Emission de avril 2006
« Hommage à Pierre Simon, Ancien Grand Maître »
Hommage à Pierre Simon
Juin 2008 :
Divers aspects de la pensée contemporaine
« La Grande Loge de France »
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
À mes côtés Guy Gentil.
Pour une émission un peu particulière, aujourd’hui, parce que comme nous vous l’avions annoncé le mois dernier, nous allons rendre hommage à l’un de nos anciens Grands Maîtres, il s’agit de Pierre Simon.
Marc Henry : Pierre Simon qui fut une grande figure de la Grande Loge de France mais aussi une grande figure de la société française. Il est à l’origine du planning familial. Il est aussi à l’origine d’une étude qui porte son nom, dans les années 1970, sur la sexualité des Français, ce qui, à l’époque, n’était pas quelque chose de banal !
Guy Gentil : Il a été le premier en France et cela a fait l’objet de l’édition du rapport Simon qui a connu effectivement un grand succès de lectorat.
M.H. : Nous vous proposons de réentendre notre Frère Pierre Simon, le Docteur Pierre Simon. C’est une émission que nous avions réalisée avec lui, il y a pratiquement de cela deux ans, jour pour jour, en juin 2006 et il évoquait avec nous la longue saga du planning familial.
Pierre Simon : La réalité officielle se situe dans les années soixante, mais la réalité effective, dès les années 1952, quand les premiers gynécologues francophones Francs-maçons ont commencé à se regrouper sous l’appellation Littré – je rappelle que Littré était Franc-maçon – et ont commencé à réfléchir au problème de la procréation.
M.H. : Pouvez-vous nous en dire un peu plus, comment s’est constitué ce groupe de travail ?
P.S. : Le groupe de travail était composé essentiellement de gynécologues, je le rappelle. Il existait une distorsion entre ce que réclamait un vain peuple et ce dont disposait à ce moment-là la Société soit sur le plan législatif, scientifique et sur le plan de la santé publique. Cette distorsion a posé problème à ceux qui réfléchissent, en particulier aux Francs-maçons dont c’est la vocation.
À cette époque nous avons mis sur pied une institution qui a commencé à rédiger ce que nous appelons des propositions de loi. Tel fut notre départ.
Ces propositions de loi ont été rédigées de manières diverses, depuis 1952 jusqu’en 1954, je rappelle que la guerre d’Algérie a débuté à ce moment-là et que par conséquent il n’a pas été possible d’aller plus loin. Les groupes parlementaires, en particulier ceux que l’on appelait chez les mendésistes les jeunes turcs, Charles Hernu, d’Astier de la Vigerie, etc. ont été les porteurs de ce premier message qui espérait secouer la torpeur des parlementaires.
Ce qui est intéressant, c’est de savoir que le Maçon est toujours à la disposition – c’est sa vocation, en particulier à la Grande Loge de France – du social pour le prendre en charge et pour le faire progresser. Cela, c’est un aspect et c’est l’aspect du législatif.
Ce qu’il faut savoir aussi c’est que le Franc-maçon apporte une dimension supplémentaire. C’est-à-dire que ce qui doit être un bien-être social, au premier degré, appelons-le comme cela, est en même temps une progression mentale. C’est-à-dire qu’elle fait travailler le cerveau des concitoyens et leur fait acquérir non seulement une dignité nouvelle mais leur faire acquérir une maturité nouvelle.
Notre projet, en réalité, était de rendre la France adulte.
Je m’explique, nous nous retrouvons dans les années de l’après guerre, le Parlement français est composé de 33 % de communistes, donc totalitaires, 33 % de stricte obédience romaine donc totalitaires à leur manière, restait un petit centre qui pouvait être le centre des discussions.
C’est à partir de là qu’est née cette possibilité de faire bouger la République.
M.H. : Comment avez-vous travaillé avec les Frères ? On pense toujours rituel, réflexion métaphysique, spiritualité. Là on est dans du concret, comment cela s’organise à la Nouvelle Jérusalem ce travail ?
