Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour.
Bernard PLATON : Aujourd’hui nous avons le plaisir de recevoir François Rognon de la Grande Loge de France. Il est bibliothécaire de cette Obédience ; il est franc-maçon. François Rognon vous avez la cinquantaine, vous êtes maçon depuis 25 ans.
Qu’est-ce qui vous a amené à être bibliothécaire d’une part, franc-maçon d’autre part et bibliothécaire de la Grande Loge de France ?
François ROGNON : Franc-maçon c’est une démarche, je pense, que de nombreuses autres personnes ont vécue. Mon parrain, de religion catholique, celui qui m’a tenu sur les fonds baptismaux m’a demandé lorsque j’avais une vingtaine d’années si je connaissais la maçonnerie. Il était maçon lui-même à la Grande Loge de France. Après quelques discussions et lectures, il m’a fait entrer dans sa Loge, comme c’est le cas aujourd’hui pour de nombreux maçons.
J’étais encore étudiant à cette époque et je faisais des petits boulots à droite et à gauche. C’est à ce moment que j’ai eu l’occasion d’aider un Frère, un peu âgé, à la Bibliothèque de la Grande Loge pour remettre de d’ordre. _ J’ai remis de l’ordre. On m’a donné une petite enveloppe à la fin du mois. J’ai passé 2 mois, 3 mois, puis 6 mois et l’on m’a demandé si je pouvais prendre en main cette Bibliothèque et avec beaucoup d’émotion, j’ai accepté.
B.P. : Alors en fait vous êtes une sorte d’autodidacte, parce que vos études ne vous appelaient pas à être Bibliothécaire. D’après ce que vous m’avez dit vous avez fait un baccalauréat C, donc vous vous dirigiez plutôt vers des disciplines scientifiques.
F.R. : J’aurais pu. Mais je n’avais pas envie. J’ai eu mon bac en 1970, après 1968, je ne savais pas trop quoi faire. J’ai devancé l’appel pour pouvoir réfléchir et j’ai fait 2 ans d’histoire de l’art, et enfin je me suis retrouvé bibliothécaire. C’est après, une fois en poste, que j’ai passé un DUT de bibliothécaire-documentaliste, cela s’appelait à l’époque gestion, transfert de l’information. J’ai appris beaucoup de choses et je voulais appliquer ces méthodes modernes dans les années 1980, dans un centre de documentation maçonnique. Après, j’ai continué licence, maîtrise, DEA toujours en sciences de l’information mais c’était aussi pour mon plaisir intellectuel.
B.P. : Donc vous êtes un produit de la promotion sociale, par le travail. Cette bibliothèque comporte des collaborateurs, c’est pas forcément cela qui est intéressant, oh pardon pour les collaborateurs !
S.D. : Ce n’est pas très gentil cela.
B.P. : Oui c’est vrai, je pense à Jonathan Giné en particulier
F.R. : Oui qui m’aide beaucoup, et aussi Maurice Bonnefoy, ce sont deux Frères. Avant tout il faut avoir une culture de la maçonnerie, l’esprit Grande Loge pour être archiviste ou bibliothécaire, à la Grande Loge de France.
B.P. : Pouvez-vous nous dire ce qu’est l’esprit Grande Loge de France ?
B.P. : Cette question semble vous rendre perplexe ?
F.R. : Déjà pour définir la franc-maçonnerie en deux mots, et définir par-dessus l’esprit de la Grande Loge de France en deux mots c’est très difficile. _ Je ne vais pas parler de culture d’entreprise, cela n’a rien à voir. La Grande Loge de France a une tradition écossaise, on ne va pas entrer dans ces détails ...
B.P. : Pas trop, car nos auditeurs qui ne sont pas francs-maçons n’y comprendront pas forcément grand chose.
F.R. : Ce que je voulais dire c’est que pour pouvoir répondre aux questions, la plupart des utilisateurs du Centre de Documentation de la Grande Loge sont maçons. Pour pouvoir répondre à leurs questions il faut être une peu de la maison...
B.P. : Alors, ils sont maçons, vous dites, mais cela veut dire aussi d’après ce que je sais, car je sais un certain nombre de choses, qu’il y a un certain nombre de visiteurs de cette Bibliothèque qui ne sont pas francs-maçons. Il y a des jeunes, il y a des vieux, il y a des chercheurs, des universitaires, des étrangers. _ Combien avez-vous de livres en gros ; combien avez-vous d’ouvrages, combien avez-vous de volumes ?
