Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour.
Au micro,
Bernard PLATON
Serge DEKRAMER
Bernard Platon : Aujourd’hui nous avons le plaisir de recevoir Michel Raday, franc-maçon de la Grande Loge de France ; il a été initié il y a une vingtaine d’années. Il est par ailleurs un des « Officiers » de notre maison, il en est le Grand Trésorier, en d’autres termes, il administre ses finances.
Bien entendu, tout le monde s’imagine qu’il règne sur des sommes « affolantes » et que nos budgets sont à un niveau très élevé. Eh bien non ! comme il a été dit à plusieurs reprises, le budget de la Grande Loge de France repose sur les cotisations de chacun des Frères, de chacune des Loges de la Grande Loge de France, qui rappelons-le, sont à peu près 700 et qui comprennent en gros 25 000 à 26 000 Frères.
Michel Raday quelle est la vérité sur le budget de la Grande Loge de France ?
Michel Raday : Le budget de la Grande Loge de France puisque nous sommes en pleine période de budget, nous sommes à 8 jours de le présenter à notre Assemblée Générale, il est pour schématiser de 5 millions d’euros.
B.P. : 5 millions d’euros. Je pense que c’est une information qui peut être utile mais là n’est pas le sujet.
Avec Michel Raday nous allons parler de l’initiation, parce qu’autant il est nécessaire d’avoir de l’argent, pour faire vivre toute association ; la matière n’est pas dissociable de l’esprit.
Nous allons parler plutôt de l’ « initiation ».
Michel Raday, vous avez été initié il y a une vingtaine d’années. Vous assumez des responsabilités dans la vie profane d’agent commercial, cela n’a rien à voir avec une responsabilité tant initiatique que matérielle.
Grand Trésorier, vous faites donc partie de l’élite intellectuelle, la maçonnerie c’est une élite intellectuelle, non ?
M.R. : Non justement c’est toujours ce que je me plais à combattre et je ne voudrais pas que la franc-maçonnerie apparaisse comme une élite intellectuelle. Je disais tout à l’heure lorsque nous bavardions, je souhaite que chacun comprenne que la démarche maçonnique s’inscrit pour le plus grand nombre dans la démarche d’hommes ordinaires.
Serge Dekramer : C’est-à-dire que si les maçons sont des élus, c’est parce qu’ils ont des responsabilités à remplir...
M.R. : Oui je crois que l’on a trop tendance parfois à confondre, il y a une confusion entre l’élite et l’élu. Je crois qu’il faut prendre l’élite dans le sens noble du terme.
B.P. : Cela serait plutôt une élite du cœur !
Vous êtes d’Avignon, vous êtes dans deux Loges je crois ?
M.R. : Il y a à Avignon 3 Loges de la Grande Loge de France.
B.P. : Et vous, vous êtes dans deux ?
M.R. : Je suis dans une Loge d’Avignon et dans une Loge d’Arles, Arles où j’ai été initié.
B.P. : Elles sont constituées de qui ces Loges ?
M.R. : Elles sont tout simplement le reflet de la vie civile, c’est une re-transposition de ce que l’on trouve normalement dans une ville, dans des villes de sous-préfecture, après c’est la dimension qui change.
B.P. : Donc ce sont 3 Loges, dont vous parlez à Avignon, qui sont parmi les 700 Loges de la Grande Loge de France. Qu’est-ce qui unit les Frères qui sont dans ces Loges ?
M.R. : Je crois que ce qui unit ces Frères, ce qui unit tous les Frères d’Avignon aux autres Frères, au-delà de la Grande Loge de France, dans la démarche maçonnique, c’est tout simplement un jour l’envie de se regarder un petit peu dans la glace, de savoir quelle est sa situation dans le monde, quelle est sa situation dans la vie, et puis de faire le constat que finalement, aux questions que l’on est amené à se poser, si tant est que l’on s’en pose, eh bien l’on s’aperçoit que l’on a pas de réponses. Ce qui nous est proposé ne nous satisfait pas.
