Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour.
Au micro,
Bernard PLATON
Serge DEKRAMER
Bernard Platon : Nous invitons aujourd’hui Patrick Chéné, médecin, obstétricien, franc-maçon de la Grande Loge de France depuis très longtemps ; il y est rentré à 21 ans. Nous avons eu l’idée de faire venir aussi, son père, Armand Chéné, en ce jour de la fête des pères.
Armand Chéné assumait des responsabilités importantes dans les assurances, il n’est pas franc-maçon.
Je crois que cette émission, nous allons la dédier à Baptiste et Hélène.
Le jour de la fête des pères, je crois que c’est un joli clin d’œil et un joli symbole. Les maçons sont joyeux en général et nous allons tenter de le démontrer. Patrick Chéné, nous vous avons invité parce que vous êtes un maçon ancien de la Grande Loge de France, mais vous êtes très jeune en âge. Vous assumez des responsabilités de médecin-accoucheur. Vous vous intéressez beaucoup à la philosophie, vous êtes spécialisé aussi en sophrologie. Vous allez nous expliquer pourquoi et quel est ce mélange, ce chemin - et votre père va témoigner de votre évolution, lui qui a une vie qui lui est propre - vous avez eu à peu près la même éducation, mais vous avez pris, peut-être, quelques libertés avec les croyances ancestrales de votre famille ?
Patrick Chéné : Bonjour. Mon parcours est assez simple ; à la fin de mes études secondaires, lorsque j’ai obtenu le baccalauréat, je me suis inscrit en médecine. La médecine était à l’époque un enseignement très technique et j’ai eu besoin de continuer ma réflexion philosophique et ma réflexion sur l’humain. J’ai choisi d’étudier différentes voies de recherche, la première a été de m’intéresser à la franc-maçonnerie. J’ai eu la chance d’être mis en contact avec des francs-maçons et dès le début cela m’a beaucoup apporté - à la fois dans mon exercice de la médecine mais également dans ma manière de voir les choses - en franc-maçonnerie j’ai rencontré l’ouverture et la tolérance. Dans mon éducation, on m’avait parlé des francs-maçons comme des êtres sectaires ...et en fait j’ai rencontré au contraire des personnes qui avaient une grande ouverture d’esprit, une écoute des autres et avec lesquels on pouvait échanger et s’entretenir.
B.P. : Armand, vous qui êtes le père, qui êtes à la source de cette éducation, qui semble-t-il n’était pas forcément très ouverte, mais peu importe, en tout cas. Quelle a été votre réaction, lorsque votre fils est rentré en franc-maçonnerie ?
Armand Chéné : Je dois dire que je n’ai pas été surpris dans la mesure même où j’avais essayé de lui donner une formation religieuse chez les maristes. Lorsqu’il est sorti du secondaire il avait ce goût de la réflexion et de la recherche. Ses recherches l’ont mené tout normalement - puisque la religion de l’a pas convaincu, au point d’être pratiquant - comme il vient de le dire, à la franc-maçonnerie.
B.P. : Pourquoi la Grand Loge de France, Patrick Chéné ? Pourquoi pas le Grand Orient de France, ? Pourquoi pas dans d’autres obédiences ? (sans bien entendu en dire de mal !!!) chacune a ses caractéristiques et il faut de tout pour faire un monde !
P.C. : Je crois que c’est un choix positif. J’ai eu le temps de réfléchir ; personnellement, j’étais peu attiré par une recherche politique ou purement sociale. J’étais plus enclin à une recherche philosophique et spirituelle et la Grande Loge de France répondait parfaitement à cette aspiration et me donnait la possibilité de rencontrer des gens de tous les horizons, ce qui est extrêmement enrichissant.
Serge Dekramer : Je voudrais me retourner vers Armand Chéné. Vous avez fait vis-à-vis de votre fils devoir de transmission, de manière évidente, en lui transmettant une culture, une religion. Il est devenu maçon, ce qui prouve que vous lui avez enseigné aussi la notion de liberté, quelque part. Est-ce que vous pouvez nous dire si la franc-maçonnerie de votre fils a agi sur vous ?
A.C. : Oui, incontestablement. J’ai été frappé, par les recherches que vous faites sur non seulement le contact dans la vie moderne avec les autres, mais également par cette loyauté que mon fils a trouvée en vous. Je dois dire qu’étant catholique, pratiquant, cette forme de réflexion m’a presque paru une suite normale à l’évolution de mon fils. Maintenant, avec le recul du temps, je suis, et je le dis, très heureux qu’il ait trouvé sa voie dans la franc-maçonnerie.
