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Emission d'Octobre 2006

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Dialogue entre Marc Henry et Guy Gentil

Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
À mes côtés Guy Gentil.

Marc Henry  : Une émission un peu particulière aujourd’hui. Comme je vous l’avais annoncé lors de notre dernière rencontre au mois d’août, nous espérions la présence de notre Grand Maître, Alain Graesel.
Son emploi du temps, à la fois professionnel et maçonnique, plus que chargé, ne lui a pas permis d’être à nos côtés.
Avec Guy Gentil, nous avons décidé ensemble d’échanger afin de vous faire partager notre chemin, notre engagement à la Grande Loge de France, de vous dire et espérer vous faire rencontrer ce qui, à nos yeux, en a fait l’attrait.
Guy Gentil, par exemple, une question tout de suite, savez-vous comment notre Grand Maître a connu la Grande Loge de France ?.

Guy Gentil : Eh bien pas du tout Marc Henry, mais cela m’intéresse de le savoir.

M.H.  : Vous n’allez pas le croire, c’est en écoutant l’émission « Divers aspects de la pensée contemporaine » sur France Culture !
C’était une émission dans laquelle était reçu un ancien Grand Maître Henri Tort-Nouguès. Il a trouvé que ses propos étaient fascinants, il a immédiatement écrit à la Grande Loge de France. Il a reçu une réponse, quelques mois plus tard - on prend notre temps dans la maison - avec une invitation. Il a reçu une invitation pour une conférence publique que donnait Henri Tort-Nouguès dans la région où il habite. Il s’y est rendu et à la suite de cela il est devenu Franc-maçon et l’on connaît le parcours qu’il a fait puisque le voilà aujourd’hui Grand Maître.

Et vous Guy, vous appartenez à la Loge La Paix, n° 644, à la matricule de la Grande Loge, comment êtes-vous devenu Franc-maçon ? Qu’est-ce qui vous a guidé vers cet engagement.
G.G. : Je me pose toujours la question. Un homme prénommé Daniel - avec lequel j’avais eu quelques échanges, mais tout à fait légers, sur le plan professionnel mais sans qu’il y ait eu quelque dépendance entre lui et moi - m’a tendu un jour un carton, apparemment comme notre Grand Maître, pour une conférence de la Grande Loge de France, une conférence à Paris, puisque je suis parisien, d’un cercle qui s’appelle Condorcet Brossolette. Il existe toujours et organise chaque mois, à la Grande Loge de France, une conférence publique.
Il m’a tendu ce carton, j’y suis allé, il y a de cela maintenant un certain nombre d’années. Je crois me souvenir avoir été initié en 1991, c’est le genre de souvenir que l’on n’oublie pas.
Pour commencer, je me suis découvert en travaillant quotidiennement sur moi-même, non seulement au rythme ordinaire des tenues des Francs-maçons deux fois par mois mais également bien entendu en travaillant le plus régulièrement possible.
J’ai découvert en moi ce que je ne soupçonnais pas, au-delà de la matérialité à laquelle nous sommes tous confrontés, cela m’a permis de correspondre autrement avec les autres. De trouver de l’écho de chaque autre en moi. Au quotidien, de me trouver heureux de fréquenter mes semblables quels qu’ils soient, quelque part peut-être cela pourrait s’appeler l’altérité, vécue au quotidien.

M.H. : Justement en parlant d’altérité, moi ce qui m’avait tout à fait étonné - alors que je suis un peu plus ancien, mais cela ne change rien, je suis arrivé en 1976, j’avais 30 ans à l’époque - j’avais été frappé par deux choses en particulier :
* C’était une pyramide des âges et des rencontres donc, puisque le plus jeune des Frères de la Loge où j’ai été initié avait 21 ans et le plus ancien et le doyen avait 85 ans et que ces deux hommes s’écoutaient, à égalité de droit, à égalité de temps de parole, sans jamais s’interrompre, cela m’avait fasciné.
* Le deuxième point qui m’avait fasciné c’était aussi le mélange des genres, c’est-à-dire le mélange des hommes dont les professions faisaient que dans le monde profane, dans la société civile, ils n’auraient jamais eu aucune chance de se rencontrer. Cet éventail était si large car on y rencontrait des artisans - c’était comme cela en 1976, mais cela n’a pas beaucoup changé depuis - et celui qui aux yeux du public aurait eu la fonction la plus extrême était Député à l’Assemblée nationale.

