Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour.
Au micro
Bernard Platon,
Serge Dekramer.
Aujourd’hui nous recevons trois Francs-Maçons de la Grande Loge de France, trois responsables de la Loge " Jean Scot Erigène ", une des sept cents Loges de la Grande Loge de France.
Pierre VAIREAUX : Je m’appelle Pierre Vaireaux et je suis actuellement Président de cette Loge.
Michael SEGALL : Je m’appelle Michael Segall et je suis ancien Président de cette Loge.
Joël GREGOGNA : Je suis Joël Gregogna ; je suis l’Orateur de cette Loge, c’est-à-dire le modérateur.
B.P. : Parmi les sept cents Loges de la Grande Loge de France, Jean Scot Erigène prend une place tout à fait particulière. Jean Scot Erigène, un nom dont il va falloir donner l’explication d’une part, et d’autre part un mot, Loge de recherche, qu’il va falloir justifier également. Alors, Pierre Vaireaux, vous qui êtes le Vénérable de cette Loge, donc le Président, pourquoi Jean Scot Erigène ?
P.V. : Jean Scot Erigène était un moine irlandais, dont le souvenir est peut-être un peu oublié actuellement, mais qui a marqué son époque par la réflexion qu’il a eue, sa méthode, sa logique et nous avons souhaité nous mettre sous l’inspiration de son travail.
B.P. : Ouverture d’esprit, je crois, aussi...
P.V. : Ouverture d’esprit également...
B.P. : Alors Loge de recherche.... Michael Segall, puisque vous êtes à l’origine de cette fondation ; qu’est-ce qu’une Loge de recherche, qu’est-ce qu’elle a de particulier par rapport à une Loge normale, parmi les sept cents Loges de la grande Loge de France ?
M.S. : En réalité, toute Loge de la Grande Loge de France est une Loge de recherche. Mais, il y a un certain nombre d’années, nous avons ressenti le besoin d’en créer une spécialement parce que dans une Loge normale, en dehors de la recherche, on s’occupe aussi d’autres choses : de l’initiation de nouveaux venus, de ce que nous appelons augmentations de salaire, de ce que nous appelons élévation à la Maîtrise et de diverses choses de nature disons administrative. Et nous avons ressenti le besoin d’avoir une Loge qui ne s’occupe QUE de recherche.
Serge DEKRAMER : Nous parlons de Loge, mais, en fait, nous devrions parler plus précisément d’Atelier, c’est-à-dire d’un endroit où l’on travaille. Un lieu où toutes les spécificités de chacun sont représentées. Joël Gregogna, je crois que vous êtes historien. Qu’est-ce que votre expérience professionnelle apporte à un Atelier de recherche comme Jean Scot Erigène ?
J.G. : Oui, je suis en effet historien ou plutôt j’ai participé à un certain nombre de recherches historiques. J’ai un passé d’universitaire en histoire. Cette Loge m’a particulièrement intéressé parce que sa recherche se fait exactement dans le même esprit que la recherche historique c’est-à-dire avec beaucoup de rigueur et de rationalité.
B.P. : Cela veut dire aussi que chacun d’entre vous, vous appartenez aussi à une autre Loge. Il y a un instant nous avons parlé de l’initiation. Une loge, un Atelier, nous avons coutume en Maçonnerie d’y voir le lieu de l’Initiation. Une Loge de recherche, c’est de l’histoire, de la recherche rigoureuse avec les méthodes universitaires en quelque sorte. Les deux aspects sont complémentaires.
Mais alors qu’est-ce qui est spécifique de Jean Scot Erigène par rapport à l’Initiation ? Nous avons dit tout à l’heure pas d’initiation, cela veut-il dire que vous n’initiez pas ?
