Et si nous parlions d’initiation
Bernard Platon : Jean-Marie P., vous êtes apprenti à la Grande Loge de France, et nous vous avons demandé de venir ici pour nous faire part de vos impressions d’initiation. Patrice L., vous, vous êtes un maçon accompli. Vous nous avez dit tout à l’heure, qu’en fait vous vous sentiez toujours apprenti, que veut dire cette réflexion ?
Patrice L. : A la fois beaucoup et pas grand-chose. Le plus important, je crois, c’est de se rappeler d’où l’on vient, c’est de ne pas oublier ses premières impressions, de ne pas en perdre la saveur.
B.P. : Garder la saveur, en distiller « le sucre » ...
P.L. : Distiller et garder cette impression pour pouvoir au fil du temps, la regarder d’une manière différente ; si on a oublié ce qu’elle était au début cela devient un peu difficile, mais si on la conserve, on peut se rendre compte que c’est comme une scène qui s’illumine petit à petit avec des projecteurs successifs qui s’ajoutent.
B.P. : J’ai envie de dire à notre apprenti Jean-Marie P., qu’il est au pied du mur. L’adage populaire dit que c’est au pied du mur que l’on voit le maçon.
Patrice L., lui, il a déjà construit, il est en fait au sommet, non pas tout à fait, de la construction, mais il a déjà monté le mur. Il a donc une vision assez différente, nous en reparlerons tout à l’heure, car le thème de cette émission est « Et si nous parlions d’initiation ».
Jean-Marie Paynot, pourquoi êtes-vous rentré à la Grande Loge de France ? Et deuxièmement pourquoi êtes-vous rentré dans ce processus initiatique ?
Jean-Marie P. : Je pense que cela correspondait à un moment de ma vie où professionnellement étant un homme de communication, j’arrivais à une forme de saturation de dialogues commerciaux qui viraient au monologue et j’avais un besoin important de communication réelle, sur des valeurs réelles, très souvent tombées en désuétude.
J’ai choisi la Grande Loge de France pour son ouverture, son ouverture qui est faite d’une mosaïque d’hommes de milieux sociaux différents, de confessions différentes, et j’ai trouvé chez mes Frères cette capacité à pouvoir enfin parler vrai, sans être systématiquement en proie à une pré-réflexion qui serait liée à un jugement.
Il n’y a pas de jugement chez nous, on a le droit de dire ce que l’on pense et de le dire clairement. C’est ce qui me plaît énormément.
B.P. : Jean-Marie P., vous êtes apprenti depuis deux ans à la Grande Loge de France. En tant qu’apprenti vous n’avez pas le droit de parler.
Vous êtes dans le silence le plus total, comment pouvez-vous exprimer ce que vous venez de dire ? n’y a-t-il pas là un paradoxe ?
J.M.P. : C’est un paradoxe, oui. C’est vrai parce que nous n’avons pas la parole au sens littéral du terme, mais le fait d’entendre, d’apprendre à écouter, c’est un enrichissement que je n’avais jamais vécu.
C’est un peu une forme de renaissance, on est ordinairement dans un monde de sur communication où l’effet est beaucoup plus important que le fond, et le fait d’avoir à me taire a été pour moi un parcours intérieur très fort dans le sens où j’ai enfin réappris à écouter aussi bien les autres que moi-même.
B.P. : Patrice L., est ce de la communication que nous faisons en Loge ou de la transmission ?
P.L. : Méfions-nous en Loge de la communication.
On peut, parfois tenter d’en faire, cela est une facilité qu’il faut à mon avis éviter pour vraiment essayer d’entrer dans la transmission.
Le problème est que nous n’avons pas conscience de ce qu’est la transmission ni de l’objet de la transmission. Il ne s’agit pas de savoir mais d’éveil par une méthode très spéciale. C’est la méthode que nous transmettons, pas le savoir.
Serge Dekramer : S’agit-il de transmettre une chose du passé, sans la modifier, où bien est-ce beaucoup plus diffus que cela. La transmission est-elle une chose qui se modifie au fur et à mesure où elle se produit ?
J.M.P. : Je peux répondre à cela, car j’ai eu un travail à faire, en l’occurrence sur ce fameux silence de l’apprenti et cela m’a fait dire une chose : c’est qu’en fin de compte mes Frères me montraient un chemin, mais ce chemin est seul connu de moi et je suis le seul à pouvoir le parcourir.