P.S. : A la Nouvelle Jérusalem qui est ma Loge mère, en réalité elle est modelée sur ce que nous préconisons en Franc-maçonnerie, nous avons un dialogue permanent entre la science et la culture. C’est cela la véritable fonction de la Franc-maçonnerie, c’est ce qui nous distingue de ce qui nous entoure. Le dialogue est permanent et au fur et à mesure où un concept nouveau s’élabore, pour nous, il va être intégré dans la tradition.
Exemple : la vie, quand j’ai commencé mes études de médecine, on parlait d’arrêt du cœur en diastole. Aujourd’hui, il y a des définitions différentes, c’est l’électroencéphalogramme, ou encore d’autres principes de la physiologie.
Nous, nous respectons la tradition et nous sous-tendons la Tradition par des concepts quotidiennement renouvelés. C’est ce qui fait que nous sommes toujours à l’avant-garde des propositions et des projets de loi, dans la mesure où ils vont modifier la structure et la condition du social et, en même temps, on libère les esprits.
Vous pouvez prendre toutes les associations aussi bénévoles qu’elles soient ; elles font progresser le social, comme nous, nous avons fait progresser la gynécologie.
Quand j’ai commencé la gynécologie, elle interprétait certes les phénomènes de la physiologie de la femme mais elle volait à son secours.
Le planning familial que vous évoquiez, et j’y viens, a été fondé, pour la plupart, par des Maçons, à l’exception de notre Présidente Madame Lagroua Weill-Halé qui fut notre première fondatrice bien aimée et au secours de qui nous avons volé puisque nous avons amené les structures.
Le but du planning familial était d’aider les femmes à vivre. C’était de les aider à choisir une conception ou une non-conception et de là bien évidemment à rendre la contraception légale. Ceci, c’était le service social qui est la 1re préoccupation du Franc-maçon.
Le Franc-maçon, en plus de la préoccupation sociale, se préoccupe de la progression mentale. C’est ce que nous avons apporté dans les discussions.
Si vous retrouvez le texte de la Loi Neuwirth, où vous retrouverez des textes qui ont été plus libérateurs après comme celui de la Loi Veil lorsque nous avons eu à traiter de l’avortement, car ce fut aussi notre travail, vous trouverez que les attendus sont : physiologie, gynécologie libératoire dans la mesure où nous avons redéfini la gynécologie comme étant le refus de l’état donné et pour construire en même temps une physiologie avec un accompagnement mental.
La femme, l’individu, reprenait conscience qu’il est le seul Maître de sa destinée en matière de vie et qu’il lui appartient le choix de décider de donner ou de refuser la vie. C’est un choix qui implique une réflexion philosophique basée aussi sur la connaissance de la physiologie.
M.H. : Ce n’était pas vraiment l’esprit du temps !
P.S. : Ce n’était pas l’esprit du temps parce qu’il a fallu se battre contre l’Ordre des Médecins qui était un pâle reflet de Vichy. Il a fallu se battre contre l’ordre établi et c’est un long travail que je n’ai pas le temps d’exposer ici.
Mais petit à petit le monde parlementaire a basculé et les plus récalcitrants ont fini par rendre gorge parce qu’ils ont compris que la population réclamait la santé publique. Et ce fut l’objet de notre second travail qui a été de rapporter la sexualité, elle aussi, à l’intérieur de l’idéologie dominante alors qu’elle était dans la rue.
Si vous me permettez je vous parlerai de mai 1968 en même temps.
Mai 1968, il y a une très grande – et c’est pour cela que nous sommes au sein de l’actualité aujourd’hui, il n’y a même pas de jour plus précis qu’aujourd’hui, c’est aujourd’hui que l’Assemblée Nationale vient de voter la proposition de Loi, sur les textes qui concernent les problèmes avec les jeunes des universités et lycéens – eh bien mai 1968 c’était le même problème, la contestation était dans la rue.
Et que réclamait la rue ? Le sexe !
C’était un des prétextes, mais il marchait bien puisque c’est lui qui faisait envahir la rue. Nous avons eu cette idée, à la fois dans les Ministères et à la fois dans les Loges et les Loges justement combinent à la fois la nécessité du bien public et la progression mentale, l’arrivée vers l’âge mental adulte du Français ; eh bien nous avons fait ce que malheureusement notre gouvernement n’a pas pu faire aujourd’hui c’est-à-dire faire un phénomène de récupération.
