Invité : François Bénétin
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
À mes côtés Guy Gentil.
Nous recevons aujourd’hui François Bénétin pour son ouvrage : « Dans le secret des mots ».
Marc Henry : Qu’entendez-vous par : dans le Secret des mots ?
Si les mots ont des secrets à quoi servent-ils ?
F.B. : La question est bonne. Elle repose sur le fait que le vocabulaire maçonnique est tout à fait spécifique et présente donc une difficulté pour ceux qui ne sont pas maçons. Vous remarquerez, à cette occasion, que je viens d’utiliser le terme de ceux qui ne sont pas maçons.
Pour un maçon, le terme de profane est tout à fait simple, c’est celui qui n’est pas maçon, qui est selon l’étymologie du mot pro fanum, devant le Temple.
Ceci ne pose aucun problème pour un maçon. Pour les non maçons, le terme profane revêt un sens commun qui est plutôt péjoratif, c’est celui qui ne connaît rien au domaine dont on lui parle, il y a quelque chose qui n’est pas très positif.
Vous avez là, pourrait-on dire, le point d’origine de l’objet de cet ouvrage. : C’est de clarifier, d’apporter des balises, des pistes sur un vocabulaire - qui est non seulement mal compris des non maçons qui souhaitent en connaître davantage sur la Franc-maçonnerie - mais également qui revêt bien des interprétations et des significations différentes entre les maçons eux-mêmes.
M.H. : Est-ce qu’il n’y a pas un petit problème à dévoiler, en précisant le sens des mots, ce qui est une démarche avant tout individuelle du vécu, de l’initiation ?
Est-ce qu’on ne risque pas de tomber dans une conceptualisation abusive ou en tout cas dans un savoir qui viendrait heurter la révélation. Quand je dis la révélation ce n’est pas au sens religieux du mot mais je parle de la découverte de ce qu’est le parcours de l’initiation dans un vrai vécu ?
F.B. : C’est effectivement un point délicat auquel j’ai particulièrement veillé dans la rédaction de cet ouvrage, qui se trouve effectivement sur le fil du rasoir. Pourquoi définir dans un domaine tel que la Franc-maçonnerie dont on se plaît à dire qu’il laisse la libre interprétation des symboles, de son contenu, de sa démarche, à ceux qui embrassent la voie maçonnique !
Néanmoins, il est sans doute important de préciser un certain nombre de pistes, tout en veillant à s’arrêter lorsque la balise doit s’arrêter et où l’interprétation de chacun peut commencer.
Je vais donner un exemple pour indiquer combien certains mots nécessitent d’être précisés. La Franc-maçonnerie n’est pas un mouvement religieux mais pourtant elle utilise des mots comme Bible, Temple, sacré et on en trouverait bien d’autres.
Il est bien évident, que, pour un non maçon, ces mots peuvent prêter à confusion. Et il pourrait se dire : je ne comprends pas, vous dîtes que vous n’êtes pas religieux et vous n’avez que des références religieuses.
Il est apparu important de dire comment est interprétée la Bible qui est présente dans certaines Loges.
Ce n’est pas le livre religieux, en tant que dogme ou référence à une religion quelconque, mais c’est ce que nous appelons symboliquement le livre de la Tradition, c’est-à-dire le rassemblement des connaissances, de ce que savent les hommes depuis un temps immémorial.
Pourquoi Temple, le temple n’est pas un édifice religieux, mais il représente à la fois le lieu où se réunissent les Maçons, il représente symboliquement l’œuvre à réaliser, le Temple à ériger sans qu’il y ait d’interprétation sur ce Temple lui-même. Là s’arrête la définition du mot, là commence l’interprétation laissée à chacun sur ce que peut représenter le Temple. Je pourrais poursuivre sur d’autres mots mais peut-être faudra-t-il voir d’autres aspects.
M.H. : Je pense que Guy va proposer immédiatement un nouvel aspect.
G. G. : Pas vraiment nouveau mais sur cette piste sur laquelle nous sommes, qui dit secret dit pli. Les secrets sont souvent dans les plis des choses et les mots ont donc des plis je l’ai vérifié en lisant votre ouvrage François Bénétin.
Il y a deux mots qui sont des mots forts et qui sont l’objet de nombreux plis : spiritualité et dogme .
Deux mots, qui, quelquefois, tiennent à distance ceux qui aimeraient avancer un petit peu plus vers les choses qui nous intéressent.
Pouvez-vous justement défaire quelques plis de ces deux mots qui en comportent tant ?
F.B. : Le mot spiritualité est d’ailleurs bien souvent débattu, au sein des maçons eux-mêmes, sur le sens à donner à ce mot.
Je crois qu’au niveau où vous vous situez de l’ouvrage il faut bien comprendre ceci - je l’ai évoqué précédemment - le mot spiritualité n’a pas une référence religieuse dogmatique, c’est-à-dire s’inscrivant conformément à une théorie ou une pratique religieuse bien définie et écrite.
Ce que nous appelons spiritualité, c’est la recherche libre, au fond de lui-même, de celui qui se pose des questions et qui cherche à trouver sa propre interprétation.
