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Accueil Radio Year 1998 Emission du mois de Février 1998

Emission du mois de Février 1998

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"Il n’y a pas de hasard, il-n’y a que des rendez-vous", disions-nous au début de notre précédente émission, lorsque nous commencions notre discussion sur "Le sens de l’Initiation : donner un sens à sa vie".

Alors, il faut que ceux qui n’ont pas écouté notre émission de Janvier, sachent que deux membres de la Grande Loge de France, José BARTHOMEUF et Bernard PLATON, reprennent l’échange libre, qu’ils avaient entamé, le mois dernier sur ce thème."Le but de l’Initiation, c’est l’Art de vivre selon les lois de la vie", disiez-vous en guise de conclusion de notre précédente émission.

Bernard Platon : José BARTHOMEUF, pouvez-vous nous dire, à nouveau "Qu’est-ce que l’Initiation" ?

José Barthomeuf : L’Initiation, c’est avant tout, une aventure spirituelle personnelle. C’est le moyen de prendre pleinement conscience de sa vie, pour lui donner un sens, c’est-à-dire, à la fois une signification et une direction vers les autres - Mais il n’y a pas de définition cadémique de l’Initiation. La définir, ce serait l’enfermer dans une formule creuse, limitée à quelques mots réducteurs.

Il pourrait y avoir autant de définitions que d’individus.

C’est comme si vous me demandiez "Qu’est-ce-que l’amour ?" Chaque fois qu’un homme aime une femme et qu’une femme aime un homme, c’est comme s’ils découvraient l’amour la première fois, depuis la création du monde. Car tout amour est unique. Et l’on peut difficilement expliquer pourquoi l’on aime.

L’Initiation, c’est la même chose. C’est toujours la première fois. Elle est unique. Et l’on ne peut pas l’expliquer. Il est là, — et pas ailleurs — le fameux secret inexplicable et inexprimable de l’Initiation maçonnique.

B.P. : Revenons un instant sur la notion de hasard. N’est-il pas, d’une certaine manière, le clin d’oeil de la Providence, du Grand Architecte de l’Univers, qui nous donne l’occasion de la rencontre avec l’autre, avec d’autres idées, d’autres visions ?

J.B. : Je me souviens du sujet d’une épreuve de philo, qui posait le problème du Hasard en ces termes : "Le hasard est la poubelle des phénomènes inexpliqués” C’est trop facile, en effet, de ranger, en vrac, dans un tiroir, nommé "hasard", toutes les choses, qu’on ne peut pas expliquer par notre raison et notre intelligence, toujours limitées à l’étendue de nos connaissances du moment. Un accident de voiture, au coin d’une rue n’est jamais le fruit du hasard, ni de la malchance. Il est le résultat d’une somme de données bien précises et d’erreurs humaines manifestes.

Repousser les limites du hasard, c’est donner un sens, une signification profonde à tout ce qui nous arrive, dans la vie, et c’est en accepter toute la responsabilité,-au lieu d’attribuer les causes de nos misères au hasard, au mauvais sort, à "pas de chance", et encore moins au Grand Architecte de l’Univers.

Il n’y a pas de Hasard non plus, dans le ciel, pour M. Trinh Xuan Thuan, l’astrophysicien que nous avions évoqué, la dernière fois. Il écrit : " Quand je vois une belle galaxie, une étoile, au bout de mon télescope, je ne pense pas que toute cette beauté est là, par hasard. ".. Il prolonge la belle formule d’Einstein : "Dieu ne joue pas aux dés"

La spécificité majeure de l’Initiation maçonnique, c’est qu’elle est universelle, c’est-à-dire qu’elle est ouverte à tout homme, et toute femme, qui en éprouvera le désir.

Contrairement aux initiations primitives, ou antiques, qui étaient exclusivement réservées à certaines catégories d’individus, ou à des tranches d’âge, l’Initiation maçonnique s’adresse à tous les hommes et femmes, quelles que soient leurs origines, leurs croyances, leurs races, sans discrimination d’aucune sorte, pourvu qu’ils fussent "libres", et qu’ils soient animés de ce même esprit de tolérance envers les autres.

Tout le monde sait que nos loges de la Grande Loge de France sont fréquentées par des hommes de toutes confessions : des catholiques, des protestants, des juifs, des musulmans, qui vivent en parfaite intelligence avec des agnostiques et des athées ; que l’on s’en porte fort bien , que chacun débat avec son coeur , que toutes les idées peuvent être exprimées avec mesure , que chacun peut parler librement, à condition de respecter les convictions des autres ; et que l’on s’interdit des discussions sur des question purement religieuses et de politique politicienne. Moyennant quoi, nous nous enrichissons de nos différences, dans une totale liberté de pensée et d’expression.