Je crois que cette démarche c’est là, je pense, où les bonnes questions vont être posées ; cette démarche est une démarche individuelle, comme je me plais à le dire, la réalisation de cette démarche ne se fait qu’avec les autres.
B.P. : Ce qui unit les francs-maçons, est-ce que ce n’est pas comme on le dit dans les rituels l’ « amour fraternel » ? que signifie l’amour fraternel ?
M.R. : L’amour fraternel, contrairement à l’amour du monde profane, je dirais, il ne faut pas en parler. Je crois qu’il faut le vivre, qu’il faut le démontrer.
S.D. : Précisément, cette notion de fraternité, liée à la maçonnerie, est un élément extrêmement important parce que c’est fondamentalement l’altérité qui s’exprime, altérité et maçonnerie sont synonymes me semble-t-il !
C’est important dans la mesure où nous considérons, nous maçons que l’on ne peut exister, vous l’avez dit d’ailleurs, que par l’autre et pour l’autre. Cette notion d’échange avec l’autre me paraît extrêmement importante, je pense que c’est ce que vous vouliez dire ...
M.R. : C’est exactement ce que je souhaite dire, c’est exactement ce qu’il faut dire dans le monde profane comme nous avons l’habitude de l’appeler. Ceux qui nous rejoignent, doivent être animés de ce souci de vouloir rencontrer l’autre, car c’est en rencontrant l’autre qu’ils vont véritablement mieux se connaître. Je crois que ce n’est que dans le regard de l’autre, qui est quelque part un autre soi-même, que véritablement l’homme, le franc-maçon, prend conscience de ce qu’il est, prend conscience de ce qui lui manque et trouve avec les autres ce qu’il est venu chercher.
S.D. : Ce qui oblige d’ailleurs à une certaine humilité, si je veux recevoir l’autre, je suis bien obligé de laisser la place à l’autre et de m’oublier un petit peu moi, de faire taire un petit peu mon ego, cela me paraît être important.
M.R. : Vous avez tout à fait raison. Vous venez en quelque sorte, en parlant d’humilité, et dans la description que vous y ajoutez, de nous parler de la tolérance. Vous venez de nous faire toucher du doigt ce qu’est la tolérance. La tolérance c’est tout simplement comprendre que l’autre est différent et que c’est ainsi que nous le recevons. C’est ainsi que nous allons à sa rencontre parce que pour un franc-maçon ce qui est important c’est d’aller à la rencontre de celui qui ne l’est pas encore ou de celui qui va le devenir.
S.D. : Au fond c’est la définition de l’amour fraternel dont on parlait.
M.R. : C’est l’amour fraternel.
B.P. : Si effectivement l’amour fraternel repousse ou plutôt accepte l’humilité, elle refuse et elle repousse la vanité, le mauvais orgueil, j’allais dire, parce que l’orgueil est quelque chose de très positif, cela fait faire des choses et cela fait tenir l’homme debout mais la vanité, je crois que c’est Nietzsche qui disait, qui appelait cela « la peau de l’âme », la peau qui recouvre l’âme.
M.R. : Oui l’ambition et l’orgueil, au bon sens du terme, sont des qualités qui maintiennent l’homme debout ou lorsqu’il est fatigué lui permettent de retrouver en lui l’énergie dont il a besoin pour continuer.
B.P. : L’ambition est en fait un mauvais compagnon !
M.R. : Je ne sais pas si l’ambition est un mauvais compagnon, lorsque l’ambition est mise au service du plus grand nombre. Dans l’ambition, on peut ambitionner, on peut avoir un objectif et je crois que l’ambition n’est pernicieuse que lorsqu’elle est mue par la vanité.
B.P. : Un Frère de la Grande Loge de France qui est « Grand Trésorier », cela n’a pas de cœur ! Je me suis laissé entendre dire, que vous êtes un adepte d’une sorte de machine que vous auriez inventée qui s’appelle un « fraternaumètre », qu’est-ce que cela veut dire ?