Vous voyez le mélange extraordinaire d’individus qu’il y avait dans cette Loge, mais j’imagine qu’il en est de même dans la vôtre !
G.G. : Tout à fait. Au fil des quelques années de ma présence dans cette Loge, j’espère que cela durera toujours, il y a eu des hommes très différents, de tous âges, de toute condition, de toute qualité et très rapidement ils se sont parfaitement bien adaptés parce que la Loge est un lieu d’accueil, un lieu de fraternité, ce n’est pas seulement un mot, c’est un vécu quotidien.
Je n’ai pas souvenir que dans cette Loge, au fil des années, il y ait eu une ambiance qui ne soit pas toujours très porteuse pour que chacun vienne pour y trouver ce qu’il vient chercher et plus encore ce qu’il ne vient pas chercher, puisqu’il n’imagine même pas ce qu’il peut y recevoir !

M.H.  : Justement, qu’est-ce que vous veniez chercher ?
G.G. : En fait, je ne cherchais rien, c’est sans doute atypique. J’avais une existence professionnelle normale, j’avais une aisance matérielle ordinaire mais satisfaisante, je l’ai toujours, j’avais une vie de famille harmonieuse et équilibrée avec une femme et deux enfants donc je n’étais pas en recherche. Je ne cherchais pas en Franc-maçonnerie une compensation à quelque chose.
Il s’est trouvé très naturellement que le fait d’avoir assisté à une de ces conférences Condorcet Brossolette, que je citais tout à l’heure, que ce que j’ai entendu était différent. J’ai entendu des mots qui n’étaient pas du tout d’usage dans mon quotidien, au travers de la presse, au travers de la radio, la télévision, et pas du tout dans mon activité professionnelle et cela m’a interpellé.
Je suis devenu assidu à ces conférences, et cela m’a décidé à entendre ces mots qui me surprenaient et qui me plaisaient et ils m’ont amené à frapper à la porte du temple, comme nous disons.
Il s’est trouvé que pour moi, comme pour beaucoup d’autres, elle s’est ouverte. Et j’y ai découvert quelque chose en moi que je ne soupçonnais pas et que l’on appelle la spiritualité.
C’est-à-dire une dimension de l’être, qui en Grande Loge de France et en Franc-maçonnerie en général, totalement adogmatique - sans lien avec une religion quelconque, non pas qu’une religion soit quelconque - mais avec aucune religion du tout, et cela m’a permis de prendre conscience autrement des choses, des hommes, de la nature, du monde en général. Cela m’a également ouvert à l’échange paisible, serein où pourtant on doit tout se dire avec des êtres qui sont mes semblables et qui sont évidemment très différents de moi.
J’ai découvert aussi que l’on peut échanger sur tous les sujets avec une intense honnêteté intellectuelle, une grande intégrité de comportement ce qui dans le monde courant n’est pas banal. C’est une expérience, elle est la mienne.

Vous avez commencé, Marc Henry, à me parler un tout petit peu de vous, alors nous voulons en savoir plus. Vous avez cité je crois, 1976, cela fait 30 ans que vous êtes en maçonnerie.
Aujourd’hui, avec le recul, je crois savoir que vous avez aussi, au sein de la Grande Loge de France, un certain nombre de responsabilités vous aussi, et c’est bien.
Quel témoignage pouvez-vous apporter à nos auditeurs de façon à les inciter aussi à nous rejoindre ?
M.H. : Je dis que pour être resté 30 ans dans la Franc-maçonnerie, il faut y avoir forcément trouvé son compte, si j’ose dire.
Contrairement à vous et c’est cela qui est intéressant j’y ai trouvé ce que je vivais déjà.

