Bernard Platon : Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour
Au micro :
Bernard Platon
Serge Dekramer
Bernard Platon : Aujourd’hui nous recevons Patrick Négrier.
Patrick Négrier, vous avez eu, dans le passé, une expérience monastique. A présent, vous êtes entré dans une voie initiatique différente, vous êtes devenu franc-maçon.
Vous êtes historien, vous êtes philosophe et aujourd’hui nous vous recevons parce que vous êtes, également, écrivain. Vous venez de publier aux Editions Ivoire Clair, dans le cadre des « Architectes de la Connaissance », un livre dont le titre est « La Tradition Initiatique ». Nous n’aborderons pas le livre en totalité, au cours de cette émission, de cet échange, mais nous allons parler de la Tradition. Nous parlerons, si vous le voulez bien, de la connaissance en général. Alors, Patrick Négrier, depuis que vous êtes entré en maçonnerie que s’est-il passé, pourquoi ce choix ?
Patrick Négrier : Je suis rentré en franc-maçonnerie d’abord pour acquérir un bagage culturel qui faisait défaut dans mon milieu natif. J’ai eu la chance d’être reçu dans une Loge qui avait compté, en son sein, de grands noms qui m’ont favorisé dans ma démarche. Comme la plupart des frères qui sont rentrés dans l’Ordre, j’ai travaillé, j’ai appris et j’ai appris dans le désir de retrouver les sources originelles de la Tradition Initiatique et en particulier de la franc-maçonnerie.
B.P. : Vous savez que juste avant que ne se tint, le colloque que la Grande Loge de France avait organisé avec ses confrères et avec ses consœurs, le Grand Orient de France, la Grande Loge Féminine de France, le Droit Humain et la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique - cinq émissions organisées par France Culture, dans le cadre des Chemins de la Connaissance, qui avaient pour titre les « Bâtisseurs de Fraternité », ont eu lieu. Les « Bâtisseurs de Fraternité » voilà, également, un aspect de la voie initiatique maçonnique ?
P.N. : Oui, la fraternité ce serait peut-être, ce qui correspond dans le vocabulaire théologique, à la charité qui bâtit la communauté, en respectant les règles spirituelles et les règles métaphysiques.
B.P. : Y-a-t-il une passerelle entre votre expérience chrétienne et votre expérience initiatique en maçonnerie et quelles en sont les différences ?
P.N. : Le rapport entre ces deux traditions est que la franc-maçonnerie, par ses origines historiques, est une tradition biblique et comme elle approche la Bible par la voie des symboles elle permet aux chrétiens pratiquants, dont je suis, d’approfondir le sens primitif des symboles bibliques et par là de retrouver la philosophie de la Bible.
S.D. : D’ailleurs vous dîtes dans votre ouvrage, réconcilier Athènes et Jérusalem et vous dîtes c’est finalement l’ignorance biblique, l’ignorance de la philosophie qui conduit à l’obscurantisme...
P.N. : C’est vrai que l’obscurantisme est un produit de l’ignorance, du sens profond de la culture, mais il y a aussi un facteur très précis sur lequel je dois insister, c’est que pendant 2000 ans la Théologie a abordé la Bible sans tenir compte des sources mésopotamiennes et égyptiennes de la Bible, cela est une très grave carence qui a conduit au relief très accidenté de la pensée chrétienne d’aujourd’hui.
S.D. : Par conséquent, la spécificité de la Grande Loge de France qui est d’avoir sur son autel ce que nous appelons le « Volume de la Loi Sacrée », à savoir, Ancien et Nouveau Testament, est fondamentale. C’est le rapport du maçon au Livre avec, un grand L, au Livre qui est le vecteur, comme vous l’avez dit, d’une Tradition beaucoup plus ancienne, qui se précise, ici.
P.N. : C’est vrai qu’en nous raccordant à la Bible, la franc-maçonnerie retrouve le réflexe des protestants du 16e et du 17e siècles qui voulaient que chaque chrétien fasse une lecture personnelle de la Bible en lisant le texte lui-même.
S.D. : Une chose me paraît intéressante en écoutant vos propos, et dans votre Livre également . Vous considérez que la maçonnerie procède de l’ésotérisme. Cela me paraît extrêmement important. Vous dîtes, quelque part d’ailleurs, que c’est finalement l’obscurantisme, le fanatisme et l’ambition qui sont générateurs d’exotérisme. Dans la mesure où la maçonnerie combat finalement l’obscurantisme, le fanatisme et l’ambition, la maçonnerie est ésotérique, c’est-à-dire que chaque maçon est un herméneute en puissance...