Pourtant, c’est eux qui me le montraient et c’est un paradoxe total qu’on ne peut vivre qu’en tant que maçon. On se rend compte que certaines personnes vous ouvrent les yeux tout en vous laissant parcourir votre propre chemin, cette transmission, elle est là, dans la méthode d’éveil.
S.D. : Et ce chemin dont vous parlez, pouvez-vous vous en écarter ou non ? Pouvez-vous aller dans des chemins de traverse ou non ?
J.M.P. : Oui. Malheureusement et heureusement cela fait partie de la méthode d’être libre d’agir.
B.P. : Patrice L., quelle est votre vision par rapport à cette question ?
La transmission c’est quelque chose de figé, ou c’est quelque chose de dynamique ? Est-ce que ce n’est pas d’une certaine manière celui qui reçoit « le message », qui ne le transforme pas mais qui le transmet encore, qui le projette dans l’avenir ?
P.L. : La façon dont je le ressens, et là je pense rejoindre tout à fait Jean-Marie, même si c’est exprimé différemment. Pour moi, ce qu’on transmet c’est une envie. Ce chemin n’appartient qu’à moi. Effectivement, ce que mes Frères me transmettent, c’est l’envie, l’envie de mettre un pied devant l’autre jusqu’à la Sagesse, peut-être, et la compréhension.
Là, où je vous rejoins moins, peut-être les uns et les autres, c’est finalement, que je n’ai pas le choix ! C’est le sens de la vie.
Oui, on a malgré tout l’impression d’avoir le choix, mais il n’empêche que l’on en fait qu’un parmi tous les possibles, et c’est celui-là notre chemin, donc on peut avoir l’impression de s’en écarter mais malgré tout, en s’en écartant, c’est que l’on ne peut pas emprunter un autre chemin.
B.P. : Le processus initiatique, ne peut vraisemblablement pas être confondu avec un désir psychanalytique. Ne faut-il pas faire une très grande différence entre les deux ?
P.L. : Oui, l’un s’adresse à l’être profond, l’autre à nos difficultés existentielles. Mais, je pense qu’il est intéressant, à un moment donné de la prendre en considération, les blocages psychanalytiques au moins de savoir qu’ils existent.
B.P. : Cela veut dire, que c’est une manière d’éclairer le jeu, d’éclairer son chemin...
P.L. : Oui, c’est un des éclairages de nos conditionnements qui nous empêchent de rejoindre notre Être.
S.D. : Justement, cette démarche pseudo psychanalytique dont nous parlons, correspond tout à fait, puisqu’on parlait du silence tout à l’heure, correspond tout à fait à cette introspection, à ce travail sur soi-même. En fait, essayer de manière consciente, ou inconsciente de permettre à ce que nous avons en nous, à notre inconscient de se libérer est le premier pas vers notre liberté vis-à-vis de l’ego. Mais, n’y a-t-il pas un danger à faire ce travail seul, danger qui consisterait à se replier sur soi-même, à oublier l’autre, à oublier l’altérité !
J.M.P. : Moi, je ne le ressens pas comme cela ...
S.D. : C’est une question piège.
J-M. P : Dans cette démarche, il n’y a jamais eu autour de moi un dialogue dogmatique, duquel je ne puisse pas sortir, au contraire, c’est un grand ensemble de portes qui me sont totalement ouvertes, à moi de les ouvrir, et d’y pénétrer ou pas. Je ne me sens pas bloqué dans une forme d’enfermement. D’ailleurs l’initiation est une ouverture de la conscience.
Pour revenir à la notion de la psychanalyse, il faut dire que je suis un maçon heureux. Je ne suis pas arrivé en maçonnerie parce que je n’étais pas bien avec moi-même. J’étais sûrement en quête de quelque chose mais sûrement pas parce que je n’étais pas bien avec moi-même à un niveau psychanalytique.
S.D. : Je suis tout à fait d’accord avec vous. La maçonnerie n’est pas une thérapeutique.
B.P. : Patrice L., vous qui avez plus d’ancienneté, que vous inspire ce genre de réflexion sur le chemin initiatique.
N’y a-t-il que cela dans l’initiation : « Et si nous parlions d’initiation » ?
P.L. : Je pense, que le don, la part de l’action, qui restitue évite de se perdre dans les idées, ou d’y rester, ce qui serait pire.