B.P. : Armand, pardonnez-moi, mais pourquoi n’êtes-vous pas rentré vous-même ....
A.C. : Tout simplement parce que je gardais la teinture du catholicisme qui, je ne dis pas était opposé, mais marquait une certaine méfiance vis-à-vis de la Grande Loge ou vis-à-vis du Grand Orient, et cette méfiance je n’ai jamais pu, et je le regrette, complètement m’en défaire.
B.P. : C’est vrai que les préjugés sont lourds. Vous n’osez pas le dire, mais je le dis : nous avons été excommuniés ; actuellement nous sommes dans l’état de péché grave, dans certains cas. Nous avons eu l’occasion de nous en exprimer avec Monsieur Caron de la Carrière avec lequel nous avons eu quelques contacts, en son temps, je crois que c’est en 1999, au 15 août, où nous avions cédé notre temps d’antenne pour la retransmission de la messe pontificale, à l’occasion des JMJ.
Ceci étant nous n’avons que 18 minutes pour nous exprimer et j’aimerais bien demander à Patrick Chéné, ce qui est l’objet de notre émission, le centre de l’émission avec vous, avec vous deux, ce qu’est la notion de devoir en maçonnerie - le devoir au plan historique, le devoir au plan philosophique, le devoir dans l’actualité, dans le monde moderne, dans la modernité, aujourd’hui ... - je crois qu’il y a beaucoup de choses à dire. Par exemple on oppose le devoir au droit et je crois que, Patrick, vous avez beaucoup réfléchi sur le sujet ?
P.C. : Oui. J’ai été sensibilisé au problème du devoir parce qu’en médecine, une des premières choses que l’on fait lorsque l’on est médecin c’est de prêter le serment d’Hippocrate et ce serment c’est une énumération de devoirs. Depuis 25 ans que je suis en médecine, j’ai constaté une évolution de cette idée de devoir vers une notion qui est beaucoup plus une notion du droit du malade et une notion de responsabilité.
Par ailleurs, en maçonnerie, dans nos rituels, et sans déflorer quoi que ce soit, on peut dire que le devoir est omniprésent. Il y a le devoir du franc-maçon, qui est le devoir en tant qu’initié, qui est un devoir de rechercher, dans la profondeur de notre être, à la fois ce que nous sommes, ce que nous pouvons apporter et ce qui est réellement notre substantifique moelle.
Il y a le devoir de recherche de la vérité, qui est un devoir qui consiste à ouvrir nos yeux, avec un nouveau regard, sur toutes les choses, de manière à ne pas avoir d’a priori, d’avis préconçus, et d’essayer au contraire de trouver les nouvelles voies qui soient universelles et qui puissent convenir à tous.
Il y a cette connotation du devoir qui est partie du devoir, au Moyen-Age, du devoir des compagnons, qui était un devoir envers Dieu, un devoir religieux, qui a évolué progressivement vers le devoir laïque de la IIIe République.
Sous l’influence de Kant, de différents philosophes, du siècle des Lumières, ce devoir a progressivement, dans la deuxième moitié du XXe siècle, laissé le pas au droit.
Cela m’a beaucoup interpellé. J’ai relevé ce fait à la fois en médecine et dans la société. Cela m’a amené à me dire : nous en maçonnerie, on parle toujours de devoir, quelle est la permanence, quelle est l’actualité de notre réflexion au XXIe siècle, alors même que nous avons des rituels qui datent de 200 ans, de 300 ans. J’ai trouvé en lisant et en réfléchissant que les rituels maçonniques, en fait, avaient progressivement pris l’atmosphère de la société et que notre pensée traditionnelle s’inscrivait très très bien dans la perspective moderne, elle s’adaptait très bien.
On peut dire que le regard, que l’on a aujourd’hui sur le droit, en maçonnerie, est un regard qui fait référence à la responsabilité et que progressivement s’est substitué au devoir - décrit par Kant, au devoir de la morale, au devoir absolu, au devoir catégorique qui s’imposait à l’être - un devoir de responsabilité face aux autres, face à nos droits et qui s’inscrit dans les déclarations universelles des droits de l’homme.
B.P. : Est-ce que la maçonnerie a pressenti en passant des devoirs au droit, elle a préparé le terrain, a-t-elle était acteur ou éventuellement spectateur ?
