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Accueil Radio Année 1999 Emission du mois de Juillet 1999

Emission du mois de Juillet 1999

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Eglise, religions et franc-maçonnerie - 2ème partie

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bonjour,

au micro Bernard Platon, Serge Dekramer.

Bernard Platon : A la suite de l’écoute de notre émission du mois de juin, dans laquelle nous recevions Jean-Jacques Gabut, qui est toujours à nos côté de nous aujourd’hui, comme il l’avait été indiqué, d’aucuns pourraient ressentir une sorte de malaise à la suite d’une interprétation concernant l’ " attache ", l’éventuel " raccordement " avec le christianisme, la religion.Jean-Jacques Gabut, qu’en est il, en réalité, des rapports entre la Maçonnerie, l’Eglise catholique et romaine ou les églises en général ou la religion ?

Jean-Jacques Gabut : Il faut absolument distinguer l’objet de la religion et l’objet de la maçonnerie. L’une vise au salut et elle est un don de Dieu, l’autre vise au don que l’homme se fait à lui-même dans une voie de progression vers la Connaissance et la Lumière. Le domaine de l’initiation et le domaine de la religion doivent rester radicalement séparés. Ils sont donc parfaitement complémentaires pour ceux qui le désirent mais ils doivent rester radicalement séparés.

B.P. : La religion : le salut, la maçonnerie, la voie initiatique : la libération. Cela étant dit nous sommes là, aujourd’hui pour traiter "l’homme a-t-il des devoirs ?". Je dirais, en guise de préambule, que la Franc-Maçonnerie, les francs-maçons tentent de cultiver la vertu. Ils lui tissent, d’après ce que disent les anciens rituels, des couronnes et érigent des cachots pour les vices. Ne sommes nous pas beaucoup qui, dans notre monde de fureur, en particulier chez les maçons, tentent par la pratique de la vertu de réhabiliter la vertu. Cette réhabilitation de la vertu aurait pour effet de retrouver le terreau de la Morale, de la Morale avec un grand M, qui comme l’écrit encore le Père Teilhard de Chardin : " n’est rien de moins que l’aboutissement supérieur de la mécanique et de la biologie ". Le monde se construit finalement par des puissances morales et la morale réciproquement a pour fonction de construire le monde, toute une appréciation nouvelle conduisant a un programme renouvelé de la moralité. Alors, Jean-Jacques Gabut, pourquoi la vertu, pourquoi les devoirs, pourquoi pas les droits ?

J.J.G. : Parce que l’homme doit obéir à la loi morale. Nous nous référons en maçonnerie à l’impératif kantien : la loi morale dans nos cœurs. Je crois que les devoirs découlent effectivement de cette loi morale qui est la loi naturelle universelle dont Platon et Aristote déjà parlaient.

Serge Dekramer : Vous essayez de mettre en évidence cette question : " Est-ce que les devoirs doivent engendrer les droits ou est-ce que les droits engendrent les devoirs " ? Mais la question que je voudrais vous poser est la suivante : lorsque les auteurs de la Déclaration des Droits de l’Homme, sous la Révolution et ensuite ceux de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen les ont rédigées, j’ai du mal à penser qu’ils aient voulu volontairement occulter le problème des devoirs. Est-ce que précisément derrière cette notion de droit élémentaire, qui confère à la dignité de l’homme, il y a précisément un devoir impérieux qui est précisément celui de lutter, de se battre pour que ces droits élémentaires qui sont les garants de la dignité de l’homme soient préservés et à partir de là, tous les devoirs en découleraient ?

J.J.G. : Il est certain que le premier des devoirs de l’homme est de respecter les droits des autres, de faire en sorte que les droits de l’homme soient respectés par tous. Mais cela serait insuffisant, et nos ancêtres l’ont fort bien compris, puisque ce que l’on a complètement oublié aujourd’hui, ce qui a même été occulté, nos ancêtres Conventionnels ont en 1792 dans une séance de la Convention présidée par Boissy d’Anglas voté une sorte de Déclaration des devoirs de l’homme qui devait être affichée dans toutes les écoles, dans les armées de terre, de mer, dans les tribunaux, dans toutes les administrations et qui est tombée depuis complètement dans l’oubli. Et pourtant cette Déclaration des devoirs de l’homme où était précisée la notion de devoir et tout ce qu’elle devait impliquer sur les différents points de la vie quotidienne des citoyens, cette Déclaration des devoirs était complémentaire et elle faisait trois fois plus de texte que la Déclaration des droits de l’homme.