G.G. : Mais encore !
M.H. : J’y ai trouvé la rigueur. J’avais un métier de rigueur, puisque c’était la danse et cela suppose un entraînement quotidien on ne peut plus sérieux et l’harmonie puisque c’est le but d’une certaine forme de beauté que l’on donne au public. Donc rigueur et harmonie, je n’ai pas du tout été dépaysé quand je suis arrivé dans une Loge maçonnique puisque c’est la base même du travail et de cette séparation du quotidien.

G.G. : Effectivement, c’est intéressant que vous souligniez cette importance de l’harmonie car c’est quelque chose qui ne peut pas réellement s’expliquer mais qui se vit au quotidien en Franc-maçonnerie et notamment bien entendu lors de nos réunions que nous appelons des Tenues.
Car grâce à la méthode maçonnique, grâce à ce que nous faisons des rituels, se crée très facilement et rapidement l’harmonie. L’harmonie, c’est effectivement la base qui permet de s’écouter et de s’exprimer de manière agréable à l’autre ; Nous avons toujours ce souci d’être agréable à l’autre, sans ostentation, mais par respect, par tolérance...

M.H. : Et aussi par devoir !

G.G. : Et aussi par devoir. Mais parlez-nous du devoir Marc Henry ?
M.H. : Ne me demandez pas de parler du devoir. La difficulté est de savoir où il est le devoir.
C’est une chose que j’ai apprise en maçonnerie et nulle part ailleurs. C’est-à-dire que l’on apprend, en tout cas c’est ce que j’ai découvert pour moi-même, que la société, le monde dans lequel on vit, où l’on est, c’est-à-dire la niche écologique dans laquelle on vient au monde, nous amène ses valeurs, ses choix, ses options et que la maçonnerie nous permet non pas de les contester, ce n’est pas le but, mais de les remettre en question.
Par conséquent, au fil du temps, des Tenues, de nos travaux rituels, au sein d’un rite qui est très ouvert à la spiritualité, comme vous le disiez tout à l’heure, mais cela va bien au-delà, d’une certaine manière, eh bien on peut reprendre toutes ces valeurs : la droiture, la rectitude. Tout le monde sait que le Maçon utilise l’équerre et le compas pour aller plus loin pour changer son regard au fil des années. C’est un travail de maturation qui est très lent, une ascèse, un exercice, c’est là que cela rejoignait bien mes occupations précédentes, c’est là que peu à peu on change de point de vue, de regard, sur soi-même, parce que c’est notre premier degré d’apprentissage, qu’est-ce que je suis ? Qui suis-je ? Et quelle est ma place dans le monde et parmi les hommes et au-delà dans l’univers, on pourrait aller jusque-là dans l’absolu.
Le deuxième point, c’est l’écoute, l’écoute de l’autre. En général on ne s’écoute pas dans la société. On se parle mais on ne s’écoute pas vraiment.
Au-delà des mots, il y a un autre message qui passe entre deux individus quand ils s’écoutent vraiment et cela je l’ai découvert dans une Loge, grâce aux rituels qui créent cette rupture avec notre état habituel de pensée, de réflexion. Les degrés du Rite nous amènent également à cela. Je parlais de l’apprentissage c’est-à-dire le regard que l’on peut modifier sur soi-même et ensuite le compagnonnage, le 2e degré du Rite, on peut dire cela sans trahir de grands secrets, qui est notre place parmi les hommes dans le groupe humain.
Quand je dis les hommes, cela concerne aussi les femmes. Cela aussi c’est quelque chose d’extraordinaire. Cette double dimension, à la fois verticale, vous avez évoqué la spiritualité tout à l’heure et cette dimension horizontale de l’homme parmi ses semblables mais avec ce regard qui peu à peu s’enrichit de la tradition, des traditions. Cela aussi, vous avez évoqué la religion, précédemment, c’est un grand apport de la Franc-maçonnerie et du Rite Écossais Ancien et Accepté que nous pratiquons, en particulier, d’avoir cet au-delà des dogmes ou d’une croyance respectable par ailleurs, mais qui nous permet d’aller voir encore plus loin que cela. C’est-à-dire de reconnaître en l’autre un semblable.

