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Emission d'Octobre 2005

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Dialogue avec le Grand Maître, Alain Pozarnik

Invités : Alain Pozarnik, Grand Maître

Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
Je reçois aujourd’hui Alain Pozarnik.

Marc Henry  : Je vous reçois parce que c’est pour nous, Francs-maçons, la rentrée. Vous avez été réélu en juin, pour une deuxième année, à la grande maîtrise de la Grande Loge de France, pourriez-vous nous dire quels enseignements vous avez tirés de cette première année à la tête de l’Obédience ?
Alain Pozarnik : J’ai pu constater combien l’homme est riche ; combien les hommes ont envie de travailler sur eux-mêmes ; combien ils ont envie de se retrouver, d’être ; d’être plus eux-mêmes et d’oublier un peu le mécanisme de l’avoir qui nous encercle habituellement. L’homme a besoin d’approfondir le mystère de la vie et d’achever sa construction pour être davantage ce qu’il est.

M.H.  : J’imagine que vous avez beaucoup voyagé au cours de cette première année, à la rencontre des Frères et peut-être des Sœurs mais également d’un grand nombre de profanes, là encore quels sont les enseignements que vous avez tirés de toutes ces rencontres ?
A.P. : J’ai pu voir que dans une société qui est en manque de repères, une société où les valeurs disparaissent petit à petit, les femmes et les hommes ont vraiment envie de retrouver certaines valeurs, les valeurs essentielles qui font qu’à l’intérieur d’eux-mêmes il y a une « humanitude » universelle qui leur donne une direction, pour vivre.

M.H.  : Une nouvelle année pour vous, quels sont les projets en cours, ou à venir ?
A.P. : L’an dernier, j’ai surtout insisté sur le travail que nous faisons dans nos Loges, c’est-à-dire le perfectionnement de l’homme, le travail sur l’initiation, la sagesse, la connaissance de soi.
Ce travail, n’est pas un travail égotiste qui permet d’être satisfait de soi-même. Ce travail doit être mis à l’épreuve de la vie quotidienne.
Cette année, je souhaite que nos Frères bénéficient ou poursuivent leur travail en voyant s’ils peuvent avoir un regard différent sur la société. Ce regard est la mesure de leur réel progrès.
Habituellement, nous sommes toujours pris par la société, c’est-à-dire que nous avons peur pour nous-mêmes, c’est l’ego qui tremble. Nous avons envie d’avoir plus, nous avons envie de nous affirmer et chacun se déchire. Chacun devient un peu mesquin et parfois indigne simplement par goût de l’avoir et du pouvoir.
Il y a un certain nombre d’années, l’homme mettait Dieu au centre.
Et puis au XVIIIe siècle, au XIXe siècle et même au XXe siècle, on a mis les sciences au centre de la réflexion. Les sciences sont devenues une véritable religion, une espérance.
Je crois qu’aujourd’hui, dans ce siècle naissant, c’est l’homme que l’on va mettre au centre et c’est la chose la plus difficile à faire. Lorsqu’on pense à une action on pense tout de suite à « quel est mon intérêt » et non pas « à quel est l’intérêt de l’homme ou le mien en tant qu’homme, quelle est la valeur essentielle profonde, le sens de la vie ? ». On choisit nos actions en fonction de nos intérêts et non en fonction du sens de la vie humaine.

M.H.  : Vous disiez Dieu d’un côté, la science de l’autre, cela on le retrouve encore dans nos sociétés contemporaines, certaines fonctionnent encore avec Dieu comme référence première, d’autres avec la science comme référence première, comment peut-on concilier semble-t-il deux oppositions ?
A.P. : Je ne crois pas qu’il y ait une opposition dès le moment où l’on met l’homme au centre de notre conscience.
Suivant la pensée, suivant le désir, suivant son appel profond on peut mettre l’être intérieur au centre, donner du sens à la vie, devenir plus et mieux humain.
Je crois, que l’essentiel de la maçonnerie c’est de posséder et de préserver le grand secret du sens de la vie. Il faut le transmettre non pas en l’imposant, non pas en le disant mais en permettant de le découvrir. Chacun, par son expérience, peut trouver le sens. On ne peut le trouver que si l’on désire le trouver. Tout le monde ne désire pas trouver le sens, beaucoup désirent surtout posséder de plus en plus de choses, soit en s’affirmant en tant que pouvoir, soit en s’affirmant en tant que finances. En fait, ils ne sont rien et désirent paraître.