B.P. : Ce qui est étonnant dans ce que vous dites vous vous référez à un texte révolutionnaire et quand on parle de devoirs, en tous cas dans l’environnement que nous vivons, on a plutôt l’impression d’avoir une espèce de discours assez conservateur ; il y a un paradoxe la dedans ?

J.J.G. : C’est précisément pour empêcher que ce ne soient que des conservateurs qui rappellent que l’homme a des devoirs que, nous francs-maçons, avons le devoir de rappeler que nous avons des devoirs.

B.P. : Cela ne veut-il pas dire que le propos : " devoir, morale, moralité " que nous tenons actuellement est un propos qui pourrait paraître à d’aucuns un peu conservateur et suranné.

J.J.G. : Il ne l’est pas parce que nous nous référons tout simplement aux règles universelles de conduite de l’homme et qui ont déjà été, je le disais tout à l’heure, énoncées par Platon et Aristote mais qui de nos jours continuent d’être énoncées par beaucoup de moralistes après Bergson, après Fichte, après Kant,...

B.P. : même Teilhard de Chardin

J.J.G. : Teilhard de Chardin bien sûr.

S.D. : Personne ne contredira que l’homme a des devoirs qui doivent procéder de l’éthique. Le problème n’est pas là, me semble-t-il. Le problème se situe au niveau de savoir, s’il doit y avoir une Déclaration des devoirs ou pas. Parce que aujourd’hui, qu’en est-il ? Une Déclaration des devoirs, ce n’est pas autre chose que de limiter les droits. Est-ce que cette fonction n’est justement pas remplie par le Code Civil, le Code Pénal, les lois que nous avons. Est-ce que ce n’est pas ça, qui exprime les devoirs ? A partir de la, la Déclaration des droits de l’homme est une espèce de principe, de cadre qui permet aux devoirs d’en découler, et, au niveau de ce qui est écrit, est-ce que ce n’est pas le Code Civil, le Code Pénal, la Loi ?

J.J.G. : Le Code Civil et le Code Pénal fixent les barrières juridiques du comportement des hommes en société. Là, il s’agit de bien autre chose. Il s’agit véritablement du comportement moral et intellectuel de l’homme avec toutes les barrières que sa conscience lui impose et c’est simplement un rappel de ces barrières qui n’est pas une limitation des Droits de l’Homme mais simplement un rappel du comportement dans la société, des devoirs de l’homme envers la société, envers les autres et envers lui-même, même à un certain égard.

S.D. : On se rapproche de l’idéal maçonnique quelque part dans lequel la notion d’altérité est primordiale. En fait, ce dont vous parlez, c’est prendre conscience de l’autre.

J.J.G. : Exactement.

B.P. : On a l’impression en vous entendant, citant un propos de Michel Barat dans " La conversion du regard " : " Je pense donc je suis devient je pense donc tu es ", c’est-à-dire ce respect réciproque qui permet à soi-même d’exister par l’intermédiaire de l’autre.

J.J.G. : Tout à fait.

B.P. : Serge Dekramer, qu’est-ce qu’évoque en vous ce concept ? Qu’avez-vous envie de poser comme question à notre ami Jean-Jacques Gabut pour faire réagir ; parce que nous ne sommes pas là pour ronronner ensemble mais pour susciter des questions et des réflexions

S.D. : Je voudrais être une fois de plus provocateur ; mais c’est pour lancer la discussion. Quelque part, vous avez parlé de la manière dont on traitait les jeunes aujourd’hui ; qu’il fallait restaurer un enseignement civique qui manque beaucoup et avoir une attitude un peu plus répressive que ce que à quoi on assiste aujourd’hui. Est-ce que c’est bien cela qu’il faut faire ou est-ce que précisément il ne faut pas chercher les causes de la délinquance ailleurs ? Est-ce qu’il ne faut pas essayer de résoudre le problème fondamental avant d’agir sur l’effet ?