P.N. : Oui c’est sa vocation principale. Cela débouche, à terme, sur une compréhension purement philosophique des concepts fondamentaux de la Bible.
B.P. : C’est ainsi, qu’à la Grande Loge de France, ou au Rite Ecossais Ancien et Accepté, puisque c’est le Rite que nous pratiquons à la Grande Loge de France, nous ouvrons les travaux avec la Bible. Nous venons de le dire tout à l’heure, le Livre de la « Loi Sacrée » est ouvert au prologue de l’Evangile de Jean, prologue de lumière, ... alors, selon votre interprétation personnelle, pourquoi au prologue de l’Evangile de Jean ?
P.N. : Il y a une raison que l’on n’invoque pas assez : je crois me souvenir qu’au verset 9, Jean parle de la lumière qui éclaire tout homme en ce monde. Cette idée d’une lumière qui éclaire tout homme en ce monde est une expression très précise de ce que l’on appelle la religion naturelle qui n’est pas une confession religieuse particulière, qui est un point de vue universel et même une pratique universelle et c’est à cela que Désaguliers, en 1723, voulait que les maçons spéculatifs se rattachent, par delà toute confession particulière, au plan religieux.
B.P. : Désaguliers est un des fondateurs de la maçonnerie. Pour les auditeurs qui ne sont pas toujours à l’écoute de nos émissions, il faut leur dire qui il est. Desaguliers était pasteur, avec Anderson, ils ont inventé l’un et l’autre la maçonnerie, l’ont codifiée en quelque sorte dans son organisation spéculative moderne. Désaguliers était un compagnon de Isaac Newton, ce fut un grand savant d’ailleurs, il était une sorte de diffuseur des idées en particulier, scientifiques. Nous avons eu l’occasion d’en parler, ici, sur ces ondes, en disant que la maçonnerie avait aussi une essence et une origine scientifique. C’est là, en fait, que la Bible et la science se rejoignent et peut-être, d’une certaine manière, cela éclaire cette notion de religion naturelle.
P.N. : Oui, il est intéressant de voir qu’au 17e siècle beaucoup de maçons acceptés, qui seront des futurs membres de la maçonnerie spéculative de la Grande Loge d’Angleterre, étaient des amateurs d’ésotérisme et en particulier d’alchimie et par l’alchimie, des gens qui étaient intéressés par la philosophie de la nature.
B.P. : Philosophie de la nature, voilà qui intéresse la maçonnerie spéculative à la Grande Loge de France, à laquelle vous appartenez depuis pratiquement......depuis combien d’années ?
P.N. : 22 ans
B.P. : 22 ans, déjà, presque un quart de siècle. Alors qu’est, pour vous, la maçonnerie, que vous a apporté ce chemin ? Vous qui êtes en recherche permanente, en recherche intellectuelle, en recherche culturelle.. vous êtes un auteur, vous êtes très spécialisé...vous n’aimez pas parler d’ordre général, vous aimez bien parler d’ordre particulier, que vous a apporté votre chemin initiatique, de plus, que vous n’ayez déjà trouvé ?
P.N. : Je crois que la particularité de la tradition maçonnique c’est de cultiver à la fois par la religion naturelle, une philosophie naturelle, qui se base sur l’introspection. Ce travail permet de développer une interprétation symbolique, méthodique, rigoureuse, des grands matériaux de la Bible, des grandes figures de la Bible. A terme, comme je l’ai déjà dit, ce travail donne la possibilité de remonter aux sources philosophiques du judaïsme, c’est fondamental. Ce travail, que peut faire le maçon, lui permet d’avoir parfois des résultats à côté desquels, parfois, certains professeurs d’université passent.
S.D. : Quand on parle de religion naturelle, ce qui me vient à l’esprit, c’est Noé avec les sept commandements très précis que toute l’humanité doit respecter. C’est en fait une prise de conscience que l’homme participe du monde et que le monde ne lui appartient pas, certaines règles sont à respecter. En fait il s’agit, là, d’éthique.
P.N. : L’éthique, c’est nous pourrions le dire le contenu même de la religion naturelle. Comme disait Désaguliers en 1723, être des hommes bons et loyaux. Cette pratique éthique est une première étape du travail initiatique. Par delà la pratique du bien, doit venir la compréhension des principes, une compréhension progressive, une compréhension qui doit se faire. Cette compréhension permet de remonter des principes éthiques à leurs fondements. Or l’éthique a deux fondements. Il y a d’une part des vertus spirituelles, c’est à dire des vertus qui sont fondées sur le rapport à l’esprit, et puis il y a d’autre part des vertus métaphysiques qui sont des vertus fondées sur les différents aspects constitutifs de l’être.