M.H.  : Comment justement amener ceux-là à changer de regard ?
A.P. : Pour changer de regard, c’est une expérience tout à fait nouvelle, il faut d’abord commencer par la connaissance de soi.
Nous ne nous rendons pas compte à quel point nous ne nous connaissons pas. Nous ne nous rendons pas compte à quel point nous sommes l’objet de nos mécanismes affectifs, de pensée, d’émotion, à tel point que lorsque nous pensons quelque chose ou que nous avons une impulsion, nous croyons que c’est nous. C’est nous en tant qu’être extérieur, mécanique. Mais existe-t-il un « nous » essentiel qui soit la raison pour laquelle nous ayons à vivre, qui puisse donner un sens profond à la vie et qui puisse orienter, par notre conscience, nos actes et nos pensées alors que nous sommes toujours l’objet de mécanismes et emportés par nos pensées ?
Il y a une méthode initiatique qui est universelle, qui date de la nuit des temps et qui décrit très exactement le chemin à faire. Le premier, c’est cette connaissance de soi mais très objective qui ne regarde personne d’autre que soi-même et qui nous permette de voir l’horreur de la situation, mais horreur non pas critiquable, non pas une horreur de jugement mais un sentiment d’ horreur qui nous donne envie de devenir autre.

M.H.  : Nous sommes très peu de chose, c’est ce que vous êtes en train de nous dire !
A.P. : Nous sommes tellement peu de chose, en tant qu’enveloppe, que contenu, ainsi nous sentons bien à l’intérieur de nous-mêmes cet appel à être meilleur, à être plus juste, plus aimant, plus fraternel, un appel à devenir plus nous même que nous même.
Comment répondre à cet appel ; quelle est notre place ?
Cela, c’est tout le chemin de la Maçonnerie et des Ordres initiatiques qui nous permet de nous connaître puis de connaître le monde et enfin de voir comment nous pouvons agir dans ce monde ; quelle est notre place ?
Cela, c’est le travail en Loge, c’est le travail que nous pouvons faire dans nos ateliers quand on est tous orientés vers le même désir.
Mais à l’extérieur comment faire ?
Je crois qu’il y a une analogie et une translation à faire, non pas pour faire de l’initiation à l’extérieur - je disais tout à l’heure que tout le monde n’en a pas envie - mais tout le monde a envie d’être et d’être soi-même pour être différent.
On pourrait dès le plus jeune âge, même dans les écoles, faire vivre une matière supplémentaire où le jeune enfant puisse s’interroger sur ce qu’il est !
Il faut qu’il sache le plus de choses possibles et c’est l’objet de l’école mais en même temps lui faire découvrir ce qu’est un être humain, comment il fonctionne, quelle est sa nature et comment il a envie de s’affirmer dans ce monde, au lieu d’être toujours en lutte pour affirmer non pas soi-même mais affirmer son ego, des pensées qui sont toujours les mêmes : « L’autre possède et moi je n’ai pas, l’autre fait et moi je ne fais pas » et ce sont des conflits.
Est-ce qu’on peut vivre dans le conflit ou est-ce qu’on a envie de répondre un jour à ce qu’est vraiment un homme ?

M.H.  : Nous avons souvent évoqué au cours de cette émission le développement du Rite Écossais Ancien et Accepté, qui est celui que nous pratiquons à la Grande Loge de France, comment convaincre aujourd’hui un homme ou une femme du XXIe siècle, siècle de la vitesse, siècle de « j’achète et je jette une fois que j’ai consommé », d’entrer dans un schéma de pensée qui demande autant de présence et autant de durée, de persévérance voire d’opiniâtreté ?
A.P. : Je ne crois pas que l’on puisse convaincre. Je crois qu’il y a simplement un état d’esprit qui peut, petit à petit, changer, qui peut servir de référence et d’exemplarité. Partout on convainc qu’il faut acheter, qu’il faut posséder et qu’il faut jeter. On entend à la radio et à la télévision que c’est bien. Cette presse, cette télé, cette radio, cette communication peut se mettre au service de l’homme, au lieu de se mettre uniquement au service de l’économie. La communication peut participer à notre élévation par la transmission des valeurs humaines à forger. Ça aussi c’est bien ! Non ?