J.J.G. : Je crois surtout à la vertu de l’éducation. Je pense qu’à partir du moment où, une éducation est donnée dans des termes rigoureux, on évite beaucoup de ces déviations, de ces perversions dont la société des jeunes et pas seulement la société des jeunes est affligée.

B.P. : J’ai l’impression que la société des adultes...

J.J.G. : Je crois à la vertu de l’éducation et c’est pourquoi il faut restaurer l’autorité du professeur, du maître, qui n’a pas seulement un devoir d’enseigner mais également d’éduquer complémentairement avec la famille avec, je dirais, les instances qui peuvent intervenir à cet égard.

S.D. : Ce problème du mal-être de la jeunesse, nous maçons, nous interpelle de manière très forte parce que nous sommes attachés à l’amélioration de la personne humaine mais également de la société dans laquelle l’homme vit et nous avons un principe auquel nous sommes très attachés qui est le fameux " Connais toi toi-même " de Socrate. Alors, est-ce que précisément, il faut se connaître soi-même pour évoluer, ou est-ce qu’il ne faut pas chercher cette connaissance dans l’autre, dans les autres et dans la collectivité ? Autrement dit, est-ce que l’amélioration de nous-mêmes, passe par nous-mêmes uniquement, ou alors, par le rapport avec les autres, la prise de conscience des autres, le respect des autres.

J.J.G. : Il ne faut pas oublier que Socrate avait ajouté " Connais toi toi-même afin de connaître l’Univers et les dieux ". Et c’est parce qu’on veut connaître l’Univers et les dieux, qu’il faut connaître l’autre, comprendre l’autre, écouter l’autre et que cette altérité, cette ouverture à l’autre, est absolument indispensable. Pour les francs-maçons bien sûr, mais aussi pour tous les hommes, je pense. C’est ce qui fait la base même de notre loi morale. J’aimerais à cet égard rappeler une phrase de Montesquieu qui disait, en gros : " Si je savais quelque chose qui me fut utile, et qui fut préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose d’utile à ma famille et qui ne le fut pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose d’utile à ma patrie mais qui fut préjudiciable à l’Europe ou bien qui fut utile à l’Europe mais qui fut préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime ". Cette phrase de Montesquieu me parait éternellement d’actualité.

S.D. : Ce qui est très important c’est la fin, c’est-à-dire " préjudiciable au genre humain ", c’est cela le point essentiel.

J.J.G. : Exactement. Je pense qu’aujourd’hui, nous sommes véritablement à la veille d’un grand bouleversement de nos conceptions politiques à l’échelle du globe. Nous irons fatalement vers un gouvernement mondial et je pense que ce gouvernement mondial devra être plus que jamais le garant d’une certaine morale, d’une certaine éthique...

S.D. : avec des garde-fous cependant...

J.J.G. : Avec des garde-fous, sans doute, qu’il faudra lui imposer, peut-être un sénat des sages...

B.P. : S’il a des droits, l’homme a aussi des devoirs et comme nous le disions tout à l’heure, on peut se référer à la fin de la citation de Teilhard de Chardin :

"Il faudrait recréer une appréciation nouvelle conduisant à un programme renouvelé de la moralité " et nous pouvons conclure cet entretien par une citation de monsieur Edgar Morin qui disait, il y a quelques semaines : " En recherchant les racines de la solidarité, de la reliance, de la responsabilité afin de mettre en place une politique de la civilisation dont le but serait la qualité de la vie, dont la manifestation serait le bien-vivre et non le bien-être qui, réduit à ses conditions matérielles, produit comme c’est le cas actuellement du mal-être".

L’homme a des devoirs pour construire autour de lui une société du " bien-être " plutôt que du " mal-être ", que nous vivons.

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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