Cette interprétation :
* peut être religieuse et s’inscrire dans une religion bien déterminée si telle est sa voie ;
* elle peut s’inscrire dans une voie personnelle non définie un peu comme les gnostiques le faisaient mais la Maçonnerie n’est pas une gnose ;
* ou autre chose encore, c’est laisser à la libre interprétation de celui qui fait c’est ce que nous appelons parfois en Maçonnerie, la religion naturelle.
Un autre mot qui est également dans l’ouvrage, c’est la religion naturelle, c’est-à-dire celle qui est enfouie au cœur de l’homme et à laquelle il peut donner l’interprétation qui lui sied.
S’il y a une chose particulièrement d’actualité, bien qu’elle ait toujours existé depuis que la maçonnerie spéculative existe, c’est cette idée d’une spiritualité sans dogme pour reprendre le mot que vous avez indiqué et qui me semble, compte tenu de certaines agitations que nous pouvons voir dans notre monde environnant, particulièrement d’actualité et offrant véritablement, je ne sais pas si on peut parler de voie, parce que la Maçonnerie n’est pas une voie. Elle permet à chacun d’embrasser la voie qui lui sied en s’appuyant sur le Rite et le rituel maçonnique.
Voilà deux autres mots qu’il faudrait à nouveau définir pour savoir ce que cela veut dire, mais bien évidemment une spiritualité sans dogme, je crois que s’il y a une idée forte aujourd’hui de la Franc-maçonnerie, c’est celle-ci, pour répondre à votre question sur spiritualité et dogme.
M.H. : Puisque vous avez parlé d’actualité, je vais vous prendre au mot, François Bénétin. Le mois dernier, je posais la question à Jean-Jacques Gabut de ce que pouvaient apporter au monde d’aujourd’hui les idéaux chevaleresques auxquels il se référait dans son ouvrage. Alors, au Maçon que vous êtes, à l’homme que vous êtes, que pensez-vous, vous, puisque tous les Maçons ont une opinion qui leur est propre, de l’apport que peut apporter encore aujourd’hui la Franc-maçonnerie au XXIe siècle à ceux qui nous écoutent.
F.B. : Eh bien, je vais faire suite sur le terme de chevalerie qui me paraît apporter un éclairage.
Jean-Jacques Gabut en a parfaitement bien parlé et suffisamment longuement au cours de l’émission de juillet mais j’y ajouterai peut-être un point de vue rapide. Dans la démarche maçonnique, nous pourrions, un peu sous forme d’une image simplifiée, envisager deux aspects :
* La recherche de soi-même, la compréhension de soi-même que l’on pourrait appeler d’une façon simple la connaissance de soi. De manière à s’élever soi-même et peut-être pour ceux dont c’est l’objectif à atteindre des plans qui sont un peu moins ou plus ambitieux que celui de l’homme du commun.
* le deuxième aspect, c’est l’épanouissement de l’individu, c’est-à-dire lorsqu’il étend son action sur ce qui l’environne.
Je résumerai ces deux aspects sur ce qui est à construire d’une part, ce qui est à combattre d’autre part. Et sur la forme de ce qui est à combattre nous voyons ce que peut être aujourd’hui une idée chevaleresque qui semblerait sortir du passé.
Ce qui est à combattre, c’est ce qui est inacceptable : l’intolérance, la non écoute de l’autre, le non respect de l’autre et tout un ensemble de questions qui pourraient faire l’objet de bien d’autres émissions.
Voilà deux aspects qui me paraissent particulièrement importants et d’actualité et je crois que sous cet aspect-là, on peut donner une interprétation au mot chevalerie, puisque vous êtes parti de ce mot-là, telle qu’elle pourrait concerner l’homme d’aujourd’hui, en recherche de lui-même et en recherche d’une action et d’une harmonie avec ce qu’il faut résoudre et qui interpelle dans notre monde environnant.
G. G. : Oui, François Bénétin, je reviens à votre ouvrage « Dans le Secret des Mots », car je soulignais effectivement - ce n’est pas par flatterie, ce n’est pas le genre de la Franc-maçonnerie ni de l’émission - combien vous éclairez effectivement, avec précision, douceur, éclairage tendre, des mots simples. Et votre ouvrage en contient un très grand nombre.
J’en ai relevé quelques-uns, des mots aussi simples que : arbre, bijou, connaissance, imagination, intelligence, renaissance, rigueur, des mots aussi simples que masculin, féminin et matériel. Vous les mettez en scène, vous les mettez en relation entre eux, vous tissez les mots avec les mots, est-ce que ce tissage, ce lien, dans le mot lien on retrouve un petit peu du religieux,
a-confessionnel - vous l’avez bien souligné - est-ce que ce tissage est quelque chose que vous avez effectivement visé lorsque vous avez posé un à un ces mots et que vous les avez éclairés ?
F.B. : Il ne s’agit pas ici de définition au sens sec et étroit d’un dictionnaire qui aurait pour mission d’être un dictionnaire. Il est évident que toute notion maçonnique s’ouvre non seulement sur un sens mais également sur une interprétation de celui qui utilise le mot. Un des essais de cet ouvrage est d’effectivement laisser cette sensibilité qui peut transparaître à travers les mots et qui va au-delà de leur sens strict.
