Dialogue avec Jean-Jacques Rooryck : La Laïcité.
Invité : Jean-Jacques Rooryck
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
Nous allons évoquer, aujourd’hui, un sujet, qui dans les colonnes et sur les petits écrans, a beaucoup fait parler ces derniers jours puisqu’il s’agit de la Laïcité.
Pour évoquer la laïcité, je reçois aujourd’hui Jean-Jacques Rooryck, Premier Grand Maître Adjoint, avocat depuis 30 ans au Barreau de Bordeaux.
Marc Henry : La laïcité, vous me faisiez remarquer très justement que le mot n’apparaissait pas dans le texte !
Jean-Jacques Rooryck : Le mot n’apparaît pas dans le texte mais je voudrais souligner d’emblée, la beauté de ce texte, sa simplicité. C’est un texte qui, pour un juriste, pour le juriste que je suis, et pour un démocrate, ne peut pas être plus net, plus concis.
C’est un temps où la France savait être prémonitoire. Ce texte, je le rappelle :
« La République assure la liberté de conscience ».
Dans ces sept mots, il y a toute la puissance de notre République et de notre démocratie.
M.H. : Peut-être, faudrait-il quand même préciser le sens de ces mots.
Là encore, on écrit la République, non pas le gouvernement de la République, quelle petite nuance y voyez-vous ?
J-J. R. : La République, chacun sait que c’est la res publica . Finalement, la république, le groupe, assure l’évolution de l’être humain, son épanouissement, c’est ce qu’il y a de vraiment magnifique.
M.H. : La liberté de conscience, là aussi nous pouvons aller un peu plus loin que les mots, liberté de conscience, à partir de quand, de quel moment peut-on être libre dès lors que l’être humain, dès son plus jeune âge, est pris dans les rets de son éducation, de sa culture reçue de ses parents, de l’école ou de toute autre structure qui lui est préexistante, bien entendu, puisqu’il y a forcément une transmission des valeurs.
J-J. R. : C’est exact. Effectivement, l’être humain, au départ, est incapable de désirer seul. Il faut d’abord que l’objet de son désir lui soit désigné par un tiers, c’est le principe de l’éducation. La plupart du temps, de façon tout à fait naturelle, l’objet de ce désir est désigné par la famille. Par conséquent au moment où le législateur décide que la République doit assurer cette liberté de conscience, je le répète, c’est quelque chose de totalement positif. Il ne s’agit pas de remplacer un désir par un autre, bien entendu, mais de libérer l’individu des sujétions qu’il peut avoir.
M.H. : Pour vous, quels sont les moments fondateurs qui ont amené à l’élaboration de cette loi ?
J-J. R. : La genèse de cette loi, c’est évidemment le conflit entre l’état et la religion catholique qui a duré un peu plus d’un siècle, à partir de la révolution en 1789, et peut-être même antérieurement, peut-on faire remonter aux Lumières la genèse de ce texte.
On aurait tort de le limiter à ce seul conflit.
Bien sûr, cette loi n’est pas polémique. Une loi de cette portée, peut-elle être polémique ? Au départ, il y a ce conflit entre l’Église et l’État, mais je rappellerai quand même ce que disait Jules Ferry, en 1881, c’est intéressant, il disait : « nous n’avons ni le devoir ni le droit de faire la chasse aux consciences. Nous avons voulu la lutte anticléricale mais la lutte antireligieuse jamais ».
Certes, il y a ce conflit, mais on aurait tort de voir dans la loi de 1905, la cause de ce que l’on peut un peu déplorer aujourd’hui, c’est-à-dire un certain matérialisme et une certaine banalisation dans la société, ce n’est absolument pas cela que le législateur voulait à l’époque.
M.H. : Vous parlez de la société et de notre société en particulier. On dit partout qu’elle est en crise . De l’idée de certains qui pensent qu’il conviendrait de revoir cette loi ou de la modifier ou de lui apporter quelques changements, que pensez-vous ?
J-J. R. : On ne peut pas modifier, on ne doit pas modifier un texte qui est aussi beau et aussi clair. On ne doit pas le modifier parce que - je ne sais pas qui l’a dit - un texte est parfait - non pas lorsqu’il n’y a rien à ajouter mais lorsqu’il n’y a rien à retrancher.
