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Accueil Radio Année 1998 Emission du mois de Décembre 1998

Emission du mois de Décembre 1998

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Etre Musulman et Franc-Maçon

Bernard Platon : Bonjour...Vous l’avez compris le francs maçons de la Grande Loge de France sont de partout, de toutes origines, respectueux de la nation, citoyens de la république française. Vous avez entendu, chers auditeurs, témoigner des francs maçons de la Grande Loge de France,chrétiens catholiques, juifs, chrétiens réformés, protestants. Aujourd’hui, je reçois Monsieur Sadi BOUNAB, musulman et franc maçon de la Grande Loge de France.
Monsieur Sadi Bounab, la référence à l’Islam aujourd’hui fait d’abord, en tous cas souvent, penser aux violences qui s’exercent en son nom dans certaines parties du monde. Comment un franc-maçon musulman vit-il cette situation ?

Sadi BOUNAB : La Grande Loge de France compte, en effet, de nombreux musulmans parmi ses membres. Mais peut-être faut-il rappeler le début du premier chapitre de la Constitution de la Grande Loge de France : " La Franc-Maçonnerie est un Ordre initiatique, traditionnel et universel fondé sur la Fraternité. Elle constitue une alliance d’hommes libres et de bonnes mœurs de toutes races, de toutes nationalités et de toutes croyances ". Franchement, je ne vois rien qui puisse, bien au contraire, gêner en quoi que ce soit la foi d’un musulman. Le problème, si problème il y a, est que l’Islam est méconnu et il se trouve que la Franc-Maçonnerie l’estégalement même si chaque année quelques hebdomadaires en mal de tirage font paraître un dossier sur la Franc-Maçonnerie. _ L’Islam est méconnu : ce n’est qu’au travers des violences commises, qu’effectivement des a-priori se construisent. Pourtant, en France, quatre à cinq millions d’individus pratiquent à des degrés divers cette religion et dans le monde les musulmans représentent environ un cinquième de la population du globe. Il faut, je crois, se rendre à l’évidence, si l’Islam était porteuse de violence, la planète entière serait un champ de bataille.

B.P. : Dans ces conditions, que peut-il y avoir de commun dans la démarche du franc-maçon de la Grande Loge de France et dans la mise en pratique de sa foi pour un musulman ?

S.B. : Eh bien, un exemple assez caractéristique pourrait répondre assez bien à cette interrogation. Lorsqu’on arrive en Franc-Maçonnerie, le silence, pendant les réunions, est de rigueur pour le nouvel arrivant et cela pendant de nombreux mois. Il s’agit, en effet, pour lui, d’écouter le plus attentivement possible pour bien comprendre le sens de ce qui est dit. C’est l’analyse et la recherche éventuelle du message ainsi reçu dans la sérénité qui lui permettront de s’engager dans la voie de l’introspection. Se connaître soi-même, n’est-il pas, en effet, le début d’une vraie quête, assurément longue et difficile, mais qui tout au long du chemin permettra de mieux comprendre l’autre avec comme corollaire la maîtrise de ses passions. Pour un musulman, il va s’agir du Djihad. Ce mot, le plus souvent mal traduit, signifie, pour la plupart, ’guerre sainte’ alors qu’il devrait signifier ’lutte’ ou ’combat’. Cette guerre sainte est considérée comme consubstantielle à l’Islam. En réalité, il s’agit bien d’une lutte à mener, car c’est le combat dans la voie de Dieu. Le champ de cette bataille se situe d’abord dans la sphère privée, dans le sphère intérieure qui est le siège du grand Djihad caractérisé par la lutte contre les passions individuelles et les intérêts égoïstes. Etymologiquement, le terme Djihad dérive de la racine J H D qui signifie travailler avec zèle, poursuivre avec vigueur un but déterminé. Le Djihad élaboré par le Coran, la doctrine classique générale et la tradition historique, recouvre donc trois niveaux de la vie des croyants. Personnel, d’abord, consistant en un effort sur soi-même en vue du perfectionnement moral et spirituel, social, ensuite, par le travail des ulémas, qui sont les jurisconsultes, dans l’éxégèse coranique et la recherche des solutions juridiques, universel, enfin, car relatif à l’extension de la foi islamique à travers le monde et éventuellement la défense de l’Islam. On voit bien que considérer le Djihad comme une guerre sainte, les armes à la main, pour exterminer l’infidèle, est une vision réductrice soit liée à l’ignorance soit volontairement discriminatoire. Cependant, dans le temps même où nous parlons, des exactions sont commises au nom de l’Islam. Mais en réalité, elles sont commises dans le but d’obtenir le pouvoir, sûrement pas pour faire triompher le loi divine chère aux musulmans. Personnellement, je vois, au contraire, dans le Djihad, un travail parallèle à celui auquel se livre un franc-maçon surtout si on fait référence au silence auquel est soumis le nouveau franc-maçon dont je parlais précédemment et pour qui commence, si j’ose dire son Djihad maçonnique.