F.R. : A peu près 15 000 volumes.
B.P. : 15 000 volumes, cela commence à faire une très belle Bibliothèque. Elle est complètement spécialisée, elle est très maçonnique d’abord, un peu philosophique, éclectique, comment peut-on dire ?
F.R. : Le fonds s’est constitué avec le temps d’une façon très cohérente et on peut voir aujourd’hui les différentes strates dans les armoires. Des armoires ont été ajoutées au fur et à mesure du besoin de stockage. Au début du siècle par exemple, il y avait de nombreuses études scientifiques. On a retrouvé un texte d’Einstein en allemand de 1920, ...
B.P. : Donc dans la tradition des fondateurs de la maçonnerie en général, puisque Désaguliers, je le répète encore sur cette antenne, était Secrétaire de la Royal Society. Il y avait donc un souci de l’approche scientifique, en particulier de la part d’un secrétaire de Newton, donc un mélange d’une recherche philosophique, religieuse certaine. L’origine est chrétienne, « protestante », puisque comme le disait Jean-Paul Guetny, sur ces ondes : « la maçonnerie est fille de pasteur ».Vous dîtes qu’elle avait une tendance en quelque sorte, rationaliste, dans le sens raison, recherche. Est-ce qu’elle a évolué, la maçonnerie de la Grande Loge de France ?
F.R. : Oui je vous dis qu’on retrouve des strates, quasiment des strates archéologiques. On retrouve cette strate de rationalisme positiviste qui se termine dans les années 1920, on retrouve aussi parallèlement cette strate de spiritisme, symbolico-hermétique. On trouve après dans les année 1960, beaucoup plus tard, toute l’explosion des sciences sociales. On sent que les bibliothécaires précédents ont tenté de faire une bibliothèque universelle, encyclopédique. On retrouve les premiers numéros de la collection blanche de Gallimard. On voit les premiers écrits de Lévy Strauss, toutes les sciences sociales qui explosent à l’époque. On retrouve cette strate là aussi à la Grande Loge, mais pour finir là aujourd’hui, compte tenu de l’évolution de la littérature spécifiquement maçonnique nous concentrons nos achats sur les livres maçonniques même s’ils sont mauvais...
S.D. : Même s’ils sont mauvais ; il y en a des mauvais ?...
F.R. : Oui cela existe, vous savez. Nous l’avons vu récemment, écrits pas forcément par des maçons, certains qui sont édités pour faire des opérations commerciales, qui rapportent à leurs auteurs et à leurs éditeurs.
S.D. : Tout à l’heure nous parlions de la spécificité de la Grande Loge de France. Aujourd’hui il est clair que la Grande Loge de France se situe dans sa démarche entre spiritualité et humanisme. Est-ce que cette spécificité de la Grande Loge de France se retrouve dans les ouvrages qui sont à la Bibliothèque et puis est-ce qu’il y a des ouvrages d’une grande importance ? Est-ce qu’il y a des livres isolés ? Quels sont les ouvrages importants qui vous ont marqué ?
F.R. : Qui m’ont marqué personnellement, je ne pense pas que l’on soit là pour parler de moi ?...
S.D. : Si, si
F.R. : Très rapidement, il y a un ouvrage qui m’a marqué c’est un texte dactylographié, d’une conférence donnée par Jazarin, je ne sais pas si vous vous souvenez...
B.P. : Il a écrit des bouquins, il y a une vingtaine d’années, une approche mathématique je crois...
F.R. : Non pas du tout, il a traduit la Bagavad Gita.
B.P. : Il écrivait aussi sur les arts martiaux
F.R. : Exactement. C’est un vieux Frère qui me l’a fait connaître. J’étais complètement ébloui par la clarté de cet enseignement mais cela c’est une expérience personnelle. Depuis j’ai vu passer d’autres bouquins qui m’ont passionné mais à la Bibliothèque de la Grande Loge nous accueillons une foule bigarrée d’utilisateurs, il y a les chercheurs profanes comme vous dîtes que nous chouchoutons parce que ce sont souvent eux qui font avancer les choses, ils travaillent avec acharnement, avec méthode. Mais la plus grande partie des gens qui passent la porte de la Grande Loge sont des Frères qui ont des travaux à faire ou qui s’intéressent à un sujet ou à un autre. Si l’on sait, comme disait Anderson, que la maçonnerie et la Grande Loge de France est soumise à ce phénomène, accepte en son sein des hommes de toutes origines, de toutes races, de toutes croyances, on peut continuer, de toutes démarches cognitives, de toutes habitudes intellectuelles, de façon à aborder les concepts du corpus maçonnique ou même de façon à aborder la vie, il faut pouvoir répondre à ces Frères et on ne peut pas ne pas leur offrir les bouquins qu’ils attendent.