G.G. : Un semblable. Et le mot semblable je le reprends à la volée car effectivement un Franc-maçon n’est pas semblable à tous les autres, à ce qu’il était en tout cas avant d’entrer en Franc-maçonnerie. Il s’est travaillé, il s’est modelé, pour essayer de trouver en lui véritablement la vérité de l’homme, au sens générique du terme, qui est très au-delà de ce que nous voyons, de ce que nous entendons et constatons par ailleurs généralement. C’est grâce à cette transformation quelque part, de ces véritables potentialités qu’il est en mesure de constater que tous les autres les possèdent également.

M.H. : J’ai une autre question à vous poser Guy, car le temps passe bien vite. Nous avons évoqué notre propre cheminement mais qu’en avons-nous fait ? Avez-vous pu, avez-vous voulu ou est-ce que tout simplement la maçonnerie vous a amené à agir autrement dans le monde ?
G.G. : A tout instant. A tout instant, le travail sur moi-même que la maçonnerie de manière méthodique m’a permis d’effectuer, me met autrement en relation avec les autres. Les autres, mes semblables, mais également avec tout ce qui m’environne, y compris tout ce qui est naturel, les végétaux, y compris les animaux. Je me sens responsable du mieux possible pour que le monde soit au quotidien le mieux qu’il peut être et demain encore mieux qu’aujourd’hui. Cela c’est une responsabilité permanente, c’est-à-dire qui se traduit...

M.H. : C’est-à-dire qui se traduit par des actions au quotidien !
G.G. : Qui se traduit quotidiennement par un regard sur toutes les personnes que je connais mais également celles que je croise. Un regard différent, un regard attentif afin de m’intéresser même quand elles ne font que passer, car peut-être dans leur façon de passer, ce regard que je porte sur elles me permettra de détecter un besoin qu’elles peuvent avoir et que peut-être je pourrai leur faire exprimer pour les écouter et peut-être les aider.

M.H. : Je pensais aussi à d’autres aspects de la maison qui sont aussi tous ces satellites auxquels vous participez et auxquels je participe également qui sont des lieux de réflexion, comme la Commission d’Éthique, la Commission des Droits de l’Homme, la journée de la Mémoire, qui sont autant de chantiers, puisque c’est le mot que nous utilisons habituellement qui débouchent sur le monde.

G.G. : Ce sont des aspects parmi d’autres de l’activité que nous nous efforçons de déployer pour créer des lieux de réflexion sur des sujets fondamentaux afin effectivement de faire que notre société évolue dans le sens du mieux être possible, pour tous les êtres humains.

M.H. : Je ne sais pas si les deux vieux maçons que nous sommes ont convaincu nos auditeurs de rejoindre nos rangs, mais si c’est le cas je les invite à nous rejoindre dès aujourd’hui, en notre Hôtel de la Grande Loge de France, 8 rue Puteaux, puisqu’aujourd’hui s’y déroule le 4e salon du Livre maçonnique, organisé par l’Institut Maçonnique de France et que dans quelques minutes à 11 heures, une première table ronde aura lieu, et vous allez voir que nous ne sommes pas loin de ce que nous avons dit avec : « Engagement citoyen et franc-maçonnerie » comme sujet, suivi d’une 2e table ronde « Pour une éthique des relations humaines », c’est tout un programme !

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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