Cela s’appelle en sociologie, la récupération. Ceci m’avait été enseigné par tous les professeurs de sociologie et d’université, la récupération c’est la prise par l’idéologie dominante de la contestation qui est dans la rue. Comme cela les deux trouvent satisfaction, l’un est satisfait et l’autre peut légiférer en matière de conformité.
G.G. : Pierre Simon, votre nom est attaché à un document qui a été à juste titre largement connu dans les années que vous venez d’indiquer qui dans tous les esprits s’appelle le rapport Simon. C’est tout de même un monument considérable et j’aimerais bien que vous en parliez ?
P.S. : Il rejoint justement ce que je viens d’exprimer, le rapport sur le Comportement sexuel des Français, plus connu sous mon nom, éponyme, comme on dit, avait été conçu par la rue en mai 1968 et les révolutionnaires ont dit : « il n’y aura de paix que si le gouvernement reconnaît le droit à la sexualité ».
C’est le planning familial qui a décidé donc de mettre ce travail en route que l’on m’a confié.
Au ministère, c’est le ministre de la Santé Publique en charge à l’époque qui a rédigé lui-même la préface du livre – le travail a duré trois ans avec 200 collaborateurs, si vous rappelez que l’informatique était encore en balbutiement – et cette préface impliquait que le régime en place reprenait à son compte la revendication de la rue.
Ce qui a très bien marché puisque la sexualité finalement a été intégrée.
Pour employer un terme, qui est aujourd’hui à la mode à la fois dans l’économie et dans la médecine c’est par la systémique que le système fonctionne.
Je vous donne le tuyau parce qu’il va servir aux générations suivantes qui Franc-maçonnes ou non vont devoir œuvrer pour la progression de la société.
On appelle systémique la substitution du corps social au corps humain ; je m’explique : sii je me pique le doigt avec une aiguille eh bien tout l’ensemble du corps va envoyer des globules blancs au secours du microbe que j’ai introduit, c'est-à-dire que tout le système s’y met.
Eh bien, la société est comme le corps humain, si vous faites une infraction à un endroit eh bien toutes les lois doivent être changées. C’est ce qui s’est passé avec la sexualité. À partir du moment où le sexe est devenu républicain, si je peux m’exprimer de la sorte, on a dû modifier toutes les lois celles du tribunal, des assurances, de l’armée, de l’éducation sexuelle à l’école… La France a gravi un degré de plus, elle était devenue adulte.
G.G. : Avec cette systémique, Pierre Simon, ne sommes-nous pas quelque part au cœur de la méthode maçonnique ?
P.S. : C’est exact, la systémique n’est pas une méthode purement Maçonnique mais elle l’est aussi dans la mesure où la Maçonnerie, vous le savez, imprègne et en particulier la Grande Loge de France l’ensemble du corps mouvant de la société française, tout ce qui bouge et tout ce qui pense à quand même quelque relation avec nous directement ou indirectement.
La manière dont on a conduit ces transformations de la société :
– pour le plus grand bien de la femme,
– pour la transformation du statut de la gynécologie qui n’était plus seulement curatrice mais qui était une manière offensive de changer la mentalité du peuple des mondes. Même l’OMS a dû changer ses statuts et faire appel à ce qu’on appelle désormais la santé préventive et non pas seulement curative. La systémique qui a été mise en œuvre dans un certain nombre de Républiques a contribué à faire avancer les choses.
Un problème est encore posé aujourd’hui dans l’actualité. Vous avez vu qu’il y a un mois le Pape Benoît a promulgué une encyclique sur la sexualité. Il y préconise que l’on revienne à l’éros antique c’est-à-dire épuré et non plus à l’agapé qui est la forme de partage entre la manière dont la sexualité est, si vous voulez, œuvre de joie et pas seulement œuvre de création.
Il nous appartient d’être particulièrement vigilants, de faire en sorte que les esprits ne changent pas et que la législation ne bouge plus.