B.P. : J’ai une question à vous poser. D’après ce que nous venons de dire la maçonnerie serait d’essence chrétienne. Cela voudrait donc dire, d’une certaine manière, que des athées n’y ont pas leur place. Cela voudrait dire, ce que je ne pense pas personnellement, que des gens qui ont une tradition différente qui n’appartiennent pas aux religions du livre, comme par exemple les tibétains, les bouddhistes et autres, n’y auraient pas leur place ! Or je sais que vous intervenez chez les bouddhistes quelquefois. Est-ce fermé, est-ce entrebâillé ou est-ce ouvert ?
P.N. : Le texte de Jean-Théophile Desaguliers, qui était un prêtre anglican est très net à ce sujet. Il demande que pour devenir maçon le candidat soit un homme qui pratique la religion naturelle. C’est une pratique et non pas un point de vue. Ce qui veut dire que tous les hommes quelle que soit leur confession, quelle que soit leur culture ont accès à l’initiation dès lors qu’ils font le bien. Cela c’est un premier temps de l’approche des choses. Le test de Désaguliers précise que le maçon peut comprendre correctement ou incorrectement « l’art », c’est-à-dire ce qu’il pratique : le bien. Désaguliers précise en disant qu’il se peut que le maçon ne comprenne pas correctement « l’art » et dans ce cas il peut être un athée théorique et non pas un athée pratique, sinon il n’aurait pas accès au travail maçonnique.
Donc le maçon qui ne comprend pas « l’art » peut être soit un athée théorique, soit un déiste. Ce qui est intéressant chez Désaguliers, c’est que lui, en tant que prêtre anglican, désavouait ces points de vue parce qu’ils n’étaient pas les siens. Cependant il n’excluait en rien, ces gens, des Loges. Je trouve que pour 1723 c’est une position extrêmement moderne et tolérante.
B.P. : Elle est extrêmement moderne, elle est totalement tolérante et c’est d’ailleurs la première fois que nous la développons entre nous, athée théorique, athée pratique, c’est vrai qu’il y a une différence fondamentale.
S.D. : Cela me paraît extrêmement intéressant, parce que cela veut dire que le maçon est un homme qui est capable de travailler, symboliquement, sur la Bible. A la limite le problème de l’existence de Dieu peut ne pas se poser à lui sans qu’il soit empêché de faire son travail herméneutique.
B.P. : Mais cela veut dire, d’autre part, comme il est dit quelquefois en Loge.....il y a des maçons qui disent : la Bible est le livre des rabbins ou le livre des prêtres. Et bien non, ce n’est ni le livre des rabbins ni le livre des prêtres, c’est totalement autre chose. Tout à l’heure, avant que nous abordions cette émission, nous avons fait une différence entre l’approche religieuse et l’approche philosophique. Nous avons développé ce genre de sujet. Patrick Négrier pourriez-vous repréciser, pour nos auditeurs, ce que nous disions ensemble tout à l’heure ?
P.N. : Il faudrait rappeler l’enseignement fondamental de René Guenon à ce sujet. René Guenon est un philosophe français, décédé en 1951, et ces ouvrages ont marqué des générations de maçons. Ils rappelaient que la Bible, comme tous les autres livres sacrés, a donné naissance à deux milieux distincts qui avaient une compréhension respectivement très différente du même livre sacré. Chaque livre sacré peut être interprété de manière littérale ou symbolique. Lorsqu’un livre sacré est interprété de manière littérale il donne des sens à un milieu social qu’on appelle le milieu des clercs, le milieu religieux, le milieu théologique. Mais parallèlement lorsque le même écrit sacré, la Bible ou un autre, est interprété de manière symbolique, il donne naissance à un milieu social que nous appelons le milieu initiatique. Ce milieu initiatique a une compréhension, non plus théologique, mais philosophique de l’écrit concerné.
S.D. : En fait c’est l’opposition entre exotérisme et ésotérisme dont vous parlez. Je me souviens d’une phrase de Michel Barat, à ce même micro me semble-t-il, en parlant d’ésotérisme, il disait l’ésotérisme est, non pas, ce qui est caché, mais ce qui demande à être dévoilé. Il me semble que c’est là, une définition de la démarche initiatique.