M.R. : Dernièrement, à Marseille, j’ai eu l’occasion de proposer cet outil de mon invention, qui je crois n’est pas forcément de mon invention ; il me semble, en effet, l’avoir déjà entendu ou l’avoir déjà lu. Je n’ai fait que peut-être y apporter mes corrections personnelles et mes regards personnels. Le « fraternaumètre », c’était un clin d’œil pour justement, dans l’échelle de valeurs et de mesures que proposait ce « fraternaumètre » diagnostiquer un petit peu tous les comportements qui n’étaient pas ceux que nous attendions, d’un franc-maçon qui s’est engagé dans une véritable démarche spirituelle.
B.P. : C’est un clin d’œil, mais cela serait un sacré outil à avoir dans le monde actuel !
S.D. : Lorsque nous discutions hors antenne, vous nous disiez que la maçonnerie, pour vous, d’ailleurs pour la plupart d’entre nous, vous avait beaucoup apporté ; est-ce que vous pouvez préciser votre pensée ?
M.R. : La maçonnerie n’est certainement pas l’unique méthode initiatique, elle n’est qu’un des courants du long fleuve qui conduit à la « connaissance ». J’ai personnellement choisi celui-là. J’ai choisi celui-là, d’abord parce qu’on me l’a proposé et parce qu’après un certain nombre de réflexions, d’observations j’ai senti que c’était cette voie qu’il fallait que je choisisse.
Pour l’avoir dit hors antenne tout à l’heure, mes études secondaires se sont accomplies dans une Institution religieuse et je dois dire que je n’ai pas trouvé là les réponses aux questions que je me posais.
Je crois que dans ces regards, plus particuliers, que sont ces institutions on a toujours tendance à vouloir apporter des réponses.
En maçonnerie je crois que l’on a cette propension à vouloir toujours poser des questions et essayer de poser les bonnes questions. Vous entendrez peut-être souvent que je répète - je crois - c’est à dessein.
Un franc-maçon sincère dans sa démarche est quelqu’un qui doit douter, qui ne doit pas penser qu’il détient la vérité ou qu’il l’a trouvée. Je crois qu’au contraire celui qui vient nous rejoindre doit être prévenu, que chez nous, il sera toujours à la recherche de la vérité mais qu’il ne la trouvera jamais.
S.D. : C’est ce que nous disait à l’antenne, il y a quelque temps, Michel Barat ; il nous disait que le maçon est quelqu’un qui doit avoir la faculté de pouvoir dire non, pour pouvoir avancer.
B.P. : Dire non ; on a parlé d’amour, on a parlé de fraternité, on a parlé de l’appareil de mesure « fraternaumètre » qui mesure la fraternité, on a pas parlé de souffrance et en fait dans ce que vous dîtes, dans votre démarche personnelle vous avez dû assumer du travail, parce que la maçonnerie c’est aussi l’école du travail.
On « glorifie » au sens symbolique du terme le travail, cela veut dire que quand on travaille, quand on chemine, comme un sportif ou comme un alpiniste ou comme un chercheur de quelque nature que ce soit, on souffre.
L’effort est une souffrance. Est-ce que cette souffrance ne vous a pas submergé ?
M.R. : Vous me faites penser, en reparlant du « fraternaumètre », à la conférence que je donnais à Marseille, dernièrement. Lorsque je parlais de ce « fraternaumètre », l’un des intervenants, à l’issue de mon intervention, disait en substance : notre Frère a dû être malheureux et a dû souffrir...
Je me souviens de lui avoir répondu, la maçonnerie ne m’a pas rendu malheureux, bien au contraire mais elle m’a fait souffrir et me fait souffrir.
Je ne crois pas qu’il y ait de démarche maçonnique sincère qui ne puisse s’exercer sans souffrance.