P.C. : Je pense qu’il y a les deux. Je pense que la maçonnerie a très bien perçu au XIXe siècle, dans la mutation qu’elle a faite, le passage d’un devoir envers Dieu, à un devoir beaucoup plus laïque, et ce devoir, c’est un devoir humain, c’était le devoir de l’être humain qui recherche au fond de lui quelles étaient les grandes valeurs, les grandes vertus, qu’est-ce qui pouvait animer l’être humain dans sa conduite et actuellement la franc-maçonnerie prend conscience qu’il ne peut pas y avoir une réflexion humaine sans un contact avec la société, avec les autres.
B.P. : Laboratoire, « école à penser », on l’a déjà dit dans cette émission, je crois que c’est un des creusets de la maçonnerie.
S.D. : On oppose souvent droit et devoir dans les deux sens, est-ce que les devoirs précédent les droits ou est-ce que les droits précédent les devoirs. Il est clair que le devoir de respecter les droits est peut-être une manière de faire en sorte que le devoir procède avant tout de l’éthique, le devoir étant relatif, de manière à ce que le devoir soit en conformité avec l’éthique ?
P.C. : Je crois que le passage dans la 2ème moitié du XXe siècle d’un état moral, avec des références au devoir, à un état de droit, comme on dit, est très révélateur du côté subjectif du devoir, le devoir reposait beaucoup sur la morale et sur une certaine éthique. Les moralistes avaient beaucoup de mal à justifier ce qu’était la morale naturelle, la loi universelle, il en est donc résulté que dans notre culture, progressivement, le droit lui s’est imposé comme ayant un caractère moins subjectif, plus facilement acceptable dans davantage de pays. Les devoirs ont beaucoup de variétés selon les traditions, selon les coutumes, selon les habitudes de chaque état.
Avec le droit, on rentrait dans quelque chose de plus universel mais le droit n’a pas supprimé le devoir. Dans un manuel récent de civisme, on dit aux jeunes votre premier devoir c’est le devoir de responsabilité, c’est-à-dire le devoir de respecter les droits et de respecter les autres à partir de ces droits.
B.P. : D’une manière paradoxale, notre Grand Maître Michel Barat, le Grand Maître de la Grande Loge de France, disait ici, sur cette antenne, que la mondialisation, qui est actuellement très combattue dans son aspect marchand et je dirai mortifère par une certaine partie de la population, est en fait une approche très universelle et maçonnique. Cela veut donc dire qu’au plan des droits, les droits universels sont en train de se propager et peut-être que la « mondialisation du droit », dont on parle actuellement, qui est en train de se faire, apportera plus de justice en ce monde. Il y a des tribunaux qui sont en train de se constituer sur cette planète et qui vont devoir prendre un certain nombre de décisions face aux exactions militaires ou autres ...
P.C. : Je crois que dans la continuité de la réflexion qui a préludé à la fois la déclaration des droits de l’homme de 1789 en France et celle de 1948 aux Nations Unies, ce caractère beaucoup plus facile de trouver un consensus sur le droit, qui soit un consensus universel que sur le devoir, a sûrement influé ce mode de raisonnement...
S.D. : Les maçons français, eux sont plus attachés à la République et aux Droits de l’Homme. Il me semble que le devoir finalement d’un maçon ou d’un homme en général, c’est de tout mettre en œuvre pour défendre les droits inaliénables de l’homme, je pense ...
P.C. : Oui. Je crois que cela ça fait partie des devoirs du franc-maçon. Il a un devoir de se conformer aux bonnes mœurs et surtout d’être, dans son pays, irréprochable et donc d’être un exemple pour les autres. Je crois que le premier devoir du franc-maçon, c’est de montrer l’exemple et de faire que, dans sa conduite, on ne puisse pas lui faire des reproches soit d’affairisme soit de mauvaise morale, ou autre chose. Je crois que, nous francs-maçons, nous devons être très attachés à cet aspect du devoir qui est ce qu’il y a de plus profond en nous, ce qui est le respect même de la personne humaine, ce qui est la valeur de l’être, au fond de l’être.
S.D. : Mais aussi de réagir chaque fois que les droits de l’homme sont menacés.
B.P. : Aujourd’hui fête des pères... Patrick Chéné, qu’est-ce que vous avez envie de dire à Baptiste et Hélène ?
P.C. : J’ai envie de leur dire de me pardonner toutes les erreurs que je peux faire.
B.P. : Et vous Armand ?
A.C. : Je serai tenté de dire que tout ce que vient de prononcer Patrick, j’aurais pu également le dire ; c’est une sorte d’œcuménisme entre ma religion et l’Ordre ...
B.P. : Patrick et Armand merci. La Grande Loge de France vous remercie ; je crois que nos auditeurs aussi ont été heureux de vous entendre.







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