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Accueil Radio Year 1999 Emission du mois de Décembre 1999

Emission du mois de Décembre 1999

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Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour.

Au micro Bernard Platon, Serge Dekramer.

Bernard Platon : Aujourd’hui, nous recevons, ce décembre, dernier mois de l’année 1999 Jean-Claude Bousquet, Grand Maître de la Grande Loge de France. Les auditeurs qui nous écoutent, Très Respectable Frère, puisque c’est ainsi que l’on vous appelle, mais cela c’est du langage interne, du langage " maison " ; les auditeurs, disais je, ne savent pas qui vous êtes, comment vous êtes élu ? Etes-vous élu à vie ? Comment fonctionne la Grande Loge de France ?

Jean-Claude Bousquet : Il faut mettre l’accent sur l’aspect tout à fait démocratique de nos institutions et pour ceux qui, pas toujours de très bonne foi d’ailleurs, voudraient nous comparer à une secte, il y a là un élément de différence fondamental car je n’ai jamais entendu parler de gourou soumis à réélection chaque année. Or c’est précisément le cas pour le Grand Maître de la Grande Loge de France. Ce qu’on peut dire pour l’essentiel, évidemment, c’est que la Grande Loge de France est administrée par un Conseil Fédéral qui est une sorte de conseil d’administration, composé de trente-trois membres qui émanent de toutes nos régions et que, parmi ces trente trois Conseillers Fédéraux, est élu un Grand Maître et un certain nombre de Grands Officiers qui ont en charge des secteurs d’administration de notre Obédience. Ce Conseil fédéral est élu par les Députés des Loges réunis dans cette assemblée générale qu’on appelle le Convent et parmi les Conseillers Fédéraux, les Députés élisent, donc, le Grand Maître qui est soumis de ce fait à réélection chaque année.

B. P. : Vous pouvez être élu pendant dix ans ? tous les ans ou est-ce que vous avez des rythmes limitatifs ?

J. C. B. : Il y a une limite qui est celle du mandat de Conseiller Fédéral qui ne peut pas dépasser trois ans. Donc en tout état de cause au bout de trois ans nous sommes obligés de descendre de charge.

B. P. : Cela c’est l’aspect démocratique ; c’est le fonctionnement administratif de la Grande Loge de France, Ordre initiatique, par ailleurs. Alors, Grand Maître Jean-Claude Bousquet, qu’avez-vous à nous dire à l’aube de l’an 2000 ?

J. C. B. : Eh bien tout d’abord que nous ne partageons évidemment pas ce que l’on pourrait appeler l’angoisse millénariste et je crois qu’il est bon de le dire puisque j’ai entendu une information récemment selon laquelle aux Etats-Unis plusieurs millions de personnes seraient actuellement soumis à cette angoisse qui prétendument avait atteint les hommes pour l’an Mille et qui maintenant recommencerait pour l’an 2000. Alors il est clair que nous n’éprouvons rien de ce genre. Mais nous pensons tout de même que certaines dates, certains nombres frappent l’esprit humain et par la même sont propices à prendre conscience de certaines évolutions et peut-être ainsi à les accélérer.

Serge Dekramer : Justement pour continuer dans ce registre, en Maçonnerie nous disons que nous sommes en l’an 6000. Alors ce chiffre est sûrement tout à fait symbolique mais quelle explication pouvez vous donner à cette année 6000, année de Vraie Lumière ?

J. C. B. : 6000 pourquoi ? Parce que nous ajoutons systématiquement 4000 à la date et cela est, comme vous venez de le dire, tout à fait symbolique car la Franc-Maçonnerie remonte à l’origine du monde, remonte au premier homme Adam - Adam devait être probablement franc-maçon- et par conséquent comme nous ne pouvons pas connaître les dates exactes et comme il s’agit de milliards d’années très symboliquement nous avons établi à 4000 ans la date présumée de la création du monde mais il est évident que nous n’attachons pas une importance scientifique à cette donnée qui reste du domaine du symbole pur et simple.

B. P. : A l’aube de l’an 2000, moi, j’ai un peu envie de vous dire, un peu comme on dit dans les rituels lorsque nous clôturons les travaux : " Que l’Amour règne parmi les hommes, que la Paix règne sur la terre et que la Joie soit dans les cœurs ". Alors, quels sont les vœux de la Grande Loge de France, par votre voix, que vous exprimeriez au public, non aux maçons, j’allais dire " il nous intéressent moins ", mais à ceux qui ne le sont pas, ceux qui nous écoutent, ceux qui ont une oreille attentive.