A un moment donné, il faut, c’est une nécessité, restituer quelque chose, c’est comme un verre trop rempli, à un moment donné il déborde si on le remplit encore sans le vider.
Dans l’initiation, il y a une dimension tout à fait pratique, pragmatique, dans le sens où après avoir discuté pendant longtemps de l’histoire de la franc-maçonnerie ce qui compte c’est notre comportement dans le quotidien. Nous avons des liens avec les compagnons du tour de France, avec les bâtisseurs de cathédrale, avec un aspect vraiment opératif. C’est-à-dire d’avoir une prise physique sur le monde.
Je crois que cette méthode initiatique est aussi, à l’image de cette méthode d’apprentissage des compagnons, et finalement la méthode d’apprentissage naturelle de l’enfant qui arrive au monde, qui ne peut pas s’exprimer, il n’a pas encore la parole à sa disposition, il ne peut que regarder, recevoir, être réceptif, et petit à petit, il va expérimenter par lui-même. Au début il sera un petit peu maladroit, et enfin, une fois qu’il aura acquis une certaine maîtrise des outils qu’il a à sa disposition, il pourra à son tour, donner la vie et montrer le chemin, à d’autres. Notre Être intérieur est comme le petit enfant, il doit grandir.
B.P. : Donc, vous n’êtes pas plus avancé que notre Frère Jean-Marie P., mais je dirai vous avez plus de métier, et que vous pensez, comme on lit dans le rituel : « au-delà des soucis de la vie matérielle, s’ouvre pour le franc-maçon le vaste domaine de la pensée, donc de la réflexion et de l’action ». Êtes-vous dans l’expression de l’action ?
P.L. : Oui, je l’espère, en tout cas c’est ce que j’essaye de faire, je pense qu’on a des outils, et c’est en forgeant que l’on devient forgeron, c’est bien connu, donc plus on les utilise et mieux on les utilise. Nous les utilisons pour nous perfectionner afin de perfectionner le monde.
S.D. : Je voudrais revenir sur ce que Patrice disait quand il pensait, à juste titre, me semble-t-il qu’initiation et transmission étaient intimement liées.
Il ne peut pas y avoir de transmission sans initiation, et vice versa.
En fait, on ne peut s’initier tout seul, cela n’est pas possible. On s’initie grâce aux autres.
Ce qui, à mon avis, fonde la liberté de cette méthode c’est que la transmission n’appartient plus à celui qui la donne, mais à celui qui la reçoit et qui en fait ce qu’il veut, c’est ce qui fonde sa propre liberté, ne pensez-vous pas ?
P.L. : Là, oui, on ne peut rien ajouter. Je crois que c’est un thème que l’on a développé plusieurs fois.
B.P. : Je voudrais déboucher sur une question fondée sur une citation du Dalaï-lama qui apparaît dans sa 79e réflexion sur « les méditations quotidiennes » et qui dit ceci, - on va parler d’altérité maintenant - « nous avons tendance à penser qu’être en désaccord signifie automatiquement être en conflit, et qu’un conflit se termine par un vainqueur et un vécu ».
C’est un sujet qu’on a développé à plusieurs reprises et il n’y a ni vainqueur ni de vaincu en maçonnerie. On n’est pas en compétition, mais dans un système d’émulation.
Ou comme on dit, « par un orgueil humilié » ; c’est le Dalaï-lama qui parle « Evitons de voir les choses sous cet angle, cherchons toujours un terrain d’entente, l’essentiel est de s’intéresser tout de suite à l’opinion de l’autre, c’est sûrement quelque chose dont nous sommes capables ».
La maçonnerie n’est-elle pas une école particulière de l’écoute ?
Et là, je pose la question à notre Frère Apprenti, puisqu’il est condamné à écouter dans le silence.
J.M.P. : On peut difficilement rajouter quelque chose, effectivement, on apprend enfin à écouter quelqu’un et à comprendre qu’on a le droit de ne pas être d’accord sans en arriver à des polémiques, et surtout à des conversations qui deviennent totalement stériles. Mais nous ne sommes pas non plus toujours d’accord avec nous-même.
A l’issue d’une tenue, de l’écoute d’une planche, il en ressortira de toute façon toujours quelque chose de bénéfique pour celui qui écoute, que ce soit dans l’acceptation ou dans le droit de ne pas être d’accord avec ce qu’il a entendu et qui comprend pourquoi il n’est pas d’accord.
