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Emission du mois de Décembre 1997

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Universalité maçonnique

Le mois dernier, en novembre, Alain Pozarnik et moi avons traité de l’initiation et du secret. Je vous rappellerais pour raviver votre mémoire que, nous avons dit en gros que l’initiation est une connaissance, l’initiation maçonnique est une école de liberté totale qui permet à tout un chacun de ne plus penser de deuxième main comme nous l’avons dit.
Nous avons dit aussi que la capacité d’introspection pour trouver à l’intérieur de soi-même, dans notre Temple Intérieur l’immanence et de nous projeter verticalement vers la transcendance était l’un des aspects de l’initiation. Le secret maçonnique est du domaine de l’intimité, le secret n’est pas un verbiage confidentiel comme nous le disait Alain. La fraternité est une façon simple d’aborder l’Amour.

Aujourd’hui, nous voudrions vous emmener, tels des pérégrins, dans les voies de la franc-maçonnerie et de la spiritualité.

Bernard Platon : Alain Pozarnik, dans nos déclarations de principe, nous disons, "Les francs-maçons travaillent à l’amélioration constante de la condition humaine tant sur le plan spirituel et intellectuel que sur le plan du bien- être matériel.
C’est ce que nous disons dans notre Constitution, au chapitre 1. A votre sens, est-ce que la Maçonnerie, c’est en fait une faculté d’aller du matériel au spirituel, de faire une sorte un aller-retour permanent ?

Alain Pozarnik : Le matériel est quelque chose d’essentiel puisque nous vivons dans un monde matériel, nous sommes matériels et sans cette matérialité dans notre monde nous ne apercevrions même pas, nous ne nous connaîtrions pas. Donc, nous avons un devoir de prendre notre place juste dans le monde matériel, autant que nous avons un devoir de nous occuper de notre corps matériel afin qu’il puisse nous véhiculer le mieux possible.
Si nous regardons notre corps, on peut avoir un bras en moins, une main en moins, une jambe en moins, un ?il en moins et malgré tout nous disons "Je suis". Ce n’est pas "Je suis moins un bras, je suis moins une jambe, je suis". Je suis cela veut dire qu’il y a en dehors de cette matérialité, il y a implicitement un corps spirituel qui est contenu et qui n’est pas attaquable par rapport à cette matérialité. On pourrait dire que notre corps sert de véhicule à une énergie quelconque mystérieuse que nous cherchons à vivre et effectivement on est toujours pris dans la vie et notamment nous francs-maçons qui ne voulons pas nous perdre dans des rêves ésotériques nous sommes toujours ramenés dans la matérialité qui mesure exactement la réalité, peut-être, de notre spiritualité.

B.P. : Donc, d’une certaine manière, vous considérez, que le franc-maçon est en fait un individu qui a les pieds au sol et, je dirais, la tête dans les étoiles mais avec une sorte de prévalence, de prééminence de l’esprit sur la matière ?

A.P. : Oui, c’est un peu comme si nous étions un attelage avec une carriole, un cheval et un cocher. Il faut que la carriole soit solide pour pouvoir aller, il faut qu’elle soit bien attelée au cheval qui pourrait être nos émotions qui puissent nous tirer, il faut un cocher pour diriger l’ensemble mais il faut aussi un voyageur qui sache où aller car le jour où la carriole s’arrêtera s’il n’y a personne qui descend et si le cocher n’a pas pu diriger sa carriole il se retrouvera perdu et si le voyageur descend dans un monde inconnu alors il sera complètement perdu, il se demandera pourquoi il a voyagé. Il est important que notre corps et notre ensemble, notre attelage traverse la vie dirigé par un voyageur qui sait d’où il va et où il va aller.

B.P. : Donc, d’une certaine manière, vous seriez tout à fait d’accord avec la phrase de Pierre Teilhard de Chardin qui disait : "Il n’y a pas nécessairement de la matière et de l’esprit, il y a seulement de la matière en devenir d’esprit". C’est-à-dire que nous avons la faculté, avec les outils que la maçonnerie nous donne, d’avoir la possibilité de transformer, je dirais, la matière, donc de la transcender, donc de transformer, j’allais dire d’une certaine manière un peu provocatrice et alchimique, que nous avons la possibilité de transformer le plomb en or ?

