Le parcours initiatique des jardins du château de Versailles
Dialogue avec Jean Erceau
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
Marc Henry : Nous recevons aujourd’hui Jean Erceau, Docteur ès sciences et physicien de formation, qui a dirigé de nombreux chercheurs en Intelligence Artificielle ainsi qu’en Sociologie et en Psychologie. Il est expert en gestion et transmission des connaissances entre les robots et les hommes et s’est finalement spécialisé en Prospective et Intelligence scientifique. Merci Jean Erceau d’avoir répondu à notre invitation.
Ce n’est pas à ce titre que nous vous invitons aujourd’hui mais la 1re question qui nous vient à l’esprit c’est comment, avec un tel début, avec un tel apport des sciences et des sciences de pointe, en êtes-vous venu à devenir Franc-maçon ?
Jean Erceau : Je dirais, un peu comme Obélix, que je suis tombé dedans quand j’étais petit. Je suis tombé dans la marmite puisque mes deux grands-pères étaient Francs-maçons, je suis né dans une famille très maçonnique.
J’ai vécu la maçonnerie sans le savoir jusqu’à une vingtaine d’années et quand mes grands-pères sont décédés j’ai été très impressionné par le nombre de personnes qui assistaient à leur enterrement, la nature des discours et j’ai voulu savoir pourquoi ils avaient été honorés de cette façon. Pourquoi est-ce que, dans la région où ils habitaient, ils avaient laissé une trace aussi importante au niveau de la ville, au niveau de la société, au niveau de cette population qui était là, le jour où ils ont été enterrés et l’un et l’autre.
M.H. : Cela, c’est la raison fondamentale mais pourtant rien ne vous préparait à cela si j’ai bien compris les quelques paroles que nous avons échangées avant de commencer cette émission.
J.E. : Je suis né dans une famille d’instituteurs donc des instituteurs laïcs, hussards noirs de la République comme l’on disait, et cela en Vendée. Et ces instituteurs étaient, en général, considérés comme des bouffe-curés, des gens qui se mariaient difficilement avec les idées de l’Église. J’ai donc baigné dans le rationalisme de ce milieu d’Instituteurs et puis aussi dans l’irrationnel.
L’autre marmite - qui était l’irrationnelle parce qu’un de mes oncles qui étaient un de ces hussards noirs pratiquait la radiesthésie, il faisait de la radiesthésie médicale, il était très connu pour cela, cela marchait très bien, il faisait tourner les tables. Et combien de fois est-ce que j’ai vu les tables tourner en appelant l’esprit de Saint Louis - est pourquoi lui, ce rationaliste appelait l’esprit de Saint Louis, communiquait avec lui ? Et j’avais également une grande tante, qui était voyante et communiquait avec les esprits, qui recevait des messages et qui a écrit des lettres, qui a écrit même un roman à partir de ce que les « esprits » lui communiquaient.
À titre personnel, je me suis toujours intéressé au rationnel et à l’irrationnel et pourquoi les deux ne se mariaient pas. J’avais envie de savoir – j’ai toujours été très curieux, c’est d’ailleurs pour cela, je pense, que j’ai fait une carrière de chercheur. Pourquoi les rationnels, les scientifiques n’osaient pas trop approcher l’irrationnel, les émotions, la conscience. Pourquoi est-ce que la science restait une science expérimentale, excluant l’homme du champ d’expérience alors que moi je me sentais toujours impliqué dans le milieu et en réaction avec mon environnement ? Je ne me sentais pas en dehors mais bien dedans. Entrer en Franc-maçonnerie c’est rentrer dans une Loge, ce n’est pas voir la maçonnerie de l’extérieur, c’est vraiment entrer dans une Loge et être impliqué. Là, j’ai trouvé justement énormément de satisfaction dans cette implication et je n’étais pas le seul.
M.H. : Vous appartenez à une Loge qui s’appelle « l’Ambition créatrice », quel titre puisque nous allons parler d’ambition et de création à travers un ouvrage que vous venez de signer, qui s’appelle « Les Jardins Initiatiques du Château de Versailles ». L’ambition évidemment on pense à Louis XIV et pour ce qui est de la création c’est cette découverte, pour beaucoup j’imagine inattendue, que vous faites à travers tout un périple initiatique – on peut dire le mot – dans ces jardins dont Musset pourtant nous disait qu’ils étaient, dans «Trois marches de marbre rose », tout à fait ennuyeux et qu’il n’y avait rien de plus ennuyeux que cet ombrageux parc de Versailles. Vous pensez, vous, tout le contraire ?
J.E. : Ah, oui. En 1973, j’ai été invité par Jean-Pierre Bayard que nous connaissons pour ses écrits sur le symbolisme, à assister à une séance de préparation de repérage pour un film sur Versailles.
Il y avait là un certain nombre de personnages, ésotéristes patentés, qui parlaient de Versailles, qui parlaient des alignements, qui parlaient des statues etc. Il y avait des choses qui m’intriguaient et, à partir de là, chez un scientifique quand il y a quelque chose qui l’intrigue il cherche.