S.D. : De toute façon, au niveau de la recherche, il y a la Bibliothèque de la Grande Loge de France, il y a d’autres bibliothèques ailleurs bien sûr mais il y a aussi un fonds maçonnique important à la Bibliothèque Nationale me semble-t-il ?
F.R. : Vous avez le fonds maçonnique de tous les imprimés qui paraissent en France, vous avez aussi un fonds maçonnique important au niveau des manuscrits.
B.P. : Je voudrais revenir sur quelque chose que nous n’avons pas du tout abordé. Pendant la guerre les francs-maçons étaient l’objet de persécutions, beaucoup ont été déportés, beaucoup y ont perdu la vie, la totalité des maçons ont perdu leur travail parce qu’ils faisaient partie de ceux qui étaient chassés de leur travail, en particulier dans l’administration. A la Grande Loge de France, 8 rue Puteaux, dans notre siège qui est un ancien couvent, entre guillemets, où il y a eu une congrégation religieuse auparavant. Les Allemands sont venus et c’était le siège des « affaires » anti-maçonniques.
Sur ce sujet, en particulier nous savons tous que les Allemands avaient saisi toutes les archives de la Grande Loge de France. Elles ont été confisquées, elles sont parties en Allemagne et dans une sorte de paranoïa un peu schizophrène aussi, nos ennemis, les ennemis de la liberté ont collationné, répertorié, fiché avec beaucoup de soin tout ce qui était ici.
A un moment donné les Russes sont arrivés, ils ont embarqué toutes ces archives et ce qui est extraordinaire c’est que nous les avons récupérées avec nos amis du Grand Orient. Toutes ces archives ont été recollationnées avec un soin particulièrement clinique, je dirai. Personnellement à Saint Pétersbourg j’ai retrouvé des lettres d’un personnage important qui s’appelait Alexis Zousmann qui fut Grand Commandeur du Rite Ecossais Ancien et Accepté. J’ai trouvé des lettres personnelles exposées dans des vitrines juste après que le mur de Berlin soit balayé et que le Système soviétique soit arrêté. Qu’est-ce que vous avez retrouvé de tout cela ? Est-ce qu’on peut venir s’informer sur ces choses ?
F.R. : Pour les archives russes, dont tout le monde parle dans les milieux maçonniques, aussi bien au Grand Orient qu’à la Grande Loge, elles seront disponibles aux chercheurs à partir de janvier 2002. Pierre Mollié, le bibliothécaire du Grand Orient et moi-même sommes quasiment prêts pour...
B.P. : Vous travaillez en corrélation tous les deux.
F.R. : Oui, parce que nous avançons ensemble. Il y a un petit détail que j’aimerais rectifier, ce n’était pas les Allemands qui étaient installés rue Puteaux mais c’était une antenne du service des sociétés secrètes de Vichy. Le siège était au square Rapp, il y avait une équipe d’Henri Coston, je ne dirai pas passé à l’Orient éternel parce que c’est un terme réservé aux maçons.
B.P. : Ce n’est pas l’Orient éternel cela serait plutôt à l’enfer éternel, non ?
F.R. : Ce sont ces services de sociétés secrètes qui ont dressé des listes de maçons qui sont parues dans le Journal Officiel et qui ont fait perdre leur travail à de nombreux d’entre nous. Quant aux Archives russes, effectivement les Allemands, les premières choses qu’ils ont faites en arrivant, aux premiers jours d’occupation, en juin 1940, ils se sont précipités dans les obédiences maçonniques, ont mis des scellés et dès qu’ils ont pu, ont ramassé, raflé le mot n’est pas trop fort, toutes les archives manuscrites, tout ce qui concernait les archives centrales, ne laissant au service des sociétés secrètes que les fichiers,
S.D. : Les documents administratifs
F.R. : Les documents qui portaient les listes, les noms et les fonctions des maçons. Quant aux archives russes qui elles représentaient l’Histoire de notre Obédience elles ont été emportées par les Allemands, entreposées à Berlin, et puis lors de l’occupation de Berlin par les forces soviétiques elles ont été récupérées. En 1989 ou 1990, après un énorme travail du Quai d’Orsay, les Russes ont bien voulu rendre, au début c’était bien un peu folklorique parce qu’ils donnaient des photocopies qu’ils faisaient payer très cher, et puis, après ils en ont donné de petits morceaux. Pour finir, ils ont donné, ils ont rendu les archives au Grand Orient et à la Grande Loge. Nous les avons récupérées il y a une petite année.