A.P. : Oui. Evidemment tout ce que je dis ici, il faut nous rappeler que nous avons dit que la franc-maçonnerie n’a pas de dogme donc j’interviens en mon nom propre et en ma pensée personnelle et non pas pour dire que ceci est plus ou moins maçonnique, est une pensée plus ou moins réelle. Mais si on regarde la science pour revenir à votre question, la science dit que tout est vibration, tout est onde avec plus ou moins d’intensité. Donc serions nous une intensité énergétique très fine redescendue et incluse dans une matière qui lui permet d’acquérir grâce aux difficultés et ce que nous prenons pour des chaos, aux difficultés de la vie, acquérir par des notions d’Amour une intensité de finesse qui nous ramène, peut-être, à notre source ?

B.P. : Dans notre dernière émission, vous avez fait une sorte d’allusion à la recherche de l’individu qui, quelque soit l’âge auquel les choses se passaient en enterrant les morts d’avoir une sorte de rapport avec la transcendance, avec ce qui est de l’au-delà ou de l’ailleurs plutôt, je dirais. Vous avez sûrement vu le film 2001 Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick dans lequel, rappelons nous, au début du film, un certain nombre d’individus qui sont des préhominiens caressent, entre guillemets, la matière, la matière noire de la pierre parallélépipédique avec ces angles très aigus, très coupants. Est-ce que cela vous évoque à nouveau une vision de la spiritualité quelle que soit l’origine des hommes ?

A.P. : Oui, parce que si nous sommes redescendus dans la matière la matière a quelque chose de rugueux, de tranchant, de blessant. Pour nous qui aspirons au meilleur, pour nous qui voudrions aimer, pour nous qui voudrions être justes et vivre dans un bonheur, entre guillemets, un bonheur car on ne sait pas s’il existe, on ne sait même pas si on peut le trouver, on va descendre dans cette matière pour revenir vers cette mort. Bien souvent, on a peur de la mort. En fait, je crois, on a peur de la souffrance et on oppose la mort à la vie. Ce qui serait beaucoup plus juste, c’est d’opposer la naissance, qui est un passage, à la mort, qui est un autre passage et entre temps il y a une vie. Mais avant on ne sait pas si il y en avait une, il y a une vie entre temps et il y en a peut-être une après. Donc la mort est quelque chose de très naturel. Il y a peut-être quelque chose qui ne meurt pas en nous. Pour des personnes, pas pour les jeunes, mais pour les personnes qui ont déjà un certain âge, qui ont déjà un certain vécu ils sentent qu’ils n’ont pas vieilli. Il y a quelque chose en eux qui n’a pas bougé ,qui est toujours aussi jeune, peut-être un peu plus mature, qui a pris un peu de force et en revenant sur ce que j’ai dit tout à l’heure sur le corps ils se disent "Mais mon corps a mal, mais est-ce que moi j’ai mal ? Mon corps va disparaître, mais est-ce que moi je vais disparaître ?" On a vraiment l’impression qu’on ne vieillit pas mais malheureusement au début on ne s’en aperçoit pas et peut-être l’initiation consiste à faire ce chemin naturel, volontairement, par une prise de conscience.

B.P. : L’initiation, puisque nous reprenons ce terme, la spiritualité, l’initiation est-ce que ce ne serait pas d’une certaine manière la faculté d’apprendre au fur et à mesure que l’on vit, à apprendre à mourir ? Ernest Renan disait à ce sujet, vous vous souvenez de cette parole tout à fait extraordinaire "Le chef d’ ?uvre de notre vie c’est notre mort. Nous l’accomplissons dans la géhenne, dit-il avec un mot un peu savant, et avec le quart de nos facultés."

A.P. : Oui, apprendre à mourir mais qu’est ce que cela veut dire ? Car beaucoup de jeunes initiés disent il faut que l’homme ancien meure pour qu’un homme nouveau se dresse, ce que certaines religions, certaines sectes traduisent par "il faut tuer l’ego". Et alors on est toujours inquiet : comment va-t-on tuer l’ego, ma personnalité va disparaître. En tous cas si quelques uns d’entre vous et surtout chez des maçons qui sont toujours liés au concret et à la réalité quotidienne essaient de tuer l’ego mais sincèrement, pas en en parlant, pas en faisant de la philosophie autour de l’ego, ils se rendraient compte que l’ego ne meurt pas. Pour mourir, l’initiation amène, au contraire, à d’abord éveiller notre être intérieur. Derrière tout notre corps, il y a dans l’espace intérieur quelque chose qui ne demande qu’à être éveillé, à se dresser. Et parce que cela se dresse petit à petit, parce que cela devient une référence, alors l’ego s’apaise, il a moins de volonté, ce n’est plus lui qui nous dirige, c’est cet être intérieur qui dirige l’ego. Alors, on dit que l’ego est mort mais il n’est jamais mort, bien sur tant que nous vivons sur terre on a un ego et il vaut mieux qu’il soit solide tant qu’à faire.

