Au micro : Jean-Michel Dardour, Grande Loge de France.
Bonjour à toutes et à tous.
Aujourd’hui nous avons le plaisir d’avoir comme invité Monsieur Joël Gregogna.
Joël Gregogna, vous avez été universitaire, vous êtes avocat, de formation littéraire et juridique. Vous avez publié chez Dervy, c’est l’objet de votre invitation d’aujourd’hui, un ouvrage intitulé Corto l’initié concernant Corto Maltese, personnage qui a bercé notre jeunesse et qui demeure encore très important aujourd’hui. Vous avez déjà publié un certain nombre d’ouvrages, romans, essais, poésies, articles, textes au nom parfois évocateur comme Vitriol-océan. L’un de vos titres, en cours de réédition, m’a intrigué : Synfilein. Commençons par là : Joël Gregogna, pour nos auditeurs, que veut dire Synfilein ?
Joël Gregogna : Votre question est intéressante en ce qu’elle prête particulièrement à réflexion y compris dans l’univers de Corto Maltese.
« Synfilein » est formé de deux termes : « sun », « avec » et « filein » qu’on peut traduire par « ressentir ». Il est tiré de l’Antigone de Sophocle. Ce dernier fait dire à son héroïne ce qui constitue, selon moi, la plus belle phrase de la littérature : « Je suis née non pour échanger la haine, mais pour partager l’amour ». Précisons qu’il s’agit là d’un partage profondément ressenti, quoique non fusionnel. Synfilein, livre paru en 1992, en cours de réédition, tourne autour de cette question. Parce qu’elle se fonde sur ce que chacun éprouve du symbole et qu’elle constitue une transmission, l’initiation, qui se trouve, je crois, au centre des préoccupations de la Grande Loge de France, instaure un partage fondamental.
La problématique de l’amour et de la haine occupe une position centrale dans la saga de Corto Maltese, laquelle nous amène à revenir sur notre conception intuitive du bien et du mal. Précisons qu’Hugo Pratt, l’auteur de Corto Maltese, nous présente des situations complexes ; il induit en nous la liberté de discerner, éventuellement de nous améliorer et d’appliquer, s’il y a lieu dans notre quotidien, l’enseignement dégagé.
Dans les années 65, j’avais acquis la Ballade de la mer salée parce que j’étais dans une mouvance de livres d’aventures. Je suivais avec attention l’évolution de la bande dessinée depuis plusieurs années et Corto Maltese entrait parfaitement dans ma double motivation rêve - exégèse : je me souviens qu’il était plus épais que les autres et qu’il tranchait avec la tendance du moment par son absence de couleur ! Je ne devais pas regretter l’achat : l’ouvrage s’avéra plaisant et je le relus par la suite avec plaisir.
Comme chacun d’entre nous, j’ai évolué si bien que, plusieurs années après, ayant retrouvé cet album ainsi que d’autres de Corto Maltese, j’y ai découvert non pas les réponses aux questions que je me posais, mais de nouvelles interrogations. Cela m’a intrigué, mais plu. J’ai approfondi jusqu’au désir d’en réaliser un bouquin, Corto l’initié, dont le titre se révèle dépourvu d’équivoque.
Après quoi, je suis passé de Corto Maltese à Hugo Pratt. J’ai désiré mieux connaître l’homme, du moins dans la partie vénitienne de sa vie : je m’étais souvent penché sur l’histoire de la cité des doges, sur l’évolution de son art, sur les paradoxes de cette île-continent. Hugo Pratt en ses rapports avec Venise… Je me suis à tel point investi dans la recherche que mon éditeur m’a suggéré de rédiger quelques lignes sur ce que j’en avais conclu en l’accompagnant de photos : d’où un nouvel ouvrage, Hugo Pratt à Venise, qui devrait paraître incessamment chez Véga. Ce dernier constitue quelque peu le complément de Corto l’initié en ce qu’il permet de mettre en corrélation un auteur et ses personnages sur fond initiatique.
J.-M. D : Effectivement, votre livre est une magnifique ouverture au monde, une invitation au voyage initiatique ; on y rencontre au gré des pages Francis Bacon, Reiner Maria Rilke, Shakespeare, Sophocle et tant d’autres. Je suis d’accord avec vous pour dire que « je suis née pour partager l’amour et non la haine » est peut-être la plus belle phrase du monde.
Voilà : votre ouvrage est magnifique et vous l’avez ordonné un peu à la manière des poupées russes. Au fur et à mesure de sa lecture, on trouve des symboles, des passages, des rites.
