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Emission du mois de Mai 1997

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La Maçonnerie : une coopération.

Bernard Platon : Si je vous ai demandé, Raymond Carpentier, de venir parler à notre micro ce matin, c’est parce que j’ai lu récemment un texte de vous qui m’a paru intéressant pour nos auditeurs. Vous y parliez de coopération et vous opposiez cette coopération à la compétition qui règne dans la nature sauvage. Pourriez-vous nous montrer comment vous articulez votre propos avec la morale de la Franc Maçonnerie.

Raymond Carpentier : Nous, Francs-Maçons, nous voulons des constructeurs. Nous nous voulons les héritiers de ceux qui, depuis l’aube de l’humanité, ont construit des maisons.
Quand les hommes en ont eu assez de passer la journée dans le désert sous le soleil brûlant et la nuit dans le vent glacé, ils ont construit des maisons pour abriter leur famille. Dans le même mouvement ils en ont profité d’ailleurs pour construire des temples pour leurs dieux.
C’est pourquoi nous disons que nous construisons le temple de nous-même et de l’humanité quand nous travaillons, comme il est écrit dans nos constitutions : "au progrès de l’humanité sur les plans spirituel, intellectuel et matériel".
Pour construire des maisons, les hommes ont uni leurs forces en se mettant à plusieurs. Au lieu de s’entre-tuer comme des bêtes dans la jungle, ils se sont mis ensemble pour se partager les efforts et s’entraider en apportant chacun son talent et son savoir. C’est ce que nous exprimons par notre acclamation de la fraternité.

B.P. : J’entends bien, mais j’ai cru comprendre que, pour vous, ce modèle pourrait montrer la voie d’une solution à la situation tragique que les sociétés humaines traversent aujourd’hui.

R.C. : Ici il faut bien préciser quel peut être le rôle de la Franc-Maçonnerie tel que nous l’entendons à la Grande Loge de France. Nous ne sommes pas des faiseurs de systèmes politiques. Non pas, bien au contraire, que l’entreprise en serait méprisable. Il appartient à chacun en tant que citoyen de choisir la solution politique qu’il juge la meilleure.
Mais nous Francs-Maçons qui nous disons : spéculatifs, nous voulons être ceux qui réfléchissent aux principes capables d’assurer ce que nous avons défini comme le progrès de l’humanité. Nous nous appelons le "Centre de l’union".
Cela signifie dans notre esprit que nous échangeons nos réflexions - nos spéculations selon notre formule - entre des hommes qui viennent de tous les horizons philosophiques, culturels, religieux et bien sûr politiques, mais qui ont tous en commun cette volonté du progrès de l’humanité.

Et maintenant j’y viens. Ce progrès de l’humanité, que j’appellerais plutôt un progrès vers l’humanité - car nous savons que c’est une œuvre jamais finie - je pense qu’il passe par le travail pour nous affranchir de la sauvagerie d’où l’homme sort. Nous sommes ceux qui, au long de la conquête de nous-même, avons bâti le monde de l’homme contre la nature sauvage ; une nature sauvage caractérisée par la compétition qui exclut les faibles au profit des plus forts : vous savez, le fameux système de la "lutte pour la vie". Il est même élégant de dire cela en Anglais pour montrer qu’on a des lettres.

Mais nous les hommes, dont toute l’histoire a été de nous affranchir de la brute naturelle dont nous sommes issus, nous avons inventé la compassion pour autrui. Et là je crois qu’il faut insister sur la notion d’invention ; dirais-je de création ? Nous avons créé la compassion parce qu’elle n’existait nulle part, et surtout pas dans la nature, avant que nous ne l’inventions. Voilà encore quelque chose que nous exprimons, nous Francs-Maçons par notre qualité de bâtisseurs : nous voulons dire que nous sommes (avec d’autres c’est vrai) des créateurs du monde humain, et que, en plus, nous le sommes en tant que créateurs décidés, conscients et volontaires.

B.P. : Pourriez-vous nous montrer, comme je l’ai lu dans l’un de vos textes, en quoi la coopération est pour vous à la fois le propre de l’homme et la solution à l’avenir de l’humanité.

R.C. : La coopération est le propre de l’homme pour la raison très simple, et mille fois évoquée, que l’évolution a privé les hommes des armes naturelles et de l’instinct qui permettent aux bêtes de se débrouiller toutes seules.
L’homme n’a que son intelligence pour remplacer ses faiblesses naturelles, et cette intelligence lui a montré qu’en se mettant ensemble on peut résoudre des problèmes qu’on est incapable de résoudre seul.

Dans la compétition, nous trouvons des adversaires qui cherchent à s’éliminer l’un l’autre en vue de s’emparer d’un bien qui ne peut appartenir qu’à un seul.
Voyez-vous, il y a une logique de la compétition. Dans la compétition ce qui est gagné par l’un est perdu par l’autre.

Dans la coopération, c’est l’inverse qui se produit. Ici l’on met ses forces et ses gains en commun.
Il en résulte que dans la coopération tout ce qui est gagné par l’un est aussi gagné par l’autre ; ou par les autres si l’on est plus de deux.

La compétition a été la solution employée par la nature depuis la création du monde, et notamment par le monde du vivant. Vaille que vaille, dans le sang et les larmes, la compétition a été la loi du vivant et a perduré pendant des millions d’années au milieu des destructions et des catastrophes. On sait qu’il y a eu plus d’espèces aujourd’hui disparues que d’espèces encore vivantes.