M.H.  : À ce propos, au service de l’homme disiez-vous, la Grande Loge de France, au-delà de cet aspect initiatique que vous venez de développer, en possède quelques autres.
Nous avons reçu il y a quelques mois Serge Aizenfisz qui était venu nous parler du groupe de réflexion sur l’éthique mais il existe d’autres structures au sein de la Grande Loge de France que nos auditeurs connaissent peut-être peu. Je pense notamment à une Commission qui se réunit depuis de nombreuses années, qui est la Commission des Droits de l’Homme.
A.P. : Oui, parce que les Droits de l’Homme ce n’est pas quelque chose que l’on doit savoir. Les Droits de l’Homme c’est quelque chose que l’on peut ressentir, vivre, qui implique des devoirs. Tant qu’il n’y a pas de devoirs, tant que l’on ne ressent pas qu’il y a des choses que l’on doit s’interdire au nom simplement de la dignité humaine, on demande toujours aux autres de respecter les Droits de l’Homme mais dans les plus élémentaires rapports entre deux personnes, on ne les pratique même pas.
Je crois qu’il est bon qu’une Commission comme celle-là existe parce qu’elle permet de mettre des hommes en chantier pour se connaître, se voir et se permettre de pratiquer vraiment la dignité humaine.
Nous avons un autre chantier parce que tout à l’heure je parlais des jeunes enfants qu’il faut éveiller à leur battement de cœur et aux battements de l’éducation et de la transformation. On va passer du bébé à l’enfant, de l’enfant à l’adolescent, de l’adolescent à l’adulte, tout cela se fait mécaniquement on n’en prend même pas conscience et il est bon d’éveiller le sens de la conscience. Nous avons une Commission qui travaille sur la transmission aux jeunes enfants.

M.H.  : Depuis hier, se tient dans notre Hôtel de la Grande Loge de France le salon du Livre maçonnique, est-ce que vous pourriez nous en dire quelques mots ?
A.P. : Le Livre fait partie de la culture. La culture fait partie de l’éveil, l’éveil fait partie de l’évolution de l’homme animal en homme véritable.
Il est intéressant d’éveiller son esprit, si l’on reste dans toutes nos habitudes on finit par vivre complètement mécaniquement, par rabâcher, par devenir obsessionnel. Il faut s’ouvrir au merveilleux de la vie.
Lorsque l’on rencontre de nouvelles pensées, il ne s’agit pas d’être pas d’ accord, il suffit d’éveiller le sens critique de l’esprit, d’acquérir cette liberté d’esprit et de conscience qui permet aux hommes de se rencontrer, de se respecter et d’être tolérant, et dans un ensemble comme le nôtre où nous ouvrons au public le salon du livre maçonnique, eh bien cela permet à tout le monde de voir toutes les civilisations et de voir toutes les initiations possibles écrites et décrites suivant la sensibilité des auteurs, c’est l’expression de la liberté réellement vécue.

M.H.  : Ce salon est bien entendu ouvert à tous et à toutes, il n’y a pas de droit d’entrée, on peut donc encore, à l’écoute de cette émission aller directement à la Grande Loge de France, 8 rue Puteaux 75017 Paris, pour participer aux différentes conférences et tables rondes.
Il y en a une je crois cet après-midi où un ancien Grand Maître du Grand Orient va débattre d’un sujet dont on a beaucoup entendu parler ces derniers temps dans les différents médias, à savoir son ouvrage intitulé : « Crépuscule des Frères, le déclin de la Franc-maçonnerie ».
Quelle est votre opinion sur cette prise de position ?
A.P. : Je crois qu’il a tout à fait raison. Si la Maçonnerie veut poursuivre et répondre aux désirs de l’homme, il faut une nouvelle Maçonnerie, telle qu’elle a toujours été pratiquée à la Grande Loge de France. C’est le crépuscule de l’ancienne Maçonnerie, pratiquée par d’autres Obédiences, qui est une Maçonnerie politique, affairiste, et cette Maçonnerie n’intéresse plus personne. Ce qui nous intéresse et ce qui intéresse les hommes c’est vraiment le sens initiatique, comment la Maçonnerie peut permettre l’éveil de la conscience, peut permettre d’agir et de développer notre civilisation. Cette Maçonnerie-là, qui est traditionnelle, a le plus bel avenir devant elle, parce que nous avons besoin dans notre civilisation de tous les critères et de toutes les méthodes que peut porter la Maçonnerie actuelle de la Grande Loge de France.