Alors j’ai cherché, c’était en 1973 et puis en 1983. Dix ans après, j’ai habité Versailles pas très loin du château. Alors, bien sûr, les jardins j’y suis allé et je me suis comporté comme un petit robot.
M.H. : C’était le scientifique qui reprenait le pas !
J.E. : Vous avez dit tout à l’heure et c’est vrai, que pendant une quinzaine d’années je m’étais spécialisé dans des recherches concernant les sociétés de robots, des petits robots explorateurs qui devaient aller explorer par exemple mars, c’est-à-dire un endroit que l’on ne connaît pas. Eh bien, je me suis comporté dans les jardins de Versailles comme ces petits robots, c’est-à-dire dans un endroit que je ne connaissais pas. J’ai cherché des repères, j’ai cherché à voir ce qui m’entourait, à comprendre ce qui m’entourait, à trouver des repères, donc les statues, les fontaines, les vases et j’ai essayé de les relier ensemble. Ce qui donne du sens ce sont les liens.
En Franc-maçonnerie on s’attache beaucoup aux symboles. Le symbole est la grammaire du langage maçonnique, et, un symbole, c’est un système de relation. Ce qui donne du sens à un symbole, ce sont les relations. Vous prenez quatre verres et vous faites un carré, c’est un carré ; vous pouvez prendre 4 bouteilles c’est aussi un carré ; vous pouvez prendre 4 paires de lunettes c’est aussi un carré. Ce sont les relations, ce ne sont pas les objets que l’on met aux quatre coints qui sont importants. Là, c’est la même chose, les statues sont importantes c’est sûr, elles sont visibles mais ce qui est important surtout et ce qui donne du sens aux jardins ce sont les relations entre ces statues. Pourquoi, elles sont mises non pas les unes à côté des autres mais…
M.H. : Pour faire joli tout simplement !
J.E. : Et voilà. Et donc il faut dans ces jardins savoir lire le visible c’est-à-dire les statues et les fontaines par exemple mais il faut lire aussi l’invisible c’est-à-dire les relations qui existent entre ces statues et ces fontaines.
M.H. : Alors justement pour que cet ouvrage ne soit pas totalement hermétique à celui qui le lit, vous avez eu l’idée de raconter une histoire. En fait, c’est un conte entre un jeune garçon qui pourrait s’appeler Jean Erceau et un ancien qui pourrait être aussi Jean Erceau d’ailleurs. C’est un dédoublement de personnalité ?
G.G. : Excusez-moi Marc, le personnage important porte ce nom très subtil de Elouane.
M.H. : Pourquoi très subtil ?
G.G. : Parce que c’est El ou Anne. Donc on s’engage ou on ne s’engage pas pour comprendre ce qu’effectivement ce que Jean Erceau propose au travers de ce parcours.
M.H. : Cela, c’est le point de départ. D’où êtes-vous parti ? Évidemment, quand on lit le livre, cela se déroule tout seul, on vous suit à la trace, on est persuadé du bien fondé de ce que vous écrivez, mais vous, vous disiez que vous aviez exploré le château comme un robot ?
Qu’est-ce qui vous a donné le début de la piste ?
Vous auriez pu partir d’un mauvais endroit ?
J.E. : Oui, quand on s’intéresse à un parcours initiatique, quand on s’intéresse à l’initiatique et à un parcours initiatique dans un lieu où on vit dit c’est initiatique, c’est un temple, par exemple c’est une cathédrale, c’est un lieu initiatique, eh bien le point de départ est toujours au nord. Il est toujours au nord, là où il fait froid, là où ce sont les ténèbres, là où c’est humide, là où la graine, si elle est bien semée, va pouvoir pousser.
Et la fin du parcours est, en général, là où il y a le plus de soleil, là où il y a le plus de lumière, parce qu’un parcours initiatique fait toujours et systématiquement passer des ténèbres aux lumières, passer de l’ombre à la lumière. Donc, ici, j’ai recherché la statue qui était le plus au nord et j’ai trouvé cette statue qui s’appelle la « Renommée du roi ». Elle est d’ailleurs très significative parce que cette statue représente Mnémosyne.
G.G. : Elle représente Mnémosyne effectivement et vous la décrivez, Jean Erceau dans votre livre cette statuaire, d’une manière extrêmement remarquable parce que c’est très simple et très compréhensible et cela donne surtout envie de s’engager dans ce parcours où vous tenez vos lecteurs par la main pour les éclairer.
Un critique a écrit concernant votre livre et c’est une phrase toute simple que j’apprécie beaucoup, qui m’a beaucoup touché : « Il s’agit d’une pérégrination exaltante dans les valeurs humaines, dans la connaissance ». Ce que vous soulignez de quelques mots également très profonds : « Les jardins de Versailles ne se visitent pas : ils se vivent ».