M.S. : Effectivement, nous ne procédons pas à des initiations. Il existe des Loges de recherche partout dans le monde. Ces Loges sont constituées de Frères, de Maçons qui appartiennent déjà à d’autres Loges. Dans ces autres Loges, ils font ce que l’on peut appeler le travail proprement maçonnique, c’est-à-dire le travail sur eux mêmes, l’apprentissage de certaines manières d’être, de certaines qualités morales et intellectuelles, tandis que dans la Loge de recherche les frères se préoccupent par exemple de la Maçonnerie elle-même et de la Maçonnerie dans le monde. Nous essayons de comprendre, de mieux découvrir les origines de la Maçonnerie, son passé, ses buts et son avenir. Nous sommes une sorte d’observatoire de la Maçonnerie en fin de compte, au moins de la nôtre.
B.P. : Donc vous avez, on l’a dit tout à l’heure, une vision historique, C’est-à-dire que vous essayez de trouver les origines mythiques ou réelles, en particulier en s’appuyant sur tel ou tel personnage. Jean-Paul Gueteny, qui est connu dans les milieux confessionnels, puisqu’il est président, je crois, d’Actualités Religieuses, disait ici au cours d’un dialogue que nous avions ensemble "La Maçonnerie est fille de pasteur". Il est vrai, qu’historiquement, les fondateurs de la maçonnerie spéculative sont des pasteurs, les pasteurs Anderson et Desaguliers. Ainsi, vous faîtes des recherches sur leurs pensées, leurs travaux. Vous auriez donc une approche scientifique de ces questions.
M.S. : C’est en effet une approche scientifique, et ce n’est pas inutile parce que les origines de la Franc-Maçonnerie sont mal connues. Nous avons toujours été discrets, (certains disent secrets mais le mot correct est discrets), Cela veut dire que nous avons laissé derrière nous peu de documents.
B.P. : Tradition orale....
M.S. : Oui, c’est surtout une tradition orale. Il est donc difficile de remonter dans le passé et de comprendre exactement d’où nous venons. Pour l’instant, nous ne le savons pas, en vérité. Nous avons beaucoup d’hypothèses, nous avons même quelques théories, mais nous ne savons pas vraiment aujourd’hui quel fut notre passé.
S.D. : Je voudrais revenir à cette notion de méthode scientifique, de recherche faite de tâtonnements, certainement, en disant que la maçonnerie n’est pas une école de pensée, comme on l’a dit, mais une école à penser. _ Alors, justement, la question que je voudrais poser à celui qui voudra bien répondre est la suivante : cette méthode scientifique faite de raisonnements pas à pas, comment peut-elle aboutir à un travail ésotérique ? Est-ce que recherche scientifique et ésotérisme sont antinomiques ou liés dans votre travail ?
P.V. : Oui, c’est d’ailleurs pour cela que nous avons chez nous cette espèce de dichotomie, en particulier dans les Loges de recherche. Le travail que nous faisons ici est complémentaire du travail maçonnique proprement dit. C’est une espèce de temps complémentaire que nous nous donnons ; un temps où nous pouvons avoir plus de loisir pour réfléchir ; plus de temps, plus de tranquillité d’esprit pour nous appliquer à la réflexion sur le phénomène maçonnique lui-même et d’autres moyens aussi, les moyens de la réflexion de façon tout à fait générale. Si, jusqu’à présent, le passé de la franc-maçonnerie n’est pas très bien connu, c’est pour nous un sujet de préoccupation. Ce que nous cherchons c’est à remonter dans nos origines pour savoir d’où nous venons, pour ensuite savoir ce que nous sommes et ce que nous pensons devoir devenir.
B.P. : Ainsi, votre préoccupation, n’est pas une préoccupation historique, à proprement parler, j’allais dire une vision politique, ou géopolitique car souvent, en effet, quand on parle de la Maçonnerie on raconte, on dit parfois dans les milieux maçonniques, que nous sommes à l’origine d’un certain nombre de lois sociales, d’un certain nombre de changements par rapport au monde du travail, par rapport au monde de la société. Je comprends donc, votre objectif à vous, c’est plutôt de vous concentrer sur l’origine, sur nos origines qu’elles soient mythiques ou historiques, peu importe, mais en tous cas de faire la dichotomie entre ce qui est du domaine du vrai, du tangible et ce qui est du domaine de la réflexion et de l’imagination ?