J. C. B. : Il me semble qu’on peut partir d’un constat qui est sur toutes les lèvres et qui est que ce monde ne va pas bien. C’est peut-être le seul point sur lequel tous soient d’accord, mais ils sont d’accord en tout cas sur ce point. Alors que faire ? En tout cas, pas donner des leçons. Nos contemporains n’en veulent plus manifestement. Sans doute, parce qu’ils ont été lassés par trop de messages frelatés délivrés par des gourous de rencontre. Alors dans ces conditions tout propos moral devient moralisateur, toute doctrine devient endoctrinement et il ne reste que l’humble travail de réflexion qui commence par soi-même. Et c’est cela la démarche initiatique, c’est cela que la franc-maçonnerie a à proposer au monde, sans prétendre d’ailleurs à aucun monopole, ce n’est pas dans nos habitudes de pensée mais en constatant que nous représentons et que nous devons représenter une capacité de réflexion et par là même d’action sur le monde. Et je crois que, justement au moment où nous nous apprêtons à changer de millénaire et je dis bien nous apprêtons car je ne suis pas de ceux qui pensent que c’est au 1er janvier 2000 mais plutôt au 1er janvier 2001 que nous changerons de siècle et de millénaire, considérons donc l’année 2000 comme la dernière année du siècle et faisons à partir de la un constat sur ce siècle. _ Et je pense qu’il ne faut pas être trop pessimiste. Ce siècle a apporté beaucoup dans le domaine de la recherche scientifique, de la santé de l’espérance de vie, par exemple, des hommes et des femmes mais il est certain qu’il a trahi aussi beaucoup de ces espérances et qu’il faut nous demander pourquoi. Sans doute, parce que la puissance qu’il a procuré aux hommes n’a pas toujours été utilisée avec sagesse, sans doute parce que la richesse qu’il a apporté n’a pas été suffisamment bien répartie. Eh bien tout cela doit nous inciter pour le XXIème siècle qui sera bientôt là à un effort de réflexion et c’est ce que nous avons entrepris, d’ailleurs, au sein de la Grande Loge de France en proposant comme sujet de réflexion à nos membres : " La dignité humaine " ; ce qui devrait déboucher dès les premiers mois de 2001 à un colloque public, et je précise bien public parce que tous pourront y assister et puisque toutes les Obédiences maçonniques amies pourront également participer à ce colloque, nous pensons que c’est ce que nous pouvons apporter très modestement, certes, mais c’est un apport que nous devons faire, à l’humanité pour cette fin de XXème siècle.

B. P. : Vous semblez être parfaitement d’accord avec l’expression de Théodore Monod à qui un journaliste posait la question : " Croyez vous à l’avènement d’un monde meilleur ? répondait, il y a peu de temps, trois mois je crois : " Je crois que l’homme est fait pour devenir meilleur " et il rajoutait dans une vision très spiritualiste ; c’est là que je voudrais bien avoir votre opinion, votre vision : " pour" s’hominiser ", disait-il " il faut qu’il sorte de sa sauvagerie historique et généalogique si l’on peut dire "... " Des individus l’ont fait mais aucun groupe. Les sociétés ne vont pas vers la paix ". Alors, des individus l’ont fait, des groupes ne l’ont pas encore fait ; quel est le rôle de la franc-maçonnerie dans cette affaire ?

J. C. B. : Je dirais d’abord que cette citation me fait penser à une formule d’Erasme qui disait " L’homme ne naît pas homme, il le devient ". Et précisément, c’est à l’intérieur d’ordres initiatiques que l’on peut promouvoir cet idéal en considérant que le but de la franc-maçonnerie c’est de construire l’homme ou plus précisément d’inciter chaque homme à se construire, car je me méfie un peu de l’aspect trop didactique de certaines formules. Inciter chacun à se construire, dans sa propre voie, à partir des instruments que lui fournit, certes, la démarche initiatique mais les éléments qui sont en lui, qui sont dans sa propre personnalité ; voilà l’idéal de la franc-maçonnerie.

S. D. : Pardonnez-moi d’être un peu provocateur ....

B. P. : Mais non, mais non...

S. D. : Ne trouvez-vous pas qu’il est un peu dérisoire de parler d’amélioration de l’homme, comme vous venez de le faire, alors que l’on sait très bien que le quart de la population mondiale asservit, je crois que le mot correspond tout à fait à ce que je pense, asservit les trois quarts de l’autre partie du monde qui vivent dans la misère et la pauvreté , qui ne mangent pas à leur faim et vous savez très bien que quand on a le ventre vide on ne peut pas penser à améliorer quoi que ce soit dans l’homme ?

B. P. : Je crois d’ailleurs qu’il n’y a pas longtemps un de nos philosophes disait "Le pari de l’humanité c’est en 2030 4 milliards d’individus complètement coupés de toute culture et de tout accès aux biens matériels, la nourriture en premier".