M.H.  : Il y encore des tables rondes, il y a également un kiosque des Obédiences, qu’est-ce qu’il faut comprendre par cette expression ?
A.P. : Il existe plusieurs Obédiences en France et c’est très bien ainsi, des Obédiences masculines, des Obédiences féminines, des Obédiences mixtes, si bien que chacun, en fonction de ses penchants, j’allais dire profanes, puisque quand on entre on ne sait pas, peut choisir une Obédience ou une autre. A partir de là, on développe cette conscience intérieure, qui elle est universelle et la même chez toutes les femmes et chez tous les hommes.

M.H.  : Autrement dit, les auditeurs qui souhaiteraient s’informer sur l’une ou l’autre des pratiques, des rites, des différents moyens d’être initiés dans l’une ou l’autre de ces Obédiences peuvent venir, cet après-midi à la Grande Loge et rencontrer des Frères et des Sœurs qui pourront les guider.
A.P. : De toutes les Obédiences, avec, en même temps, des petits opuscules qui permettent à chacun de lire, d’emporter et de réfléchir sur ce qu’est une Obédience.

M.H.  : Il y a aussi un autre grand moment qui va se produire dans quelques semaines, c’est ce que nous appelons les Journées du Souvenir. Est-ce que vous pouvez évoquer ce que vont être ces journées ?
A.P. : Les journées du Souvenir, c’est une journée pendant laquelle nous entrons à l’intérieur de nous-même et nous nous disons qu’à travers tous les siècles et particulièrement le XXe siècle, qui est un siècle où l’on s’enorgueillit de tant de science et de techno sciences, c’est peut-être le siècle le plus monstrueux en tant que barbarie humaine. Autrement dit, en nous il y a toujours ce barbare.
Les Grecs disaient que le barbare c’est celui qui vit en dehors de la nature. Alors ! comment sentir la nature, l’essence de la nature, pas simplement la nature superficielle, multiforme telle qu’on la voit mais qu’est-ce qu’elle représente dans son essence et dans sa forme. Quelle est la nature de l’homme ?
Est-on capable de vivre en fonction de la nature ? Sûrement pas ! Il est bon de savoir qu’il faut se rappeler. Se rappeler ce n’est pas simplement la mémoire intellectuelle, c’est se rappeler en tant qu’homme, profondément au centre de soi-même, se rappeler à soi-même pour être ce que l’on est.

M.H.  : Au demeurant, au cours de ces journées qui auront lieu au mois de novembre, nous allons honorer la mémoire de ceux qui ont disparu et en particulier de ceux qui ont disparu sous l’occupation nazie !
A.P. : Oui parce que cela a été le grand drame du siècle dernier.
J’aime bien que la Maçonnerie se tourne vers l’avenir plutôt que vers le passé. Je trouve dommage que la Maçonnerie soit toujours en train de fêter les 100 ans de ceci ou les 150 ans de cela, ou même la naissance de quelqu’un il y a 200 ans ou quelque chose qui a été fait par des Maçons disparus ou encore vivants, il y a 30 ans.
Ce qui est intéressant c’est l’avenir. Lorsque l’on se rappelle à soi-même et lorsque l’on est soi-même alors c’est une autre vision de la nature parce que l’on est objectif. S’entraîner à l’objectivité, savoir que l’on peut devenir barbare si l’on est pris par ses pulsions, cela devient horrible et c’est cela l’horreur de la situation. C’est cela qui peut nous donner le désir et l’envie de progresser. Ne peuvent progresser que ceux qui en ont le désir, on ne peut pas l’imposer.

M.H.  : Je souhaiterais également que vous évoquiez pour nous, dans les quelques minutes qui nous restent des conférences qui sont également ouvertes à tous et à toutes, celles de Condorcet Brossolette ?
A.P. : Oui c’est une série de Conférences qu’organise la Grande Loge de France, une fois par mois, le 3e samedi de chaque mois pour que les profanes, ceux qui ne connaissent pas la Maçonnerie, ceux qui ne connaissent pas l’initiation, puissent se retrouver, dans ce lieu, j’allais dire magique, dans ce lieu privilégié où règnent le respect, la dignité, la sérénité pour travailler et évoluer vers cette conscience dons nous rêvons tous.


M.H.  : Merci Alain Pozarnik. Je vous souhaite une très belle seconde année pour aller vers la troisième.
A.P. : Merci à tous.

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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