De ce texte, de ces sept mots fondateurs, il n’y à rien à retrancher.
Ce que l’on peut faire aujourd’hui et d’ailleurs le législateur ne s’en est pas privé, c’est bien sûr, prendre des lois interprétatives.
Il y a eu de nombreux textes - je ne les ai pas en mémoire - mais je crois que la loi a été modifiée en 1907, en 1908, 1909, il y a eu plusieurs modifications.
Ce n’est pas la question. Il y a, vous le savez, puisque c’est un de nos Frères maçons, Montesquieu, qui a parlé de l’esprit des lois, l’esprit de cette loi ne doit, lui, en aucun cas ne doit être changé.
Il faut laisser cette loi vivre, évoluer parce que 1905, c’est une naissance et puis depuis elle évolue.
Est-ce à dire que parce qu’elle aurait un peu plus d’un siècle, il faudrait la jeter aux orties ! Je n’en crois rien. Il ne faut pas fondamentalement la réformer et la modifier et surtout pas procéder, comme ce mot horrible que j’entends, à un nettoyage ou un toilettage.
M.H. : Les Francs-maçons sont sortis dans la rue, ce qui est assez rare. On en a vu un certain nombre vêtus de leur sautoir de dignitaire pour justement célébrer ce centenaire, cela vous paraît-il une bonne chose qu’ils sortent au grand jour ?
J-J. R. : On peut être réticent sur les anniversaires et les commémorations, le mot que j’employais tout à l’heure ; il n’en reste pas moins qu’à partir du moment où cela permet de se rappeler, de raviver la mémoire, de questionner, tout est bon.
Les défilés cela ne fait de mal à personne. Je suis bien sûr totalement solidaire de mes Frères qui ont défilé, même si je n’étais pas moi-même parmi eux ce jour-là.
M.H. : Cette loi de 1905, elle est toujours d’actualité, on vient de le dire. Elle répond peut-être à un certain nombre de questions qui se posent dans notre société d’aujourd’hui, celle du 21e siècle, des sujets parfois brûlants :
— tels que les signes religieux portés dans les écoles,
— le financement des édifices de culte,
— les origines chrétiennes de l’Europe
qui ont fait aussi l’objet d’un débat, il y a quelque temps pour savoir s’il fallait ou non approuver le projet de constitution.
Comment les Francs-maçons peuvent-ils essayer d’apporter des réponses autrement que par oui ou par non ?
J-J. R. : Vous posez plusieurs questions à la fois, je voudrais faire un petit retour sur l’historique et sur l’opposition qu’il y a eu entre l’État et les religions, surtout l’État français et la religion catholique.
J’espère répondre à vos questions d’une façon un peu générale. A travers cette loi s’est posée la question de l’enseignement.
Il s’agissait de retirer à une religion le monopole de l’enseignement.
Une religion, par définition, une religion monothéiste révélée, comme la religion catholique, prétend énoncer la vérité. C’est-à-dire avoir réglementé l’ensemble des actes et des comportements de l’homme.
Je citerai Jean-Paul II qui disait : « l’Église a le devoir et le droit originel d’enseigner aux hommes la vérité révélée ».
Par conséquent, pour le législateur de l’époque, il s’agissait de soustraire l’éducation à des gens, qui, de parfaite bonne foi, estimaient qu’étant détenteur de la vérité, ils avaient à la faire appliquer. Ils avaient à la transmettre, c’était une tradition.
Eh bien, c’est la même question qui se pose aujourd’hui, à travers des sujets, qui ne sont pas tous de même importance. C’est d’ailleurs un phénomène de notre époque de niveler tous les sujets, certains sont plus importants que d’autres.
L’idée, c’était de soustraire cet enseignement parce que justement celui qui détient, ou qui croit détenir la vérité parce qu’il a accédé lui-même à sa propre vérité, celui-là ne doit en aucune façon la transmettre.
Si l’on veut comprendre cette loi de 1905, il faut se rappeler et là, excusez-moi de rester dans des termes un peu généraux, mais je crois que c’est important de situer cela, c’est une Loi de séparation.