Je prends un mot que vous ne m’avez pas cité, qui est le Rite.
Voilà un mot qui est difficile, qui peut poser bien des interrogations, vis-à-vis des non-maçons, qu’est-ce que c’est que ces mouvements qui ont des rites et des rituels.
Eh bien il existe quelque chose de tout à fait étonnant, spectaculaire, je dirais même merveilleux en Maçonnerie, c’est que le Rite et sa mise en forme qui sont donc les rituels ne sont absolument pas dogmatiques. Ce sont des supports, qui présentent la particularité paradoxale d’être d’une part excessivement précis dans leur déroulé et d’être extrêmement ouverts et libres de toute interprétation pour celui qui s’appuie dessus. C’est ce que l’on appelle le support symbolique.
Le support symbolique est à la fois une ligne rigoureuse et en même temps qui ouvre les plus grandes possibilités d’interprétation personnelle sans qu’une interprétation vaille mieux qu’une autre.
Peut-être est-il long de parler du mot symbole puisque nous bien sûr nous commençons à tourner de mots en mots : sumballein, l’origine qui veut dire lancer avec ou jeter ensemble selon l’origine ; discobole, lancer le disque,
sumballein, lancer ensemble.
Le symbole a - ces mots sont un peu sec, un signifiant. C’est ce que l’on voit. Un exemple, nous avons le Delta rayonnant c’est-à-dire pour ceux qui ne le savent pas, un œil dans un triangle, nous appelons cela le Delta rayonnant. En Franc-maçonnerie, c’est un symbole.
Ce que nous voyons, c’est cette figure géométrique.
Le signifié c’est ce qui est au-delà de ce que nous voyons. C’est la 2e partie du symbole, c’est le morceau qui manque. Ce qui fait la richesse de ce symbole, c’est qu’à partir de quelque chose qui est palpable, visible, sensible, il nous emporte vers quelque chose qui ne peut plus se réduire à une explication par les mots. Quelque chose qui dépasse la représentation humaine mais dont nous pouvons néanmoins avoir, et ceci chacun selon sa personnalité et sa sensibilité, une représentation, un sentiment, voire une intuition. Eh bien voilà un autre voyage sur un mot « symbole » qui nous montre, pour répondre à votre question, combien il y a à la fois une définition stricte du mot, dans une certaine mesure, et puis ensuite une interprétation sensible du mot et cela c’est l’affaire de chacun.
M.H. : J’ai une petite question délicate, lorsqu’un médecin écrit un ouvrage pour des médecins il emploie des termes du métier, lorsqu’un médecin écrit pour des non médecins, il emploie un vocabulaire tout à fait différent.
Vous avez, vous, volontairement choisi, j’imagine, un certain nombre d’entrées, de mots, et pourtant ils s’adressent à la fois aux Francs-maçons donc aux initiés et aux non-maçons pour reprendre l’expression que vous évoquiez tout à l’heure. N’y-a-t-il pas une difficulté à proposer une même ouverture à deux populations a priori différentes ?
F.B. : Il y a effectivement une difficulté. Je pense l’avoir résolue de la manière suivante. Chaque entrée, chaque mot, a des définitions en deux ou trois parties.
Il y a d’abord une précision basique du mot pour savoir comment il se situe et comment le comprendre dans sa signification maçonnique. Et puis il y a parfois, très souvent, ce qui s’appelle un commentaire.
Le commentaire donne une approche à la fois courte mais un petit peu plus complexe ou quelquefois un petit peu plus subtile du problème ou des questions qui sont soulevées par le mot lui-même.
Par exemple, les deux termes qui semblent éloignés a priori du langage maçonnique transcendance et immanence sont traités dans l’ouvrage. Deux mots difficiles bien évidemment mais pourquoi sont-ils traités ?
Bien sûr, on va redonner un peu l’angle sous lequel la Franc-maçonnerie entend ces mots transcendance et immanence qui sont quand même empruntés a priori à la philosophie.
Et puis au-delà, pour ceux qui sont peut-être plus maçons que les non-maçons, nous allons poser quelques questions qui se posent à la Franc-maçonnerie elle-même dans sa réflexion, dans son questionnement interne car c’est un mouvement vivant, évolutif, même si elle s’appuie sur la tradition.
Il y a des questions qui font partie de ce que je crois être le progrès de la pensée, l’évolution des interrogations et les mots de transcendance et d’immanence sont deux mots qui concernent particulièrement les interrogations maçonniques. Là, cela se pose en commentaire et bien évidemment ce commentaire intéressera peut-être un peu plus les Maçons parce qu’ils baignent dans leur domaine que peut-être le non maçon, encore que cela ne soit pas sûr.
M.H. : La découverte est toujours une chose agréable.
François Bénétin, merci d’avoir répondu à cette invitation.
Je rappelle le titre de votre ouvrage :
Dans le Secret des Mots,
paru aux Editions Ivoir Clair.







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