, en mettant au monde des milliers de petits humains. En politique, vous avez milité, je dirais, au centre et votre souci de progrès, du service s’est manifesté dans la participation à trois cabinets ministériels dans lesquels vous étiez chargé des problèmes de société. Vous êtes l’un des pionniers, de l’accouchement sans douleur et cofondateur du Planning Familial, en France. Vous avez publié de nombreux textes scientifiques, deux livres "grand public", "La vie avant toute chose" il y a vingt ans en 1979. Comme un clin d’œil de la vie, je découvrais, la veille de notre émission de février, "La révérence à la vie" de monsieur Monod, comme un écho à votre livre. En 1997, vous publiez chez Flammarion, un petit livre très dense sur la Franc-Maçonnerie, quelques 120 pages, qui édifie le curieux, le cherchant, sur nos ordres et plus particulièrement la franc-maçonnerie écossaise de la Grande Loge de France. Lors de la première partie de notre émission, vous nous avez éclairé sur votre engagement personnel, votre chemin initiatique ; nous avons échangé sur votre conception du Grand Architecte de l’Univers, sur la création du monde, sur le temps, le temps maître des horloges, tant la vôtre que la mienne que celle du monde, ce temps qui évoque l’horloger de Voltaire, en un mot le Grand Architecte des franc-maçons. Vous avez approché tout cela scientifiquement, vous appuyant sur la physique et non pas sur des convictions. Aujourd’hui, j’aimerais, nous aimerions, Serge Dekramer et moi, que nous échangions sur la maçonnerie en général, sur les Obédiences, sur notre Obédience, sur ses spécificités, sur le chemin initiatique Mais j’aimerais aussi que nous échangions à propos du "laboratoire d’idées" que nous avons été, dit-on, dont parlent souvent les franc-maçons. Alors, première question, Serge Dekramer.

S.D. : J’aurais voulu, si vous le permettez, revenir un tout petit peu en arrière, sur l’émission de la dernière fois puisque vous nous avez parlé de manière très intéressante de votre conception du temps et vous nous avez dit que le temps est à la fois générateur de vie, et vous l’avez assimilé au Grand Architecte de l’Univers, mais que le temps était également destructeur puisque toute énergie se dégrade, c’est la définition de l’entropie en thermodynamique. Alors, la question que je voulais vous poser est la suivante : si le temps est, pour vous, assimilé au Grand Architecte de l’Univers est-ce que cela veut dire que le Grand Architecte de l’Univers est à la fois générateur, créateur puisque vous parlez de mise en forme plutôt que de création, et destructeur de vie à la fois ?

Pierre SIMON : J’avais expliqué pourquoi le temps était le générateur de vie puisque m’étant appuyé sur les connaissances plus ou moins récemment acquises et, en particulier, développées en son temps par Monod, le temps avait agencé les molécules qui forme l’ADN dont on a décrit l’hélice il y a maintenant quelques vingt-cinq années et j’avais bien rappelé que c’était non pas le matériau mais la forme même de l’agencement de ce matériau qui avait engendré la vie. Donc, c’est bien à la forme, qui a été agencée dans le temps, qui a conduit à la vie, par conséquent à cet égard c’était clair. Donc si l’on admet que toute vie procède d’une entité pour certains dieux, pour nous l’ordre, le Grand Architecte de l’Univers est bien le temps.

S.D. : Cela veut dire dans le même temps, si j’ose dire, que ce temps est à la fois constructeur et destructeur, à la fois positif et négatif, cela veut dire que le Grand Architecte de l’Univers peut à la fois donner la vie et donner la mort ?

P.S. : Je parlais de générateur de la vie. Mais le temps peut être aussi envisagé sur le plan de la physique. Je pense que vous faîtes allusion, cette fois ci, à la thermodynamique dont les principes et le premier, en particulier, ont été mis à jour, entre autres, par les savants Joule, Kelvin, Clausius- et Carnot. Le deuxième principe de la thermodynamique lui, montre qu’avec le temps, avec un petit t, il y a destruction ; qu’on appelle l’entropie, c’est ce que, vous venez de rappeler vous-même. Les francs-maçons ont imaginé justement cette singularité que n’a su entrevoir aucune autre institution qui l’entoure, que la Loge, et je rappelle sommairement ceque je crois avoir expliqué la dernière fois que le travail en Loge est une suspension du temps et même une remontée du temps, puisque la conclusion apportée par les travaux par celui que nous appelons l’Orateur, apporte sa flèche à l’histoire. C’est un moment anabolisant, j’allais dire, de construction qui va à l’encontre du reflux du temps, ce qu’on pourrait appeler en physique une négentropie puisque c’est comme cela qu’il faut l’appeler en physique.