Puisque vous reliez Corto l’Initié à son auteur, Hugo Pratt était-il franc-maçon ?
J.G. : On a souligné que Corto l’initié appelait à la réflexion à partir des éléments d’érudition qu’il contenait. On a aussi écrit qu’il suggérait. Quant à moi, j’espère seulement qu’il donne au lecteur l’envie d’aller plus loin, de procéder, de cheminer. Pour répondre à votre question, Hugo Pratt fut franc-maçon. Plusieurs raisons l’ont poussé à se faire initier : recherche d’une spiritualité particulière, désir de dépassement des apports limités de l’occultisme et des sciences secrètes, besoin d’une fraternité spécifique, d’un ordre et peut-être aussi… nécessité de régler un compte de famille.
Né en 1927, Hugo Pratt a, en effet, appartenu à une famille écartelée entre fascistes et opposants à Mussolini. Son père fut l’un des hiérarques locaux. Pour l’anecdote, ce dernier avait récupéré l’épée flamboyante du Temple de Venise, après son pillage par les squadristes, lors des pogroms de 1925. Hugo Pratt la rendit à sa loge Hermès de la Gran Loggia d’Italia – Palazzo Vitteleschi après son initiation.
J.-M. D : On retrouve ce thème dans Fable de Venise où on assiste à une réunion maçonnique, ouvrage dans lequel Corto Maltese est, à un moment donné, pris à parti par des fascistes dans Venise.
J.G. : Fable de Venise se déroule sur fond maçonnique. Toutefois, voir dans cet ouvrage une simple application romancée de ce qu’Hugo Pratt a trouvé dans sa loge serait erroné : l’écrit s’avère beaucoup plus riche ; il constitue une descente, une plongée de Corto Maltese jusqu’au plus profond de lui-même puis une remontée jusqu’à la découverte par le personnage de sa propre place par rapport à l’autre, aux autres et à l’univers environnant. Fable de Venise compose une aventure initiatique qui dépasse le cadre de la franc-maçonnerie.
Je ressens de la difficulté à définir l’initiation. Que dire sinon qu’elle constitue un passage, un choc, une prise de conscience, donc qu’elle relève de l’expérience ? En ce sens, on s’initie soi-même. Paradoxalement, l’initiation présente un aspect tant ponctuel (une cérémonie) que continu (un cheminement). D’où la nécessité d’un guide, homme, communauté, gardien du processus, qui donne au cherchant la clef, qui lui indique la voie aux carrefours et l’incite à lever ses propres doutes. En cette seconde acception, existent toujours et un initiateur et un initié. La liberté du néophyte est-elle alors de remettre son sort initiatique entre les mains d’un maître ? On peut le penser. Toutefois, la situation s’avère plus complexe. Il faut être libre pour entreprendre une démarche initiatique qui rend l’initié plus libre ! Est-ce un paradoxe ? La réponse appartient à chacun d’entre nous. Il existe tant de vrais et de faux paradoxes… Ainsi, l’action doit certes suivre la connaissance, mais la quête initiatique étant dépourvue de fin, l’action doit lui être concomitante.... On résout ces paradoxes en déterminant ce que sont la liberté, l’action, la justice, les vertus, la fraternité, la vérité, etc. sur fond de son vécu, de sa propre expérience. C’est l’objet d’un parcours initiatique. Faut-il voir un rapport entre les paradoxes que j’évoque et ceux qui pavent le chemin de Corto Maltese ? Nous nous trouvons devant un mystère dont il serait intéressant de lever progressivement le voile : Question de prise de conscience progressive… Peut-être pourrait-on qualifier une voie initiatique d’intime, de perpétuelle, de sacrée quelque part aussi puisqu’elle permet à l’individu d’établir la meilleure corrélation entre ce dernier, l’autre, les autres et le monde. Ces principes doivent, sauf erreur, vous parler puisque vous les développez à la Grande Loge de France, entre cheminement solitaire et partage d’expérience avec des frères de loge !
J.-M. D : Assurément. J’ai trouvé aussi que votre ouvrage comportait d’intéressantes relations historiques, notamment sur le fascisme. On voit qu’à l’époque les loges se posaient la question de l’acceptation des fascistes en leur sein. C’était le début et nul ne savait ce qu’il allait advenir de tout cela. Certaines loges se disaient par ailleurs qu’en acceptant des fascistes en leur sein, peut-être pourraient-elles les transformer. On a hélas vite vu que sitôt qu’il a occupé le pouvoir, le fascisme a très clairement interdit et même liquidé physiquement des francs-maçons. Cela me conduit à la question de savoir dans quelle mesure on peut tolérer l’intolérable.