J.G. : Tout à fait. Je dois dire également que nous n’avons pas un travail à proprement parler universitaire. Notre Loge est une Loge de recherche mais nous avons une façon de travailler qui est maçonnique, nous avons une façon de travailler qui inclut des idées de fraternité.
S.D. : Je voudrais poser une question à mon voisin de droite, Michael Segall. Michael Segall, vous avez écrit de nombreux livres notamment un qui m’a personnellement beaucoup intéressé, que vous avez publié sous le nom de Michel Saint-Gall, et qui est un dictionnaire des hébraïsmes en maçonnerie. Alors, ce travail est un travail qui est fait en direction de l’extérieur, qui n’est pas fait que pour les maçons puisqu’il est publié, je voudrais savoir si le travail que vous faîtes dans votre Loge de recherche a une répercussion à l’extérieur de la maçonnerie. Est-ce que vos travaux sont publiés, est-ce qu’ils sont publiés de manière interne ou externe ? Comment cela se passe-t-il ?
M.S. : Nos travaux sont publiés de manière interne et aussi de manière externe parce que les volumes des travaux de la Loge Jean Scot Erigène se trouvent dans les librairies. Je pense que notre travail se dirige autant sur notre compréhension de la franc-maçonnerie et la compréhension de la franc-maçonnerie qu’ont nos Frères que vers la compréhension des gens qui ne sont pas maçons au sujet de la franc-maçonnerie.
B.P. : Une Loge parmi les sept cents Loges de la Grande Loge de France et parmi les 25 000 Frères qui se concentre, entre guillemets, sur l’explication du phénomène maçonnique.
M.S. : C’est en fin de compte une Loge qui est une vitrine intérieure et extérieure...
B.P. : Donc elle a des correspondants dans le monde entier, je suppose...
M.S. : Dans le monde entier, dans tous les continents, dans toutes les langues... Elle a des membres et des correspondants.
B.P. : Donc, par exemple, Pierre Vaireaux, qui en êtes le Président actuel, le Président vivant encore, je crois, pendant deux ans...
S.D. : vivant pendant deux ans...
P.V. : vivant peut-être pendant plus de deux ans, président pour deux ans environ ...
B.P. : Je vous le souhaite... Quels sont les points forts de votre programme pendant les deux années qui viennent ?
P.V. : Notre programme subit, justement, cette année une mutation relativement importante. Nous avons passé trois années à nous intéresser aux Maçonneries du monde actuel. Nous ne sommes pas uniquement penchés sur le passé mais nous avons fait trois ans d’études et de rencontres. Ce ne sont pas des études abstraites que nous avons faites, mais des rencontres avec des Frères de toute provenance pour comprendre ce qui se passait chez eux et connaître les maçonneries extérieures.
Maintenant, nous avons un nouveau thème qui s’esquisse à l’horizon : Essayer de comprendre le regard que les autres peuvent porter sur nous, c’est-à-dire de nous poser la question en interne "Qu’est-ce que la maçonnerie ?", de remettre les choses à plat et ne pas nous contenter de notre point de vue personnel ; nous aurons à accueillir parmi nous des gens de toutes provenances qui nous dirons ce qu’ils en pensent et je pense que nous en tirerons un enseignement, un enrichissement important.
S.D. : Est-ce que cela veut dire que les travaux que vous faîtes peuvent éventuellement remettre en question votre propre démarche maçonnique ou pas ?
P.V. : Les remettre en question, pourquoi pas pour certains mais en tous cas les enrichir pour tous. Le fait d’agrandir notre champ d’action, le fait de réfléchir en commun avec des personnes venant de tous horizons ne peut être que profitable.