B.P. : Il y a sûrement une méthode, une pédagogie, des outils, puisque la Maçonnerie évoque la notion de construction ?

J.B. : Un Maçon est, par définition, un bâtisseur. Bâtisseur, c’est un métier ! Ça s’apprend !

Et il y a évidemment une méthode, parce qu’il ne s’agit pas de bâtir n’importe quoi, n’importe comment. Et cette méthode, elle marche ! Puisque l’Édifice de la Maçonnerie tient debout, depuis 3 siècles et plus. Et l’on ne rappellera jamais assez que cette méthode a été utilisée par des hommes de liberté et de progrès, qui ont laissé un nom, une oeuvre et un exemple : pour ne citer que des hommes connus de tous, je nommerai Diderot et d’Alembert qui ont ouvert la culture et les connaissances à toutes les catégorie sociales, en publiant l’encyclopédie ; Montesquieu qui inspira la Constitution des États-Unis, Benjamin Franklin qui rédigea la Déclaration d’Indépendance, Condorcet qui milita, dès 1790, contre la peine de mort-, Victor Schoelcher qui décréta l’abolition de l’esclavage, Gambetta qui s’opposa à l’Empire pour installer la République, Jules Ferry qui instaura l’école obligatoire pour tous, suivi par Paul Bert et Jean Macé qui fonda la Ligue de l’enseignement, Henri Dunan qui créa la Croix-Rouge, Ledru-Rollin qui fut l’un des promoteurs du Suffrage Universel... et puis, tous les Francs-Maçons moins connus, qui ont donné un sens à leur vie, en donnant un sens à leurs actes, en remportant des victoires sur les despotismes, les dictatures, les inégalités sociales, en faisant évoluer la société vers toujours plus de liberté et de justice.

B.P. : En fait, l’initiation est une sorte de voie, un chemin ? Vers quoi mène-t-il ? Vers l’excellence, Le Pouvoir ? La Sainteté ?

J.B. : Oui, l’Initiation est un chemin, (comme le révèle sa double étymologie : "initium" le commencement, mais aussi "in itinere" sur le chenùn). C’est un chemin intérieur, qui mène chacun, là où il doit aller, vers ce pour quoi il est fait, pour devenir ce qu’il doit être.

Un chemin vers le Pouvoir, dites-vous ? Oui, mais le pouvoir sur soi. Pas le pouvoir sur les autres, ni sur les institutions... Et en aucun cas, le pouvoir politique ou économique, comme tenteraient de l’insinuer certains détracteurs extrémistes et tous les partisans des régimes totalitaires, qui ne voient pas d’un bon oeil les défenseurs des libertés.

Un chemin vers l’Excellence ? Je dirais plutôt : vers le Perfectionnement de l’individu et la Société.

Quant à la Sainteté, ce n’est pas un objectif pour un Franc-Maçon, dont l’Art majeur est celui de vivre et de construire un monde bien vivant, pour le bonheur des vivants, ici et maintenant.

B.P. : N’y a-t-il pas un risque, une tentation de créer une sorte de corps d’élite de la Pensée, un groupe de pression ? Un lobby comme l’on dit ?

J.B. : Groupe de pression pour défendre les libertés, les causes justes, la veuve et l’orphelin, oui ! Et de façon totalement désintéressée, puisque le pouvoir pour le pouvoir ne nous intéresse pas.

Nous ne briguons aucun mandat, aucun fauteuil. Ce n’est pas notre métier que de régner sur le monde des affaires. Notre métier, c’est de construire l’individu, de lui enseigner la liberté — car la Liberté, ça s’apprend — et donc de former des hommes libres qui bâtiront un monde libre.

La Franc-Maçonnerie chemine et progresse avec la Liberté. J’en veux pour preuve que dès qu’un régime totalitaire arrive au pouvoir, la Maçonnerie est aussitôt interdite et ses membres arrêtés, persécutés et exécutés. Dès qu’une démocratie s’installe, elle renaît de ses cendres. Il suffit de constater comment elle se développe actuellement, considérablement dans les pays de l’Est, depuis l’effondrement de l’Empire soviétique.

B.P. : Cette approche ne va-t-elle pas à contre-courant du monde du marché, dans lequel nous vivons, et même de l’esprit de la démocratie ?

J.B. : Pas à contre-courant. En dehors du monde du marché, mais toujours dans le sens du progrès de la Démocratie et des libertés individuelles. Notre méthode est plusieurs fois centenaire, mais ses applications sont actuelles, et parfaitement adaptées à notre monde moderne. Les valeurs humanistes de justice sociale, de tolérance, de liberté, de fraternité, de solidarité, de générosité, que nous défendons et propageons, contribuent à une plus grande humanisation de la société. Il n’y a pas que "le marché" dans la vie. "L’homme ne vit pas que de pain. " Il y a, avant tout, le droit au bonheur, pour tous.