Mais, on a le droit, et c’est ce qui m’a beaucoup marqué, on a le droit de ne pas être d’accord, de l’exprimer éventuellement avec velléité, avec emportement, avec conviction aussi, mais sûrement pas d’assener des vérités en disant : je sais et suivez-moi.
Cela jamais je ne l’ai entendu.
B.P. : Comme le disait Socrate, « il n’y qu’une chose que je sais et que je sais bien, c’est que je ne sais rien ».
Patrice L. a un sourire sur ce sujet, je crois qu’il est totalement pétri de cette dimension.
En effet vous êtes, me semble-t-il, dans les techniques de pointe, vous êtes dans la « Musique », et vous savez bien que les techniques d’aujourd’hui ne sont pas les techniques d’hier, et vous ne savez rien par rapport à ce qui va se passer dans quelques années !
P.L. : On peut tout à fait l’exprimer de cette manière-là.
L’apprentissage est - que ce soit la technique justement qui évolue, ou l’autre qui est très différent de moi - est de nature à éventuellement me faire peur.
La technique je ne la connais pas, elle est nouvelle.
L’autre parce qu’il est très différent, qu’il exprime des opinions que je n’ai jamais expérimentées, des émotions que je n’ai jamais ressenties me fait aussi peur. Eh bien, la franc-maçonnerie, est une expérience où les choses ne sont rien, la durée ne signifie pas grand-chose. Nous allons vers l’infinie compréhension.
L’ancienneté ne signifie pas grand-chose, et malgré cela, la maçonnerie m’aide à ne pas avoir peur, à ne pas considérer que la pensée différente de la mienne ne représente pas un danger. Elle ne l’est pas forcément et c’est cette distance qui apporte un regard bienveillant, a priori bienveillant, sur les choses, plutôt qu’a priori méfiant...
B.P. : Jean-Marie P., quel âge avez-vous ?
J.M.P. : 46 ans, bientôt.
B.P. : Et vous, Patrice L. ?
P.L. : 37 ans.
B.P. : Vous êtes, donc, heureux et pratiquement de la même génération, encore qu’il y ait pratiquement 10 ans de différence entre vous.
D’un côté, Il y a un jeune homme, mais qui est ancien maçon, et de l’autre, un jeune maçon qui est un peu plus âgé.
Êtes-vous des maçons heureux ?
J.M.P. : Moi, oui, complètement,
B.P. : Donc, vous recommenceriez ?
S.D. : Ils viennent à peine de commencer !
B.P. : L’un a commencé il y a deux ans, l’autre, il y a huit ans, cela veut donc dire que vous recommenceriez ce parcours, ce chemin que vous avez entrepris. Il ne vous a pas déçu ?
J.M.P. : Moi, il ne m’a pas déçu. Je ne le recommencerai peut-être pas, parce qu’il y a encore tellement de choses à connaître, il est tellement long, que non, je n’ai pas envie de recommencer, je suis bien là où je suis et j’ai envie de continuer.
S.D. : J’ai envie de vous poser encore une question ou deux. Puisque vous êtes encore jeunes maçons, votre manière d’appréhender le monde, aujourd’hui, par votre entrée dans la maçonnerie, s’est-elle modifiée, a-t-elle changé ?
J.M.P. : Pour ma part totalement. Effectivement, je ne me comporte plus du tout, de la même façon que ce soit dans des moments en famille ou dans des rapports avec les gens. Dans la façon de m’exprimer, je ne cherche plus à m’affirmer, je me pose, j’expose, je n’affirme plus. Dans l’écoute aussi, je suis différent, je n’interromps pas les gens et je les laisse aller au bout de ce qu’ils ont à dire avant de leur répondre.
Je pense que c’est quelque chose dont on a bien besoin aujourd’hui dans tous les domaines de la vie. Prendre le temps de s’écouter les uns les autres.
S.D. : Et vous Patrice ?
P.L. : Moi, je ne sais pas si la franc-maçonnerie a changé fondamentalement mon regard, ce que je sais c’est que moi je cherchais le regard que pose la franc-maçonnerie sur le monde, et ce regard là plus le mien marchent assez bien ensemble.
B.P. : Nous vous remercions tous les deux d’avoir témoigné de votre appartenance à la Grande Loge de France qui je vous rappelle possède un site Internet www.gldf.org que vous pouvez consulter pour avoir des renseignements sur notre Obédience.







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