B.P. : Comme vous le savez, la Franc-Maçonnerie est très attachée au concept de liberté, comment l’Islam, peut-être à tort considéré comme fataliste, l’aborde-t-il ?

S.B. : Le fatalisme dont on affuble l’Islam lui fait grand tort. En fait, je ne crois pas que l’Islam soit fataliste au sens que l’on donne à ce mot le plus souvent. L’idée que l’on se fait, en général, dans le monde occidental est centrée tout particulièrement sur ce soi-disant fatalisme qui ne laisse aucun rôle à l’initiative et à la libre volonté de l’homme. L’interprétation de l’Islam est toute autre. L’Islam insiste tout particulièrement sur la confiance totale en Dieu, sur l’abandon à sa volonté et sur l’évidence que Dieu seul est absolument libre parce que seul il est infini. Mais en vertu de sa nature théomorphique, l’homme participe de sa liberté. En ce sens absolu, Dieu seul est libre. Mais du point de vue de l’homme, dans la mesure où celui-ci est réel, il est également libre. Cette idée est difficile à admettre pour la raison humaine. Car la dichotomie entre libre volonté et déterminisme est l’un de ces problèmes qui transcendent le domaine de la pensée discursive et ne peut être appréhendé que par une intuition intellectuelle que seules peuvent faire coïncider les oppositions. Elle a d’ailleurs été maintes fois discutée aussi bien dans les théologies chrétiennes, juive que dans la théologie islamique. Je crois que ce qu’il faut retenir, et c’est ce que l’Islam a le plus fortement mis en relief, la liberté dans son sens absolu n’appartient qu’à Dieu. Pourtant, pour un musulman, l’homme participe de cette liberté et de ce fait porte la liberté de décider de ses choix. D’ailleurs si cette liberté n’incombait pas aux hommes, la foi religieuse n’aurait aucune signification. Je profite de ce terme de liberté pour préciser comment il peut être encore compris dans un sens plus précisément religieux. On sait que dans un sens restreint, Islam se rapporte à la religion qui a été révélée par le Coran. Mais dans un sens plus large, il se rapporte à la religion comme tel. Certains sages musulmans discernent dans le mot musulman, littéralement celui qui est soumis, plusieurs niveaux de signification : est musulman, au sens le plus universel, tout homme qui accepte une révélation divine qu’il soit musulman, chrétien, juif ou zoroastrien. En second lieu, le terme musulman s’applique à toutes les créatures de l’univers qui se conforment à ces lois inéluctables que le monde occidental appelle lois de la nature. Mais l’homme est excepté parce que le libre choix dont il a été fait dépositaire lui permet de refuser de se soumettre à la volonté du créateur. Si je devais résumer, je dirais que ce concept de liberté si cher au franc-maçon est la base même de la foi islamique puisqu’il ne saurait y avoir de sincère soumission à Dieu sans que précisément ne subsiste pas la liberté de ne pas se soumettre.

B.P. : Vous avez cité, il y a quelques instants, une partie du premier chapitre de la Constitution de la Grande Loge de France dans lequel il est rappelé que la Grande Loge de France " constitue une alliance d’hommes libres , de bonnes mœurs, de toutes races, de toutes nationalités et de toutes croyances " ce qui appelle les mots de tolérance et de laïcité. N’y a-t-il pas contradiction entre ces mots et la conduite de certains états islamiques ?

S.B. : Oui, bien sûr, c’est l’évidence. Mais encore une fois, je ne crois pas qu’il faille faire d’amalgame entre ces états pour lesquels, soit dit en passant, le peuple n’a pas facilement son mot à dire car leur nom de république, me semble-t-il, est largement usurpé ; il n’y a pas de comparaison à faire avec le monde musulman. La laïcité bien comprise impose la tolérance et il parait clair que contrairement à une idée que voudraient faire accepter les états dont nous parlions à l’instant, c’est la laïcité qui permet le mieux un développement harmonieux des religions. La laïcité de l’état permet aux pouvoirs publics une neutralité devant les croyances et offre une garantie juridique de l’exercice religieux. Pour un franc-maçon musulman, l’assurance de tolérance et de laïcité est évidente dans nos temples. Il n’en est toutefois pas de même à l’extérieur. L’absence de clergé dans l’Islam justifie faussement sa non-reconnaissance en France. Pour nous francs-maçons, il est important justement, parce que tolérance et laïcité représentent des idéaux fondamentaux, d’œuvrer pour que cela évolue. C’est la seule manière de démontrer que démocratie, laïcité, tolérance sont les garants nécessaires pour que les extrémismes soient voués à l’échec.