S.D. : C’est ce qui permet au maçon de revenir ensuite dans un temps catabolique, un temps destructeur....

P.S. : Lorsque la Maître de la Loge termine les travaux, et rituellement lorsqu’il sort de la Loge il rouvre la Loge au monde extérieur, à ce moment là nous nous réinstallons dans le temps de tout un chacun.

B.P. : Vous venez de parler de la Loge. Donc, la Loge c’est, j’allais dire, la cellule propre sur laquelle s’appuie l’Obédience. Alors, qu’est-ce que les Obédiences et qu’est-ce que la Grande Loge de France par rapport aux autres Obédiences parce que, je crois savoir, nous le savons, il y a un certain nombre d’autres Obédiences. Est-ce que vous pouvez nous éclairer sur ce sujet ?

P.S. : Tout d’abord ne mélangeons pas la Loge et les Obédiences. En bref, pour nos auditeurs, disons tout de même qu’une Obédience c’est une fédération de Loges et que cette fédération de Loges apporte en commun à toutes les Loges une certaine régulation qui est couchée dans nos Constitutions d’une part et dans les Règlements Généraux d’autre part. Mais cela est le propre de toute institution humaine. La singularité de la Loge c’est qu’elle est composée d’hommes qui sont pris, qui viennent du dehors et qui dedans finissent par réaliser un collectif, un Maître collectif dans lequel chacun de nous va s’intégrer et qui fournira justement cette spécificité c’est-à-dire qu’entrés mortels dans une Loge nous y deviendrons immortels le jour où, initiés, nous nous intégrerons dans chacune de ses composantes. Là réside la singularité de la Loge, ce que ne possède aucune autre institution mortelle d’ici-bas. Maintenant quant aux différentes Obédiences, puisque c’est une question que vous me posez, ce sont des variantes qui sont inhérentes à l’histoire. Il faut reprendre l’histoire des républiques pour savoir que, nées d’un tronc commun, les unes se sont orientées à la faveur de remaniements de certains de leurs dirigeants républicains, royalistes puisque la Grande Loge de France a compté non seulement des ministres laïcs mais elle a eu en son temps des princes, la noblesse, tous les frères de Napoléon, bref on peut retrouver toute l’aristocratie nobiliaire et laïque. Donc, en fonction de ces dérives, de l’histoire les Obédiences, comme en biologie existe la scissiparité, elles se sont différenciées et à partir de là sont nées les singularités.

B.P. : Comme vous venez de le dire que la Grande Loge de France est une fédération de Loges mais d’autres organisations sont des fédérations de rites d’une part et d’autre part on peut dire que certaines Obédiences se font appeler association philanthropique alors que la Grande Loge de France est un ordre initiatique traditionnel fondé sur la fraternité. C’est notre langage ; alors, qu’est-ce qui fait la spécificité de la Grande Loge de France ?

P.S. : C’est qu’elle a une ouverture philosophique d’abord et que cette ouverture philosophique elle lui est particulière parce que elle sert le politique, contrairement à d’autres Obédiences que je ne nommerai pas, où le politique sert le philosophique ou d’autres qui sont des avant-cours de sacristie, il faut savoir. Voilà la différence. En bref, nous sommes une école, comme le veut toute franc-maçonnerie, philosophique où les hommes qui viennent à nous apprennent
  un : à réfléchir
  deux : à se transformer
  trois : une fois qu’ils sont transformés, ils ressortent pour servir leur pays, leur nation, leur société et ce sont des édiles, ce sont des serviteurs de la société qu’ils habitent.