S.D. : François Rognon, je voudrais revenir sur vous, si vous le permettez. Vous vivez à l’intérieur de ces livres, du passé, ces livres qui sont comme vous nous le disiez, hors antenne une force, une spécificité très grande de la maçonnerie. Est-ce que le fait de vivre à l’intérieur de ces ouvrages a influé votre démarche maçonnique, et de quelle manière ? Est-ce que ce plongeon dans le passé au niveau des livres vous a aidé au niveau de votre démarche maçonnique ?
F.R. : Comme tout le monde je suis rentré plein d’idéal sachant que la maçonnerie permettait de rencontrer des personnes en dehors de toute considération de classe, de religion, d’âge. Je suis rentré comme cela. Le fait d’être plongé dans cette Bibliothèque, cela m’a donné le vertige au début, d’avoir à portée de main, la science, la philosophie, toutes les religions du monde. D’être plongé dans ces bouquins m’a persuadé de l’importance de la compréhension de l’histoire de la franc-maçonnerie. Tous ces vieux bouquins qui nous entourent nous donnent des bribes de ce que l’on retrouve aujourd’hui, de ce qu’on vit aujourd’hui. On découvre par exemple le « Contrat Social », qui fait partie des archives russes, partagé avec le Grand Orient.
S.D. : C’est le nom d’une Loge ?
F.R. : C’est le nom d’une Loge de la fin du 18ème siècle, une partie des archives de cette Loge est arrivée au Grand Orient, une partie à la Grande Loge de France. Nous avons essayé de faire, avec le Grand Orient, une édition conjointe. Cette Loge donc s’appelle le « Contrat Social ». Une phrase du rituel dit ceci, (les questions-réponses sont très fréquentes dans les rituels maçonniques) :
« quel est le premier devoir d’un franc-maçon ? », (cela rappellera quelque chose aux maçons qui nous écoutent),
la réponse est : « remplir dignement l’état où la Providence l’a placé »
On ne trouve pas cette réponse exactement aujourd’hui mais le fait que je l’ai lue, moi, m’a fait penser aux nombreuses réponses que j’avais eues.
B.P. : Nous sommes aujourd’hui, coïncidence, Providence, le 16 décembre, nous sommes à cinq jours du solstice d’hiver. D’une certaine manière quelle pourrait être votre conclusion François Rognon de cet entretien, très libre et très personnel ?
F.R. : Tous ces livres qu’ils soient historiques ou philosophiques ou spécifiquement maçonniques amènent à une conclusion identique qui est l’espérance. Que ce soit Michel Barat, qui veut réveiller les Lumières, réveiller l’esprit du siècle des Lumières, ou que ce soit Henri Tort-Nouguès, notre passé Grand Maître, qui lui, est passé à l’Orient Eternel il y a exactement un an, me disait, la dernière fois où nous nous sommes vus, et cela explique peut-être mon enthousiasme de tout à l’heure lorsque j’ai répondu à certaines questions : « tu sais, me disait-il, je suis rentré ici avec l’espérance de la lumière, je croyais arriver à trouver la lumière, là, au bout de ma vie, j’ai la lumière de l’espérance... »
S.D. : Belle conclusion
F.R. : Eh bien pour les solstices c’est pareil nous allons vers les jours les plus sombres, nous vivons des moments extrêmement sombres dans l’histoire de l’humanité. Il y a toujours cette petite torche sous les boisseaux sur lesquels les maçons continueront de veiller.
S.D. : Mais les jours rallongent
B.P. : Merci beaucoup, les propos que nous venons de tenir vont être repris sur le site Internet de la Grande Loge de France, www.gldf.org et la Revue Points de Vue Initiatiques reprendra aussi le texte de cet échange. En effet Points de Vue Initiatiques est une revue de la Grande Loge de France. Elle a décidé de reprendre systématiquement l’écrit de nos émissions maçonniques. Je vous donne rendez-vous maintenant en janvier, pour fêter la nouvelle année, en espérant bien entendu qu’elle soit plus rayonnante que cette année 2001 qui n’est pas aussi gaie et lumineuse que nous l’aurions souhaitée.







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