B.P. : Il n’est pourtant pas contestable que des faits-divers comme ceux qu’on a appelé ’l’affaire du voile islamique’ peut laisser penser que non seulement tolérance, laïcité mais aussi capacité d’intégration manquent de mise en pratique au moins pour les musulmans vivant en France ?

S.B. : Oui. Mais pour répondre, je laisserais la parole à Soheib Bencheikh. Il a trente-six ans ; il est mufti de Marseille et il s’agit d’un interview qu’il a donné en mars 1998 aux ’Enjeux’. Il a d’ailleurs publié aux Editions Grasset, ”Marianne et le Prophète” [1].

Je cite donc Soheib Bencheikh : " Le port du voile est une pratique très ancienne évoquée dans les tables des lois assyriennes, l’Ancien et le Nouveau Testament. Je vous rappelle cette phrase de Saint Paul dans l’épître aux Corinthiens ’Si la femme ne porte pas le voile, qu’on la tonde’. Mais dans l’Islam, le voile n’est pas un signe religieux ; il n’a aucune signification dogmatique. C’est une pièce de vêtement profane qui était recommandée pour des raisons de pudeur et de protection des jeunes femmes. Certains musulmans tentent, effectivement, de le ritualiser car ils y voient un moyen de brandir leur foi. Or le Coran dénonce cette attitude. Si le musulman invite les autres à sa foi, ce n’est pas par force mais par la sagesse, littéralement par une délicate exhortation. La question posée désormais est ’comment une jeune femme musulmane peut-elle se défendre contre toute atteinte à sa féminité et à sa dignité, en France et aujourd’hui ?’ En allant à l’école, pas en portant le voile, C’est aux musulmans de dire aux musulmans qu’en Islam, la connaissance, le savoir sont plus importants que le voile et que le voile de la musulmane, en France, au sens symbolique, c’est l’école laïque, gratuite et obligatoire. "

B.P. : Souhaitez-vous conclure Sadi Bounab ?

S.B. : Non, peut-être pas conclure mais dire que les problèmes du moment ont fait que cette causerie n’a pas laissé de place pour évoquer les grands penseurs chrétiens, juifs, musulmans du Moyen Age espagnol qui ont su en partageant leurs connaissances diffuser au travers de l’Europe les grandes idées philosophiques, théologales, médicales qui font encore aujourd’hui notre bonheur. Enfin dire aussi que l’ésotérisme de l’Islam que je n’ai pas abordé est un élément important de la foi. Il n’est d’ailleurs que de se référer aux nombreux traités soufi qui dans l’approche symbolique des textes permettent de mieux comprendre le sens caché des idées. Peut-être cet aspect particulièrement intéressant dans l’Islam, pourrait, si les auditeurs le souhaitent, faire l’objet d’une autre causerie

B.P. : Merci Sadi Bounab. Points de Vue Initiatiques, revue de la Grande Loge de France reprendra, comme notre site Internet, les propos que vous venez d’entendre. Pour obtenir Points de Vue Initiatiques, vous pouvez vous mette en rapport avec la Grande Loge de France.


[1] Soheib Bencheikh
Marianne et le Prophète
L’islam dans la France laïque

Marianne et le Prophète est l’essai d’un universitaire francophone et d’un homme de foi, Soheib Bencheikh, qui a choisi de vivre en France et qui s’interroge : que signifie au fond la laïcité ? Que penser de ce mot invoqué dans tous les débats - liberté de l’enseignement, affaire du voile, politique d’immigration, enseignement religieux ?
La laïcité est-elle une position raide et inquiète à l’égard des religions ? Ce terme qui figure dans la Constitution de notre République, comment le comprenons-nous ? Définit-il une conception de la France et de l’homme ? Parce qu’il voit dans la laïcité une volonté positive de liberté, fruit d’une histoire et fruit d’une Révolution, Soheib Bencheikh cherche à comprendre comment l’islam modéré, l’islam vrai et de coeur, peut être accepté par la France laïque. Quatre millions de musulmans vivent en France : peut-on ignorer le besoin grandissant de lieux de culte, de cimetières, de reconnaissance surtout ? Et quelle position tenir face à la tradition ? _ Ces pages sont l’ébauche d’une voie nouvelle. Car à travers l’expérience française, Soheib Bencheikh voit la possibilité d’un islam accepté et réformé.

Soheib Bencheikh a 35 ans. Il est mufti de Marseille. D’origine algérienne, il a suivi des études de théologie islamique à l’université Al Hazar du Caire, à l’Université Libre de Bruxelles, puis il a soutenu une thèse à la Sorbonne.

ISBN : 2246538718
Nombre de pages : 288
Format : 13 X 20,5
Date de parution : 1998

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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