Je rappelle que j’ai eu le privilège d’être le seul Grand Maître de la Franc-maçonnerie à être condamné intuitu personae par le Pape, l’actuel, parce qu’à l’époque il était président de l’académie pontificale des sciences.
Eh bien justement à ce titre, il y a une manière rétrograde qu’il utilise en vue de récupérer la sexualité et d’en faire simplement œuvre procréatrice.
À nous donc Francs-maçons d’être particulièrement vigilants pour que le législateur ne fasse pas marche arrière.
M.H. : Ce mouvement du planning familial on en parle beaucoup et pour cause, puisqu’on en fête le cinquantième anniversaire mais il n’y a pas que cela dans la réflexion, il y a l’accouchement sans douleur, il y a ensuite la Loi Veil, qui sont venus se greffer là-dessus et cela va même jusqu’à la fin de vie où là encore vous n’êtes probablement pas d’accord avec le Pape !
P.S. : Laissons si vous le voulez bien le Pape, car dans le peu de temps qui m’est imparti, je n’ai pu traiter que du planning familial dont c’est l’actualité puisqu’on fête son 30e anniversaire comme vous avez pu le voir dans la presse, encore qu’il y a eu un phénomène de récupération gauchiste mais passons.
Ce fait appartient à une histoire, qui est une histoire de la vie. Le problème a été de redéfinir le concept de vie qui n’était pas comme je l’ai dit tout à l’heure un concept purement médical mais qu’il impliquait une intégration dans notre environnement.
Tout ceci a commencé effectivement par l’accouchement sans douleur. Il a pu montrer, sur le plan philosophique, qu’il existe une interaction entre la sociologie et la physiologie humaine et que de là, transformant le concept de vie on en est arrivé justement à redéfinir la contraception qui était le 1er acte.
Elle fut suivie par la redéfinition de la sexualité qui n’était pas que procréatrice ce qui impliquait aussi un changement dans les mentalités donc une transformation de la population qui allait déboucher sur la révision de la Loi sur l’avortement avec Madame Veil.
J’ai été personnellement au Cabinet de Michel Poniatowski qui était ministre de la Santé, à la Mort de Pompidou, où l’on préparait déjà la Loi qui devait devenir la Loi Veil.
Giscard d’Estaing a effectivement pris à son compte cette loi, qui a été un des arguments majeurs de sa candidature.
La loi sur l’avortement a été le point de départ d’autres dispositions de redéfinition du concept de vie.
Cela nous a permis dans la suite de notre programme de passer à la procréation médicalement assistée ; il a fallu modifier un certain nombre de textes.
Enfin avec notre ami le Sénateur Caillavet, mon Frère bien aimé, nous avons fait et créé l’association pour le droit de mourir dans la dignité. Cela impliquait que l’homme, depuis la naissance, depuis la conception jusqu’à la mort avait une participation dans laquelle son point de vue importait et prévalait sur celui des religions.
Telle était notre action.
Je dois dire que le travail n’est pas tout à fait terminé puisqu’en matière de droit de mourir dans la dignité, le dernier texte que nous avons vu, qui a été soutenu par Monsieur Léonetti, n’est pas allé tout à fait au bout de sa réflexion puisqu’au dernier moment finalement Dieu nous a repris le concept de vie.
M.H. : Vous avez écrit aussi quelques lignes sur la vie et j’aimerais bien…
P.S. : Je vais vous les donner en conclusion. Effectivement dans un de mes livres j’ai écrit il y a bien longtemps, je me cite :
« Cette vie qui nous vint si longtemps d’un souffle de Dieu posé sur notre argile, c’est comme un matériau qu’il faut la considérer désormais.
Loin de l’idolâtrer, il faut la gérer comme un patrimoine que nous avons longuement, patiemment, rassemblé. Un héritage venu du fond des millénaires dont nous avons un instant la garde.
Telle est à mes yeux la seule façon d’aimer vraiment la vie et de la partager avec les hommes, mes Frères ».
M.H. : C’était notre hommage à notre Frère Pierre Simon. C’est toujours un bonheur d’entendre cette dernière citation sur la vie.
G.G. : C’est très émouvant.
M.H. : Eh bien, nous reprendrons le cours de la vie, le fil de la vie en juillet.







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