Vous disiez tout à l’heure que le mot laïcité n’était pas dans la loi. C’est exact, pas plus d’ailleurs que le mot religion, en revanche le législateur de 1905 utilisait le mot culte et surtout le mot séparation.
Séparation entre celui qui détient une vérité, qui détient - peut-être grâce au travail qui lui a permis d’accéder à cette vérité - une autorité spirituelle et celui qui doit enseigner la méthode.
Jean-Jaurès disait, il faut bien citer tous ces hommes magnifiques qui ont été à l’origine de cette loi, à la Chambre, le 4 mars 1904 : « seuls, dans une démocratie républicaine, ont le droit d’enseigner ceux qui reconnaissent, à titre absolu, le droit de la personne humaine à la liberté illimitée des pensées et des croyances ».
M.H. : Ce qui pose tout de même la question des écoles privées ! Nous n’allons pas entrer dans ce débat-là car on pourrait y passer une 2e émission.
Je voudrais vous interroger à propos d’une interview qu’a donnée notre Grand Maître, Alain Pozarnik, au Figaro, la semaine dernière.
Évoquant la méthode initiatique, il écrit : « cette méthode de perfectionnement d’achèvement de l’homme peut être appliquée dans l’éducation des jeunes enfants, dès la 6e, et poursuivie jusqu’en terminale, elle répondrait à la crise du sens », cela vous paraît quelque chose de possible ?
J-J. R. : Certainement. Le Grand Maître, de la Grande Loge de France, emploie des mots qui sont forts et qui sont certainement à méditer, notamment le mot méthode.
Nous disons, nous autres Maçons, que la Franc-maçonnerie n’est pas une doctrine, c’est une méthode. Celui qui détient la méthode, est tout à fait apte à l’enseigner, à la communiquer, pourquoi pas dès la 6e !
La méthode c’est quoi ? C’est justement une interprétation infinie, et pour nous Maçons, l’interprétation infinie des symboles. C’est une méthode de questionnement, toujours renouvelée, qui permet précisément d’accéder par soi-même, à travers l’interprétation, à sa propre vérité.
Bien sûr, il n’y a rien de contradictoire, il n’y a rien de néfaste à ce que cette méthode soit enseignée aux enfants dès le plus jeune âge. Je le répète, c’est une méthode d’interprétation, c’est, ce qui permet d’accéder à la pensée et ce qui permet d’accéder à la liberté de conscience, à la conscience.
M.H. : Notre Grand Maître termine cette interview, en disant : « la connaissance maçonnique, transmise laïquement, est l’autre voie d’espérance pour l’homme et pour notre civilisation ». Qu’en pensez-vous ?
J-J. R. : Transmise laïquement, c’est tout à fait vrai. Je ne veux pas interpréter ce que dit Alain Pozarnik. Mais je suppose que c’est bien de cela dont il s’agit, à savoir la transmission laïque, c’est la transmission, non pas d’une vérité, mais d’un savoir-faire de la façon dont on peut accéder à la vérité.
En d’autres termes, le sens qu’un individu peut trouver à sa vie, ce qui est l’expérience d’une illumination, ce que nous prétendons nous autres initiés, ce sens, en soi, est incommunicable.
L’expérience de l’illumination, mais ne me prenez pas pour un mystique, je n’en suis absolument pas un, elle est incommunicable.
Ce qui est communicable, ce n’est pas l’expérience de la découverte du sens, ce sont les chemins, c’est la méthode, la manière de procéder, grâce à laquelle, pourront être évitées les illusions et pourront être discernés les chemins.
Progressivement, et là, peut-être je commence à répondre aux différentes questions que vous m’avez posées, c’est-à-dire que souvent les sujets qui nous sont posés, nous sommes en face d’êtres qui ont un désir acquis, un désir presque imposé et donc il ne s’agit pas de remplacer ce désir par un autre.
Il s’agit en revanche d’éviter, de dénoncer les illusions, les mauvais chemins ...
M.H. : Merci Jean-Jacques Rooryck, je garderai de votre dernière intervention le mot illumination, puisque c’est la période, et j’en profiterai pour souhaiter à toutes et à tous d’excellentes fêtes de fin d’année.







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