Le but de l’Initiation maçonnique, c’est la recherche du bonheur... Pas un petit bonheur égoïste à la petite semaine, comme le chantait Jacques Brel, "avec son p’tit chapeau, avec son p’tit manteau, avec sa p’tite auto".. ”pas un bonheur de lapin, dans son clapier" comme l’écrivait Carlos Castaneda... mais un bonheur d’homme libre, qui partage son bonheur avec les autres.

Donner un sens à sa vie, c’est donner du bonheur autour de soi, du bonheur qui se voit, qui se touche, qui sent bon le pain chaud, du bonheur à portée de main.

La Franc-Maçonnerie ne parviendra à changer le monde, que si chaque Maçon commence par changer la vie de son voisin de palier.

Cela me fait penser à une phrase de la Bible, présentée en exergue du film "La Liste de Schindler" : "Celui qui a sauvé un homme a sauvé toute l’Humanité".

Mais, il faudrait que tout le monde s’y mette !

B.P. : La formule de l’astrophysicien TRINH XUAN THUAN, évoquée le mois dernier, à propos de son dernier ouvrage "Le Chaos et l’Harmonie" : "donner un sens à la vie, c’est donner un sens à l’Univers" a provoqué des réactions chez certains auditeurs .. comme si nous avions prétendu que l’Homme en avait été le constructeur, le créateur ? Ne sommes-nous pas, je veux dire uniquement, les serviteurs de I’Oeuvre, de simples ouvriers, comme le disent les constructeurs ?

J.B. : Bien sûr que le berceau existait avant la naissance du bébé ! Mais le bébé a grandi et il n’est pas dans le destin de l’homme de passer sa vie dans un berceau. Au début, il croyait qu’il était né dans un monde fini, qu’il se contentait d’en être l’utilisateur passif, et il attendait sagement la mort, en rêvant à une autre vie, dans un autre monde, situé au-dessus des nuages.

Aujourd’hui, la Science aidant, nous croyons que l’Univers est en création permanente et que l’homme, qui a grandi en âge, en intelligence - et hélas, pas toujours en sagesse - a un rôle actif à jouer, pour améliorer ce monde qui bouge.

Nous ne sommes pas là pour "attendre que ça se passe " Nous sommes là pour que ça change et surtout que ça évolue vers le "toujours mieux"

B.P. : Je vous comprends d’autant plus que souvent ceux qui ce plaignent de la dégradation du monde, des moeurs, des systèmes, ne sont plus des "auteurs" mais de simples "spectateurs" du "spectacle contemporain" dont nous avons parlé dans notre précédente émission. Lorsque il y a quelques millions d’années notre ancêtre se dressa, l’homme debout entrait en lice.

Le temps a passé, l’homme de notre temps a hérité de cette prérogative, de cette responsabilité. Comment et pourquoi, à quelque jour de l’assassinat d’un représentant de l’ordre républicain, à quelque jour peut-être des batailles mortelles du côté de Bagdad, peut-on évoquer la position de l’homme dans cette grande histoire de la vie. ?

J.B. : M.Trinh Xuan Thuan écrit "Il y a un Principe créateur, qui nous dépasse et qui a réglé d’emblée les conditions, pour que l’Univers prenne conscience de lui-même."

Chaque individu porterait en lui un morceau de conscience de l’Univers, pour être un acteur de la Création, et non un spectateur passif et inutile. Je ne prends pas cela pour une vérité révélée, mais pour une théorie scientifique séduisante, qui donne un sens à la vie humaine. Car il y bien en chacun de nous un besoin inné d’être utile à quelqu’un, de servir à quelque chose, de ne pas être venu pour rien.Si l’homme ne sert à rien, dans un Univers inutile, qui ne va nulle part, alors, c’est à désespérer de la Création. Et sans espérance, la vie n’a aucun sensAlors, c’est peut-être par défaut, et surtout par intuition, que je crois intimement, que la vie a un sens Parce que l’Univers est beau, et que la beauté ne peut pas être inutile.

Et puis, en désespoir de cause, et quand bien même voudrait-on me démontrer que l’Univers n’a pas de sens, je pense, et je répondrai que c’est à l’Homme, partie intégrante et intelligente de l’Univers, — "Poussière d’étoiles" comme dirait Hubert Reeves — de lui en donner un.

Ainsi, s’il n’a pas créé l’Univers, l’homme aura au moins tenté de "créer du sens".

Et le Franc-Maçon aura trouvé, dans l’Initiation, la nécessité de donner un sens à chacun des actes de sa vie. Et ce sont ses actes, qui auront donné un sens à sa vie.

Comme l’avait si bien formulé André Malraux : "Un homme est la somme de ses actes”.

Ça, c’est une phrase qui a du sens ! Et qui donne du sens à une vie.

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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