J.G. : Les Italiens ont vécu ce moment de l’histoire de façon extrêmement douloureuse. L’Italie s’est divisée entre partisans du fascisme et adeptes d’une idée plus démocratique. Par voie de conséquence, les familles se sont trouvées scindées, écartelées, parfois brisées pour plusieurs générations. Cette souffrance se ressent souvent encore aujourd’hui.
Le rôle de la franc-maçonnerie dans la montée du fascisme se distingue mal de celui du reste des groupes d’individus et des citoyens. Sur un plan général, aucune franc-maçonnerie du monde ne s’est avérée monolithique au cours de l’histoire. Sur un plan particulier, chaque franc-maçon italien, à l’instar de tous les francs-maçons du monde, n’est jamais qu’un humain, avec ses espoirs et ses angoisses, sa grandeur et ses faiblesses. Les francs-maçons qui ont cru dans le fascisme naissant ont été aveuglés par des chimères, comme tant et tant d’hommes et de femmes de l’époque. Il est facile d’être clairvoyant a posteriori ! Il est certain qu’à partir de 1925, le fascisme a interdit la Franc-maçonnerie en Italie, déporté, déchu de leurs droits civiques et de leur nationalité, au mieux exilé, au pire exécuté bon nombre de francs-maçons, principalement du Grand Orient d’Italie. Il a organisé des pogroms, j’en parlais tous à l’heure, notamment à Florence où l’avocat franc-maçon Consolo, grand mutilé de la guerre de 15-18 (ce sont les dates italiennes) est mort en disant : « les Autrichiens m’ont blessé, les Italiens m’ont tué ». Savoir jusqu’où l’individu peut ou doit tolérer l’intolérable est une question difficile dont la solution passe par une connaissance de soi et des autres, un apprentissage du discernement, une accession à la maîtrise de soi, certainement une appréhension du devoir, peut être aussi une approche de l’amour, de la justice et de la liberté : je crois que cela se révèle complexe et demande du travail ainsi que du temps.
J.-M. D : Revenons à Corto Maltese, et à cette invitation au voyage. Corto Maltese est quelqu’un qui voyage dans le monde entier. On le croise en Afrique, on le croise en Sibérie, on le croise en Amérique du Sud et vous dîtes que c’est un errant guidé.
J.G. : Tout à fait. La simple errance est une situation dans laquelle l’on ne maîtrise pas ce qui se passe et l’on se perd…
À l’opposé, l’errance change de nature du moment où elle est guidée. Elle devient alors un merveilleux voyage, un voyage jusqu’au bout de sa nuit, vers cette petite lumière éternellement allumée… Elle suppose de s’abandonner à l’accompagnement de l’autre. Elle correspond donc à une perte consentie, provisoire, limitée et contrôlée de sa liberté. D’où l’importance de ne pas se tromper de guide ! Quand Brueghel peint des aveugles chutant dans le fossé faute d’avoir un bon guide, il met en garde son lecteur contre toute dérive. On pense aujourd’hui aux sectes, à ces groupements abusant de l’appellation « franc-maçonnerie » pour poursuivre un objet non initiatique, etc. qui ont pour effet d’aliéner la liberté, de détruire. Le tableau de Brueghel montre un guide qui est en fait borgne, c’est-à-dire qui voit une moitié du monde à la fois. Par voie de conséquence, l’errance guidée suppose un discernement préalable. Cette problématique apparaît au centre de toutes les spiritualités. Elle se traduit, par exemple, dans le monde soufi, par le dialogue mythique entre Ibn’Arabi et Averroès, le « oui » de l’un, le « non » de l’autre, correspondant aux deux affirmations : « j’accepte d’être ton maître », « je le refuse »…
Les pérégrinations de Corto Maltese que vous évoquiez, répondent à ces préoccupations, de manière directe ou cachée : à chacun de le découvrir ! Qui guide le lecteur ? Hugo Pratt ? Corto ? Raspoutine ? Quelqu’un d’autre ? Disons seulement que Les réponses s’avèrent importantes.
J.-M. D : Vous parlez également du blanc et du noir qui sont des couleurs opposées et qui peuvent symboliser les contraires. On voit notamment dans l’Islam, que vous citiez, que le deuil et la mort sont symbolisés par le noir chez les chiites et par le blanc chez les sunnites. N’est-ce pas un bon exemple de ce que peut représenter un symbole pour différentes personnes ?