B.P. : Alors, presque sur le même plan, mais de manière plus moderne, Michel Barat, à ce même micro, nous disait, en janvier, que nous étions un laboratoire d’idées ; en fait il ne disait pas tout à fait ça. Il disait qu’il croyait que la maçonnerie devait jouer ce rôle de laboratoire d’idées à partir de ses propres pratiques, à partir de ses propres rituels, ce sont ses termes. Mais il disait plus loin que cela fait des années que nous disons que nous étions "un laboratoire d’idées mais nous avons été un laboratoire d’idées et nous pouvons toujours l’être et nous devons l’être". Cela dit, disait-il encore, quelle est la grande idée lancée par la maçonnerie depuis, disons, ce siècle-là que nous terminons cette année ? C’est la contraception et là, vous êtes complètement concerné. Il disait, c’est vrai, cela a été lancé à l’initiative d’un Grand Maître de la Grande Loge de France, Pierre Simon, c’est très bien mais c’est un passé, peut-être récent mais c’est du passé. Alors qu’est-ce que vous pensez de notre possibilité, de notre faculté de laboratoire d’idées ?

P.S. : Mon ami Michel Barat a mal du lire mes propos parce que je ne parlais pas de laboratoire d’idées mais de laboratoire de société.

B.P. : Certes, mais ce n’est pas lui qui l’a dit ; il a repris des termes que j’avais repris, qui étaient ceux d’un Grand Maître en exercice actuellement, d’une autre Obédience et qui parlait de laboratoire d’idées.

P.S. : Oui, mais ils ont mal lu mon texte.

B.P. : Dont acte.

P.S. : Je parlais bien de laboratoire de société ce qui veut bien dire que nous nous attachons non pas à transformer les idées, les idées elles sont secrétées par les Frères et par les Loges, mais ce que nous nous attachons à transformer, c’est la société. Et c’est en injectant nos frères dans la société que nous arrivons à la transformer. Et c’est là le grand problème. Vous me demandiez ce qu’on a fait depuis la contraception : d’abord il faut bien rappeler que le fait contraceptif est né d’une idée philosophique qui est celle de la libre disposition de l’individu face à son destin, le franc-maçon ne subit pas le destin, le franc-maçon façonne le destin, c’est une première chose. Et à la Grande Loge de France où il existe une liberté conceptuelle, nous pouvons aller plus loin ; c’est ce qui fait que dans la plupart des problèmes que nous envisageons ce sont les Frères de la Grande Loge de France qui ont été à l’origine des transformations législatives. Actuellement quelles sont-elles, celles qui importent dans le pays, ce sont tous les problèmes d’éthique qui viennent à nous, et c’est pourquoi comme d’autres institutions appelées à se prononcer sur les problèmes d’éthique que je ne veux pas énoncer ici, tout le monde les a présents à l’esprit, ...

B.P. : Ils sont certainement très nombreux

P.S. : ... et je dois dire, par exemple, le tout dernier qui vient d’être proposé au peuple français et qui a paru dans la presse il y a trois ou quatre jours qui est le problème de l’euthanasie ; par exemple, faut-il dépénaliser l’euthanasie ? L’euthanasie est-elle légale ? La Grande Loge de France a pris, a participé à cette réflexion collective avec d’autres mouvements ou avec d’autres puissances spirituelles, pour la plupart religieuses d’ailleurs, et nous étions les gens les plus libres parce que nous ne sommes attachés qu’au service de l’homme. Nous avons apporté nos propositions, qui, je l’espère lorsque le vote va intervenir, si vote il doit y avoir ce qui est un problème qui se discute, traduiront dans les textes la manière libérale dont nous l’envisageons, l’autonomie de l’individu face à son propre sort. Voilà ce que nous avons pour l’instant en chantier, et croyez moi il y a encore cinq à dix bonnes années de discussion si l’on veut bien se pencher sur le nombre de questions scientifiques actuellement en cours de gestation. Il y a le problème du clonage, il y a le problème des brevets de fragments de corps humain, il y a l’utilisation des embryons et je crois être appelé à traiter très prochainement dans un grand hôpital parisien au cours d’un colloque sur le statut de l’embryon ; le statut de l’embryon est un statut sur lequel les francs-maçons de la Grande Loge de France doivent s’exprimer parce que c’est un des problèmes fondamentaux qui régissent la morale à venir.

S.D. : D’autant que les maçons sont attachés à la dignité de l’homme, donc ces questions doivent être étudiées avec sérieux, ...