B.P. : Il est vrai que l’on a eu trop tendance dans tous les pays et dans ce pays en particulier, à raconter l’histoire par rapport à notre vision propre des choses. Par exemple, il y a des concepts comme la " laïcité " qui sont des concepts strictement français, j’allais dire exclusivement français, qui sont sûrement très exemplaires mais dont l’exportation n’a pas encore réussi sur la planète. C’est pourquoi, la compréhension des courants maçonniques doit tenir compte de cela et, sans être très savant, ne connaissant que quelques approches sur ce sujet la rencontre avec des pays anglo-saxons doit pouvoir vous apporter une grande richesse de réflexion.
P.V. : Bien entendu. Ce n’est pas seulement dans le domaine maçonnique ; j’ai l’occasion, dans le domaine profane comme nous disons, d’avoir des activités parallèles qui touchent à des domaines assez voisins. Et nous nous apercevons qu’il y a souvent une très grande difficulté de faire comprendre des concepts qui nous semblent tout naturels parce que franco-français, comme on dit si bien, qui sont totalement hermétiques à des esprits anglo-saxons. Il faut beaucoup de temps pour leur expliquer l’exemple que vous donniez tout à l’heure est tout à fait pertinent. La laïcité est une idée qui est incompréhensible, au premier abord, pour beaucoup de monde...
B.P. : donc elle doit être expliquée....
P.V. : donc elle doit être expliquée, elle doit être soigneusement distinguée d’interprétations erronées.
B.P. : Existe-t-il d’autres loges de recherche ?
P.V. : A la Grande Loge de France il n’y a pas d’autre Loge de recherche actuellement à ma connaissance. Je ne sais pas s’il en poussera d’autres ultérieurement....
B.P. : Jean Scot Erigène en France, mais d’autres Loges en Angleterre, par exemple...
M.S. : En Angleterre, il y a une Loge de recherche qui date du début du XXème siècle et qui s’appelle Quatuor Coronati, (les quatre saints couronnés), et qui fait un travail assez semblable, quoique beaucoup plus axé sur l’histoire pure et l’étude des rituels.
B.P. : Une vision totalement différente ...
M.S. : mettons, assez différente....
B.P. : une approche rituelle, un peu théologique, en quelque sorte ?...
M.S. : théologique ? Non ! Il ne faut pas confondre théologie et rituel maçonnique. La Maçonnerie n’est pas une religion. La Maçonnerie accepte des gens de toutes les religions. J’éviterais donc de parler de théologie en ce qui concerne la Maçonnerie.
B.P. : Ma question n’était pas innocente. Je m’attendais à votre réponse ; Il ne nous reste que peu de temps et c’est bien dommage. Mais nous aurons l’occasion de traiter des activités dans toutes les loges ; des loges que je ne veux pas appeler ordinaires, car il ne s’agit pas de cataloguer la loge de recherche d’extraordinaire. Ce serait introduire une notion hiérarchique que nous n’aimons guère. _ En Maçonnerie, nous l’avons déjà dit dans d’autres émissions, nous cherchons à donner le meilleur de nous même, et non pas à dominer les autres. Notre thème c’est l’émulation, pas la compétition.
S.D. : d’ailleurs toutes nos loges maçonniques sont des loges de recherche .
B.P : Bien sûr ! De recherche de soi-même. Mais il est temps de clore cette émission. Avant de nous séparer nous vous souhaitons un joyeux Noël, une fête à faire avec les enfants, comme nous allons le faire entre Maçons.
Avant de nous séparer je vous rappelle que notre échange sera publié sur notre site internet :
Je vous rappelle également, comme nous l’avons déjà annoncé, que la Grande Loge de France organise en coopération avec les plus importantes organisations maçonniques françaises (Grand Orient de France, Fédération Française du Droit Humain, Grande Loge Féminine de France, et Grande Loge Traditionnelle OPERA) , le 19 mai 2001, au Palais des congrès à la Porte Maillot à Paris, un colloque public sur le thème ; " La dignité humaine, un droit inaliénable ".
Au revoir, et au mois prochain où nous recevrons notre Grand Maître Jean-Claude Bousquet avec qui nous saluerons l’orée du XXI° siècle.