J.G. : Certainement. Que le noir et le blanc puissent symboliser le deuil ou la mort dans des cultures diverses démontre que le symbole prend toute sa valeur de rassemblement dans un espace et à un moment de référence déterminé. Il convient de le garder à l’esprit. Ainsi, lorsqu’à la Grande loge de France, vous placez, dans vos loges, une Bible ouverte, elle représente pour vous un symbole et rien qu’un symbole (celui d’une création, du temps, d’un ordre à retrouver, etc.) et non un livre révélé, comme cela est le cas dans une église ou une synagogue. Le symbole se définit dans un espace de référence.
Toutefois, dans le domaine considéré, le symbole se révèle ouvert, c’est-à-dire que celui qui le lit peut l’interpréter à l’infini. Le symbole peut instaurer, sur ce fondement, une méthode de pensée. Vous connaissez bien cette méthode, puisqu’à la Grande Loge de France, vous la mettez en oeuvre au cours de vos travaux. De plus, vous l’enrichissez par la mise en rapport concomitante de plusieurs symboles : par exemple, le compas, l’équerre et le volume de la loi sacrée, qui, ensemble, ouvrent sur un nouveau symbole, dans le rite que vous pratiquez.
Le symbolisme que l’on trouve dans la saga de Corto Maltese revêt certes une portée universelle, mais dans le seul cadre évoqué par l’auteur. Il induit aussi une méthode de pensée : le style d’Hugo Pratt dans cette œuvre est différent de celui qu’il adopte dans ses autres ouvrages, a fortiori de celui d’autres auteurs de bandes dessinées.
Pour revenir au noir et au blanc, observons que nous autres occidentaux considérons ces couleurs absolument opposées. Les systèmes initiatiques parlent de binaire ; ils amènent leurs adeptes à dépasser l’opposition, à trouver qu’au-delà du 1 et du 2 existe un 3. À l’instar de la franc-maçonnerie, Hugo Pratt conduit son lecteur à estimer que le troisième constitue non la synthèse hégélienne des deux premiers, non un grand tout fusionnel au sein duquel ceux-ci disparaissent, mais autre chose, que seule l’expérience permet de découvrir.
J.-M. D : On revient effectivement à ce ternaire qui nous intéresse. L’ouvrage Corto l’Initié évoque aussi le thème de la transgression. Pour se mettre en chemin et Corto Maltese est un voyageur, pour se mettre en chemin, il faut transgresser quelque chose. On le voit très souvent au travers de votre ouvrage. Il faut transgresser une classe, la caste et peut-être même un certain confort qui permet justement d’acquérir cette liberté dont vous parliez tout à l’heure, cette liberté qui nous met en chemin vers l’initiation.
J.G. : La transgression est un thème cher à Hugo Pratt. On la retrouve souvent dans la saga de Corto Maltese. Le personnage ne conteste pas la loi établie, mais il se place en dehors de son champ. Il laisse la loi ainsi que les usages sociaux et même l’autorité au domaine de la raison. Lui, Corto, se positionne dans un autre espace, de l’ordre de l’esprit. Lorsqu’il perpètre un acte, ce dernier peut apparaître soit un crime dans le domaine de la raison, soit un comportement créateur dans celui de l’esprit. Quand on admet cela, on comprend mieux l’attitude et les buts poursuivis non seulement par Corto mais également par Raspoutine. Transgresser, ce n’est pas nier le chemin sur lequel on se situait, mais en adopter un autre avec comme objectif de progresser. Je crois personnellement que pour éviter un nouvel enfermement, sur ce nouveau sentier, il ne faut jamais cesser de transgresser, y compris en choisissant éventuellement de revenir à la route initiale ou précédente. La transgression est par nature contradiction, mais l’homme ne l’est-il pas lui-même ? On en trouve une belle application dans la saga de Corto Maltese.
J.-M. D : Et bien, Mon Cher Joël Gregogna, je crois que nous aurions pu encore parler très longtemps de cet ouvrage Corto l’Initié, qui est paru chez Dervy, qui est déjà en librairie. Je rappelle que vous nous proposerez bientôt, Hugo Pratt à Venise, chez Vega : il devrait être publié en septembre prochain. Il ne nous reste plus qu’à vous remercier d’être venu nous voir ce matin.