Dans leurs débuts les hommes, engagés dans la nature brute ont dû, pour survivre, se défendre dans le système de la compétition contre leurs ennemis naturels et humains. L’originalité de l’intelligence des hommes aura été de découvrir qu’en coopérant entre eux ils pouvaient augmenter leurs forces contre leurs ennemis. 12intelligence coopérative interne est née de la compétition extrême.

B.P. : J’entends bien. Loi de la compétition dans la nature sauvage, loi humaine de la coopération dans le groupe. Il reste que la compétition fut et est toujours, si je vous suis, la loi du monde. Les luttes nationales, et même les guerres dites civiles à l’intérieur des nations, nous montrent la permanence de la compétition.

R.C. : Vous abordez là le point majeur de notre réflexion. Si la compétition fut la loi du passé, ce qu’il faut montrer c’est que maintenant les choses du monde, et la place que l’homme y a pris, ont changé les données. La compétition fut, à la fois, nécessaire et possible. Elle fut nécessaire parce que l’homme était en butte à une nature hostile acharnée à le détruire et que sa survie a dépendu de sa force à la vaincre.
Mais il lui fallait aussi être possible. Elle fut possible parce que les moyens de destruction des hommes étaient suffisamment faibles pour que les dégâts que leurs luttes provoquaient puissent être neutralisés par une nature foisonnante et, si l’on ose dire, généreuse. Du temps d’Agamemnon, il y a 3 000 ans, les hommes étaient cent fois moins nombreux sur la planète (il y avait encore de la place pour des lions dans les collines de Grèce).
Et les courtes et fragiles épées de bronze ne pouvaient guère tuer qu’un petit nombre de gens à la fois. On pouvait se livrer à de joyeuses étripées de part et d’autre d’une montagne ou d’un détroit, sans que les dégâts ne soient irréparables.

Aujourd’hui tout a basculé. L’homme a envahi la planète et ses forces de destruction - aussi bien d’ailleurs guerrières que civiles - ont été colossalement multipliées ; multipliées au point qu’un chiffrage en est impossible. La compétition est devenue suicidaire tant elle est capable de produire des dégâts irréversibles, même pour l’auteur des destructions. Tout le monde comprend cela si bien qu’il n’est pas nécessaire de s’étendre sur des preuves.
Si l’on osait paraphraser la fameuse phrase de Malraux - et d’ailleurs démentie avec fermeté par lui-même - nous dirions que le XXIe siècle sera coopératif ou ne sera pas. Nous les Francs-Maçons nous avions, en quelque sorte, anticipé cette constatation en plaçant dans nos principes la coopération fraternelle entre les humains.

En langage à la mode nous dirons que la compétition est obsolète. L’idée traditionnelle que le but de la vie est d’écraser les autres pour prendre leur place, n’est plus pertinente. En écrasant les autres ont risque de s’écraser soi-même. Le Chinois Sun Tsu avait déjà eu l’intuition de ce fait quatre cent ans avant notre ère.

Rien n’est plus dangereux que des vaincus. Ils n’ont de cesse de se venger. Sun Tsu savait déjà que le prince habile est celui qui se fait des alliés et non pas celui qui ravage les autres nations et qui trouve des vaincus ruinés et incapables de l’enrichir. Le commerçant prospère est celui qui se ménage des clients satisfaits et fidèles - et fidèles parce que satisfaits - non pas celui qui s’est enrichi provisoirement en les roulant. Ceux-là ne reviendront pas s’approvisionner chez lui.

La prédation contre la nature et les autres hommes est destinée à disparaître. Elle a déjà disparu sur les quatre-vingt dix-neuf centièmes de la planète. La dernière activité prédatrice, la pêche en haute mer n’en a plus pour longtemps.

Déjà nous mangeons des saumons et des crevettes domestiques et les autres espèces suivent. L’homme doit abandonner définitivement la condition de chasseur-cueilleur pour devenir un jardinier et un éleveur. Dans très peu de temps il devra aussi abandonner la condition de mineur, pour se consacrer à celle de recycleur et d’utilisateur d’énergie renouvelable.

La compétition contre la nature et contre les autres hommes c’est terminé. L’homme doit cesser d’être contre pour devenir avec. Nous savons cela depuis longtemps nous les Francs-Maçons.

B.P. : Il est vrai que la compétition n’est pas dans nos principes nous qui prônons la fraternité entre les humains. Il n’empêche que nous maçons nous pratiquons les grades, qui installent, en quelque sorte, une hiérarchie entre nous. Qu’en pensez-vous ?

R.C. : Ah ! Les grades ? Les grades, que d’ailleurs nous appelons par l’euphémisme degrés, oui c’est une question qui est souvent opposée aux maçons pour les mettre en contradiction avec eux-mêmes. Mais ne vous ai-je pas entendu dire que notre méthode pour attribuer les degrés n’était pas la compétition, car chez nous personne n’est littéralement "battu", comme dans une élection politique.
Nous pratiquons, me disiez-vous, bien plutôt une émulation qu’une compétition. Dans une émulation il n’est pas question d’éliminer quiconque. On ne choisit pas le "meilleur", ce qui aurait pour conséquence d’éliminer celui qui prendrait alors le qualificatif de mauvais. On permet, me disiez-vous, que chacun donne le meilleur de lui-même.

B.P. : Eh bien voilà une belle question à traiter une prochaine fois.

 

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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