J.E. : Oui. Le parcours que je propose et qui démarre avec Mnémosyne, la déesse grecque de la mémoire, la mère des muses qui écrit le livre de la nature, cette mémoire, elle mémorise quoi ? Elle mémorise le principe même de la création, elle est le principe créateur, et elle va écrire la création dans un livre, le livre de la nature qui est supporté par Cronos le temps.
Et durant tout le parcours on va apprendre au visiteur, et c’est l’objet du livre, apprendre au visiteur à lire la symbolique, à lire le visible, à lire l’invisible, à lire les symboles, à les assembler et à élaborer lui-même de la connaissance. Ce parcours est un parcours qui nous guide sur une quête de la connaissance. Cette connaissance qui est représentée par le soleil qui éclaire le monde et qui nous le révèle donc ce que nous connaissons du monde nous est révélé par le soleil et cette connaissance nous allons l’apprendre dans les jardins.
À la fin du parcours, on va retrouver un des caractères de l’homme qui est le « mélancolique ». Ce personnage, c’est une statue qui est juste avant le domaine des dieux, juste avant ceux qui ont la connaissance absolue. Eh bien, on va retrouver le « mélancolique » qui lui a ouvert le livre de la nature, qui l’a lu. Et il a un bandeau sur la bouche pour l’empêcher d’en livrer les secrets. Par contre, en face de lui est le « lyrique » qui porte la lyre, cet instrument de musique d’Orphée, qui joue la musique des sphères, les musiques de la nature, les chants de la nature, et qui les chante aux dieux de l’Olympe pour que ceux-ci ne les oublient pas, de la même façon que les muses chantent perpétuellement aux dieux ces harmonies de la nature, cette musique des sphères, auxquelles il faut se rendre sensible, de façon à pouvoir les écouter, les comprendre et puis éventuellement pouvoir danser sur ces musiques pour devenir soi-même acteur du monde.
M.H. : Quelques mots Jean Erceau parce que je vois que le temps passe, et c’est épouvantable, quelques mots des illustrations et elles sont nombreuses, des photos absolument merveilleuses qui jalonnent le parcours. Non seulement vous dîtes, vous écrivez vous faites ces liens que vous évoquiez il y a quelques minutes mais, de surcroît, on peut voir, on peut même être sensible au discours parce qu’il y a l’illustration qui nous met bien en place tout le chemin que vous nous faîtes accomplir à travers cet ouvrage.
J.E. : Je voudrais en profiter pour remercier Claude Rozier qui est le photographe qui a fait toutes ces photos. C’est un roman de 325 pages avec plus de 300 photos. Ce que j’ai voulu avec Claude Rozier, c’est que Claude fasse des photos qui induisent un dialogue permanent avec le texte. C’est-à-dire que dans ce livre il y a une mise en page, que j’ai voulue, qui donne un dialogue entre les photos et le texte. C’est-à-dire qu’en permanence en lisant le texte eh bien on comprend les photos. Les photos donnent du sens au texte, et le texte donne du sens aux photos. Ce qui me semble important c’est que, dans ce dialogue, le lecteur est interpellé. Progressivement il est impliqué dans le dialogue, de la même façon qu’il est impliqué dans le dialogue entre Elouane, le Maître qui fait visiter et ce jeune qui n’a pas de nom. Et je n’ai pas voulu lui donner de nom pour que les lecteurs puissent plus facilement s’identifier à ce jeune personnage qui fait le parcours parce que ce livre propose au lecteur le parcours. Et puis le lecteur aura tout loisir ensuite d’aller dans les jardins voir lui-même in situ ce qu’il a lu et puis vérifier au niveau de ses émotions, de son ressenti, tout ce qu’il a pu lire.
M.H. : Brièvement Jean Erceau une dernière question. En quoi ce parcours initiatique s’adresse-t-il à l’homme et à la femme du XXIe siècle ?
J.E. : Parce que le problème de l’homme du XXIe siècle c’est qu’il est entouré d’informatique, d’électronique, de prothèses parce que la science et la technique n’ont apporté à l’humanité que des prothèses. Là, l’homme et la femme peuvent prendre conscience qu’ils ont eux-mêmes des capacités, des capacités intellectuelles mais des capacités de connaissance, des capacités émotionnelles, des capacités de prise de conscience, des capacités de lire et de comprendre l’invisible et d’aller au-delà et de traverser le miroir, parce que finalement la fin de ce parcours, de ce livre, c’est d’aller à la conquête du soleil, à la conquête de la connaissance absolue et pour accéder au soleil il faut traverser le miroir.
C’est bien pour cela qu’il y a une galerie des glaces dans ce château et que derrière les glaces du château, derrière la galerie des glaces, il y a la chambre du Soleil, roi de l’univers. Ce soleil que les scientifiques de l’époque de Louis XIV et Louis XIV voulaient glorifier parce qu’il ne faut pas oublier que c’était la naissance de l’héliocentrisme. Galilée était mort depuis quelques années, quand Louis XIV est né.
M.H. : Merci Jean Erceau.







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