B.P. : Vous avez des mots que vous employez, qui sont des mots que je dirais de philosophe, il y un mot que vous avez évité d’employer actuellement, mais peut-être est-ce par prudence, c’est le mot âme. En effet est-ce que dans une approche maçonnique, en tous cas dans votre vision personnelle est-ce que l’âme est un reflet de l’ego ou l’ego plutôt est le reflet de l’âme ?

A.P. : Oui, j’évite d’employer le mot âme, parce que c’est un mot qui est très chargé. C’est un mot qui est très chargé et c’est un mot qui me semble dangereux et je préfère le mot être. Je dirais que notre ego, c’est-à-dire nos mécanismes de pensée, d’affect, de physique, nous occupe complètement et puis petit à petit on peut faire dresser un espace intérieur et dans cet espace un être. _ Alors est-ce que l’être serait notre âme ? En tous cas, notre vie, notre corps devient le véhicule de cet être et c’est cet être lui-même qui va éclairer notre vie matérielle mais qui va être lui-même éclairé par la véritable lumière. Et donc c’est lui qui va grandir sous la véritable lumière et nous ne serons que le reflet d’un être et de la méthode. Il y a donc des étapes et des échelons difficiles à vivre parce que tout cela doit être vécu, ce n’est pas de la philosophie.

B.P. : Donc, cela veut dire, d’une certaine manière, que les hommes que nous sommes, qui tentent en pratiquant des rites maçonniques en utilisant les facultés que le symbolisme met à notre disposition , nous avons d’une certaine manière la possibilité de sacraliser les choses. Alors qu’est-ce que le sacré, qu’est-ce que la possibilité de sacraliser l’espace, le temps, la matière, pourquoi pas, et qu’est-ce que cela a à voir avec la spiritualité ?

A.P. : Alors, le sacré est important parce que, habituellement, nous sommes tellement pris par la vie ordinaire, par les soucis ordinaires que nous n’avons même pas un regard sur cet être intérieur, je ne parle pas même de laisser grandir cet être, mais nous l’ignorons mais c’est lui qui est notre véritable inconscient. Il est entièrement enfoui à l’intérieur de nous.

B.P. : La Maçonnerie, par l’utilisation de sa pratique, du symbolisme et des rites donne-t-elle la possibilité de sacraliser le temps, l’espace, la matière, en quelque sorte, donc de nous rapprocher, de nous faire entrer dans les voies de la spiritualité qui sont les voies larges et qui n’ont rien à voir, comme nous l’avons dit dans notre précédente émission, avec une approche religieuse ?

A.P. : C’est exact. Nous sommes tellement pris par nos soucis et par notre vie quotidienne que nous sommes loin de notre être. Nous avons besoin d’un lieu où nous allons pouvoir nous recueillir, d’un lieu où nous allons oublier, où nous allons être à couvert de tous nos soucis, de tous nos tourments, de tous nos mécanismes, de toute notre force ordinaire qui nous entraîne. Petit à petit, cet être va devenir vivant et c’est cet être qui va commencer à vivre dans tout ce que nous vivons, que nous vivions en travaillant, que nous vivions en mangeant, que nous vivions en lisant, que nous vivions en faisant nos courses. Tout ce que nous faisons est un prétexte pour l’être à goûter une énergie, une vie, des contacts et des sensations.
D’habitude, on fait obstacle on ne veut pas laisser pénétrer en nous la vie parce que l’on a peur, on est toujours prêt de se défendre. Et là on va laisser pénétrer nos impressions à l’intérieur et, dans ce cas là, toute la vie devient sacrée. Il n’existe pas une vie qui à un moment est sacrée et une vie qui est profane. On dit, par commodité, qu’elle peut être profane ou sacrée parce que nous sommes nous-mêmes dans l’impossibilité de sacraliser la vie. Mais notre vie a une telle puissance, une telle force, qu’elle est sacrée.

B.P. : Nous aurions eu besoin de beaucoup plus de temps pour arriver à traiter du problème à fond. Je vous remercie infiniment de votre témoignage personnel et je vous dit peut-être à un autre jour car nous referons certainement ensemble des émissions.

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, le contenu de l’échange que nous venons d’avoir sera repris dans les colonnes de Points de Vues Initiatiques d’une part et d’autre part sur le site de la Grande Loge de France : http://www.gldf.org.

 

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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