J. C. B. : J’évoquais tout à l’heure notre réflexion sur la dignité humaine. Je crois, justement, que c’est une des réponses que l’on peut apporter à ce qui pourrait être une tendance au désespoir ou au pessimisme car je me réfère aux travaux actuels de l’ONU, qui d’après ce que j’ai entendu dire, envisage de faire de l’esclavage un crime contre l’humanité et il va de soi que nous partageons totalement ce point de vue. Mais il faut se demander pourquoi l’esclavage est un crime contre l’humanité. Ce n’est pas seulement pour des raisons de violence, la violence, hélas, est dans bien des endroits, ce n’est pas seulement pour des raisons d’exploitation économique qui de nos jours peut prendre des aspects plus subtils mais c’est surtout parce que l’esclavage en empêchant l’homme de prendre en main son propre destin est une atteinte à la dignité humaine. Lorsqu’on parle d’esclavage, il ne faut pas parler uniquement du passé. Il y a de nos jours des formes d’esclavage qui subsistent dans le monde, ce qui correspond tout à fait à la question que vous me posiez, c’est contre cela que nous devons lutter et nous devons le faire précisément par des réflexions sur des questions comme la dignité humaine. Alors, j’entends bien que nous ne pouvons pas prétendre, en quelques instants d’un discours, ou même en quelques années d’une réflexion, changer l’ordre du monde. Mais j’ai parfois utilisé cette image, que je trouve saisissante, du battement d’ailes de papillon qui d’un coin du globe peut changer les conditions climatiques à plusieurs milliers de kilomètres de distance ; je ne sais pas si c’est tout à fait vrai, je ne suis pas un scientifique, mais en tous cas l’image est belle et je crois que la démarche maçonnique est de cet ordre. Car tout ce que nous pouvons faire, séparément, individuellement, ou même dans nos Loges ou même dans nos Obédiences ressemble fort à un battement d’ailes de papillon. Mais c’est ainsi, et c’est ainsi seulement, que nous pouvons espérer changer quelque chose dans le monde. Nous n’avons pas d’autres moyens à notre disposition et nous pouvons espérer qu’à force de battements d’ailes, chacun apportant une toute petite pierre à l’édifice, nous finirons quand même par changer quelque chose dans le monde. En tous cas, cela vaut la peine d’être tenté et c’est une façon de donner un sens à sa vie ce qui est aussi une partie de l’idéal maçonnique.

B. P. : Entre le battement d’ailes du papillon qui doit effectivement influer sur la marche du monde, nous avons aussi le levier qui est un des outils maçonniques fondamental.

Je voudrais terminer par une question, car le temps passe.

Victor Hugo avait dit " Le XIXème siècle est grand ". Il l’a déclaré, l’a écrit, " le XXème siècle sera heureux " Alors quel sera le XXIème siècle ? Spirituel, religieux... On a tellement glosé sur l’affaire ?

J. C. B. : Nous sommes certains en tous cas que Malraux n’a jamais dit qu’il serait spiritualiste mais s’il l’avait dit il ne se serait peut-être pas trompé car nous avons quelques signes avant-coureurs de ce regain de spiritualité parfois même d’ailleurs dans un phénomène de spiritualité dévoyée comme celui des sectes. Mais je dirais simplement, qu’il me semble, que notre monde est en train de se modifier sur un point en passant de structures verticales à des structures transversales. Structures verticales, c’était par exemple l’Etat à l’égard des citoyens, les religions à l’égard des fidèles et sans dire que ce phénomène s’effondre, ce qui serait excessif, nous pouvons remarquer la tendance actuelle à avoir des structures transversales qui permettent à des personnes d’horizons très différents de se retrouver sur certains points. Je pense, par exemple, aux organisations non gouvernementales, je pense à des mouvements comme le mouvement écologiste qui est en train de se répandre et de créer des liens entre pays et il me semble que nous allons vers des sociétés de ce type et que là encore la franc-maçonnerie a un rôle à jouer en transcendant les divisions nationales et notamment pour nous, actuellement, mais ce n’est qu’une étape, en aidant à une construction de l’Europe qui ne soit pas seulement une Europe économique et financière mais qui soit aussi une Europe spirituelle.

B. P. : Jean-Claude Bousquet, Grand Maître de la Grande Loge de France, je vous remercie. Les propos que nous avons échangés aujourd’hui, seront reportés sur notre site Internet dont l’adresse est www.gldf.org d’une part et d’autre part, j’ai envie de dire à la fin de cette année 1999 comme on l’a dit tout à l’heure et je le rappelle clairement : " Que l’Amour règne parmi les hommes, que la Paix règne sur la terre et que la Joie soit dans les cœurs ".

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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