Lorsque comme Montaigne, nous disons que les Tenues en Loges doivent permettre aux cervelles de se frotter les unes contre les autres, lorsqu’on parle en langage symbolique, chez nous, des pierres qui se frottent les unes contre les autres, je ne pense pas que se frotter l’un à l’autre se fasse sans souffrance. Constater que nous avons un certain nombre de défauts, de carences que nous devons combattre, admettre ses erreurs - qui veut mieux se connaître en reconnaissant l’autre - fait souvent souffrir.
S.D. : Il me semble que vos propos mettent en évidence que le maçon est avant tout un créateur en fait, un poète au sens grec du terme. La création s’est toujours fait avec souffrance, c’est inhérent à l’accouchement. Je crois que la maçonnerie, d’après ce que vous dîtes, est vraiment un acte de création. D’ailleurs nous l’appelons « l’art royal », je pense que ce n’est pas pour rien.
B.P. : J’apporterai une petite nuance, je me demande si nous ne sommes pas que des « pro-créateurs », ce qui est un petit peu différent. Il y a des niveaux. Le créateur c’est quelque chose de totalement absolu, c’est le chef d’œuvre, j’allais dire divin, d’une certaine manière et peut-être qu’on concourt à la création donc nous ne serions peut-être que des pro-créateurs, C’est une nuance...
S.D. : Je crois que nous sommes aussi des créateurs de sens.
M.R. : Là nous sommes bien d’accord ; mais si vous parlez de procréation - et pour revenir très rapidement sur le trait d’union que nous faisions tout à l’heure avec la religion - vous venez de le dire en parlant d’accouchement, tu accoucheras dans la souffrance ; quelle plus belle joie une fois l’accouchement terminé puisque la naissance, qui est celle dans laquelle tout le monde est témoin, est une grande joie.
Je crois que notre démarche également s’inscrit dans une démarche où la souffrance n’est pas absente mais quelle joie lorsqu’on est le témoin de son propre progrès.
B.P. : Ce que vous dites m’amène à vous parler d’un coup de téléphone, que j’ai reçu il y a quelques jours, d’un de nos Frères qui est médecin obstétricien et dont la femme vient d’avoir un troisième enfant, dont le prénom est Tancrède.
Tancrède, je te salue, parce que ce n’est pas un nom très ordinaire... c’est tout un programme...
Il m’a dit ce que l’on vient de dire. Il a participé à l’accouchement qui s’est parfaitement bien passé.
Il m’a parlé de cette « sortie à la vie », de cette souffrance qui est en fait une joie que les hommes ne peuvent pas forcément ressentir, ça c’est une de nos difficultés, à nous du sexe masculin...
J’avais envie de vous poser une dernière question.
Est-ce que cette phrase, que Georges Bernanos nous a offert, est applicable à la maçonnerie ? :
« notre vie doit être faite de 24 heures de doute et d’une minute d’espérance » !
C’est une belle phrase je trouve, qu’est-ce que vous en pensez ?
M.R. : Je suis complètement d’accord avec cela. Il faut l’avoir à l’esprit.
Moi, j’en ai une autre, que j’emprunte souvent, dans les propos de Marius Lepage, que les maçons connaissent bien, et qui dit ceci en substance :
« les maçons ont tort de se croire supérieurs aux autres hommes ; ils ne sont véritablement devenus de vrais maçons que lorsqu’ils ont l’impression d’être devenus meilleurs que l’homme qu’il auraient été s’il n’avaient pas été franc-maçons ».
B.P. : Quelle belle conclusion... j’ai envie de vous répondre par une autre phrase, qui est celle d’un passé Grand Maître de la Grande Loge de France, Gustave Mesureur, qui disait :
« il faut servir la maçonnerie ; il ne faut pas s’en servir... »
Je pense que sur ces deux belles paroles, nous allons pouvoir clore notre émission « la Grande Loge de France vous parle ».
Merci Michel Raday.







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