B.P. : Donc cela voudrait dire aussi d’une certaine manière, contrairement à ce que d’aucuns disent dont Michel Barat qui disait ici que nous devenions une sorte de Conservatoire des Arts et Métiers,...

P.S. : Michel Barat a raison parce que il faut aussi que la morale traditionnelle de notre République ait son Conservatoire c’est-à-dire qu’elle doit pouvoir dire "Halte-là : nous ne sommes plus dans le cadre de la tradition et du respect de l’homme, nous trahissons ceux qui comme nous ont été les auteurs et ont apporté la lumière" et je pense, par exemple, ce à quoi Michel Barat devait très certainement faire allusion c’est aux propos de monseigneur Lustiger qui je le rappelle quand même il y a trois ans a écrit dans un grand quotidien du soir que la Shoah est la fille directe des Lumières parce que depuis les Lumières il a été abandonné le fait que la morale procède de Dieu et du fait que vous n’êtes plus des bons croyants voilà où cela mène. La Grande Loge de France est effectivement, comme le dit mon ami Michel Barat, le conservatoire d’une certaine rigueur de pensée et nous ne sommes fiers de l’histoire que nous avons su dessiner parce que grâce à ce conservatoire nous arrivons à prolonger une morale qui s’inscrit dans les textes.

B.P. : Là, nous avons une vision tout à fait collective : c’est l’Obédience qui parle. Mais l’initiation maçonnique n’est-ce pas une démarche complètement personnelle ?

P.S. : Bien sûr que l’initiation, comme toute initiation, il n’y a pas que l’initiation maçonnique il y a beaucoup de groupements humains qui procèdent d’une initiation en fonction des rites de leur pays, de leur région ou leur mental. C’est effectivement un cheminement, mais pour cheminer encore faut-il avoir un territoire sur lequel vous puissiez cheminer. Ce qui est intéressant dans le cheminement initiatique c’est que tous ceux qui, profanes, viennent à nous, ils se trouvent tous placés devant une borne que nous appellerons Zéro, borne kilométrique zéro, et chacun va cheminer à sa cadence, va musarder, va accélérer et chacun va trouver dans le vaste chemin qui lui est opéré la voie qui lui est propre et comme il ne peut rencontrer sur ce cheminement que des gens qui obligatoirement seront tous passés par cette borne zéro, ce seront des initiés qui s’initient eux-mêmes. C’est l’initié s’initiant. Voilà ce qui fait la force d’une société initiatique, c’est que tous auront baissé la tête au départ, il n’y a pas de cadence obligatoire, chacun y cherche ce que peut lui fournir un collectif qui est un collectif qui va de l’avant à sa propre mesure.

S.D. : Ce cheminement peut être traversé d’embûches ou de chemins de traverse dans lesquels l’initié peut se tromper et donc revenir en arrière et se régénérer si j’ose dire. Le fait de se tromper, souvent, fait avancer.

P.S. : Il n’y a pas de trajectoire. L’initiation n’est pas un problème de balistique, c’est un problème de cheminement avec ce qu’il peut comporter, de musarder, de reculer, ...

S.D. : de liberté

P.S. : ...de prendre du large, de prendre de la distance et puis ensuite d’accélérer mais tout ceci en fonction de ce collectif auquel il se mesure. D’ailleurs, c’est tellement collectif que je vous rappelle tout de même, au centre de la Loge il y a ce que l’on appelle le Tapis de la Loge sur lequel chacun peut se reporter dans ses propres ouvrages ; en bref, c’est un mandala, si vous voulez. Lorsqu’un maçon s’adresse à quelqu’un d’autre, lorsqu’il exprime une idée, il regarde le mandala, il ne regarde personne, c’est-à-dire que c’est toujours au collectif qu’il s’adresse.

B.P. : Merci Pierre Simon, merci Serge Dekramer. Je voudrais en guise de conclusion, citer une phrase de quelqu’un qui m’est très cher, qui est parti loin d’ici, qui est mon épouse et qui disait ceci dans une note personnelle : "On n’apprend que ce qui a été souffert par soi-même et éprouvé intérieurement , il n’y a que le seuil émotionnel qui puisse donner accès à la Voie Royale car les chemins du Savoir et de la Connaissance seuls n’y mènent que rarement".

 

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