Pour des raisons indépendantes de notre volonté nous ne sommes pas en mesure de vous proposer l’écoute de l’émission audio, nous vous prions de nous en excuser.)
Invité : Antoine Sfeir
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
A mes côtés Jean-Pierre Banet, Conseiller Fédéral de la Grande Loge de France.
Nous recevons Monsieur Antoine Sfeir, Directeur des revues Les Cahiers de l’Orient et les Cahiers de l’Afrique, Président du Centre d’Études et de réflexion sur le Proche et Moyen-Orient.
Marc Henry : Vous avez été invité, il y a peu, par une Loge de la Grande Loge de France qui s’appelle l’Abbé Grégoire. Au cours de cette conférence, vous vous étiez exprimé sur l’Islam en France et la République, face aux communautarismes.
Le mois dernier, nous avons reçu le 1er Grand Maître Adjoint, Jean-Jacques Rooryck, et nous avions évoqué avec lui la question de la Laïcité.
Ma première question sera dans le droit fil, de ce que nous évoquions ensemble, y a-t-il à vos yeux une incompatibilité fondamentale entre l’idée de communauté et la laïcité ?
Antoine Sfeir : Oui, à partir du moment où la laïcité est englobante. L’idée des communautés vient battre en brèche cet aspect englobant. Je crois que ce qui est important c’est de se rendre compte à quel point, aujourd’hui, la laïcité est à la fois unique et universelle.
La définition anglo-saxonne de la laïcité c’est précisément la liberté des cultes, reprise d’ailleurs très bizarrement par certains des ministres de la République.
Or, la liberté des cultes aboutit très souvent à des dérives sectaires. La laïcité inclut, englobe, la liberté des cultes mais elle ne s’arrête pas là. Elle ne peut être réduite à la seule liberté des cultes.
Il est incontestable que la laïcité est, avant tout, le droit de croire ou de ne pas croire. ; C’est l’incarnation parfaite de la séparation de l’Église et de l’État. Elle est unique parce qu’il n’y a pas beaucoup de pays sur la planète qui appliquent cette laïcité, c’est pour cela d’ailleurs que l’on appelle cela maintenant la laïcité à la française.
Paradoxalement, le seul pays qui la pratique, c’est la Turquie, la Turquie d’Atatürk, le kémalisme.
La grande différence entre la France et la Turquie c’est qu’en France la laïcité est l’émanation du peuple, et l’adhésion du peuple alors qu’en Turquie l’armée continue à l’imposer au peuple.
Malheureusement, ailleurs, la laïcité est battue en brèche partout y compris en Europe.
On rend encore la justice en Italie sous un crucifix.
On assiste à une guerre scolaire en Bavière, avec précisément les croix ou les crucifix dans les classes de lycée.
Tout cela montre à quel point cette laïcité est importante. Elle est importante parce qu’elle assure l’unité d’une communauté nationale.
Il est vrai que nous sommes à une époque où l’on insuffle beaucoup de supra national avec l’Europe sans en définir exactement les contours, et en même temps beaucoup d’infra national avec la décentralisation.
Cela nous met en contradiction parce que la Nation n’a plus de place réellement dans toutes ces réflexions et dans toutes ces impositions.
Cela ne gêne pas les pays fédéralistes comme l’Allemagne par exemple.
Cela ne gêne pas les pays communautaristes comme la Grande Bretagne.
Je ne porte pas un jugement de valeur, c’est un choix.
On n’est pas citoyen britannique, on est sujet britannique.
On est citoyen du länder, avant d’être citoyen de l’Allemagne.
Aujourd’hui on est citoyen français. C’est aussi un choix.
J’en parle d’autant plus aisément que personnellement je viens d’un pays qui est le Liban, où j’étais malgré moi citoyen communautaire. Je n’existais pas sans ma feuille de baptême sur le plan de l’état civil. Je n’aurais pas existé si j’étais musulman sans le papier du cadi, du juge qui aurait certifié que j’étais né.
C’est quand même hallucinant. Mais cela existe partout. Quand la religion s’empare du statut personnel et de l’état civil, c’est qu’elle s’empare également de l’existence charnelle et bien entendu spirituelle de l’être humain.
C’est dans ce sens que la laïcité est pour moi un véritable besoin et non pas une simple expression de laïcisme. Pour moi elle n’est pas agressive.
Si elle l’a été en 1905, c’était normal face à l’omnipotence d’une église catholique dans toutes ses branches et toutes ses tentacules. Elle ne l’est plus aujourd’hui, au contraire. Mais elle est aujourd’hui en défense contre le communautarisme et donc ce que vous disiez tout à l’heure, les communautés qui réclament une parcelle de pouvoir.
M.H. : Justement, vous évoquiez à l’instant même, 1905. Lorsque cette loi a été votée, elle s’appliquait essentiellement à deux grandes religions qui étaient le christianisme et le judaïsme. Aujourd’hui est arrivé un Islam, un Islam de France, est-il dit. Est-ce que pour vous il y a une incompatibilité à être musulman et partager cet idéal de laïcité ?
A.S. : Pas du tout. Les premières revendications dans l’espace arabe sont venues précisément de revendications de la laïcité, de sécularisation, en tout cas sont venues des Maçons dans le monde arabe mais également de certains laïques intellectuels etc.
Il n’y a pas d’incompatibilité à partir du moment où l’on considère que l’Islam, comme les autres religions, s’articule autour des relations de l’homme avec son créateur quand il croit.
Le problème, pour un musulman croyant, c’est qu’il ne peut pas y avoir de non croyant, dans les pays arabes, les pays musulmans en général.
Quand on fait des statistiques il n’y a pas de case qui s’intitulerait « sans religion », cela n’existe pas. Sans religion voudrait dire païen.
Or, le paganisme est condamnable en Islam, dans le dogme, comme il l’a été jusqu’à Vatican II, dans l’église catholique ; comme il l’a été dans les églises réformées ou dans le judaïsme pendant longtemps.
Il y a aussi aujourd’hui une attente d’aggiornamento au sein de l’Islam. Il y a également une exploitation par l’Islam radical, ou l’islamisme que l’on appelle communément islamisme c’est-à-dire la volonté de réislamiser le champs social, le champs économique mais également le champs politique dans lequel on vit. Il y a une tentative perpétuelle d’instrumentalisation et de récupération. En revanche l’Islam, le musulman n’est pas incompatible avec la laïcité.
Pour répondre, j’aillais dire d’une manière succincte, si vous prenez le corpus musulman, c’est-à-dire le Coran, dans ses deux prédications, le prophète de la Mecque et l’homme de Médine, il est incontestable qu’il y aura problème puisque à partir de 622, la cohabitation de Médine est englobante. Ce qui explique que certains islamismes vous disent : nous sommes prêts à nous soumettre aux lois du pays dans lequel nous nous trouvons à condition que ces lois ne soient pas en contradiction avec les lois de Dieu.
Si vous prenez les musulmans même, il n’y a aucun problème, vous regardez le nombre de musulmans en France, plus de 85 % ont choisi la laïcité et je pèse mes mots en disant choisi la laïcité et non pas subi la laïcité.
M.H. : Allons un peu plus loin puisque nous sommes dans une émission consacrée à la Grande Loge de France, un musulman qui demanderait à être initié dans notre Obédience pourrait tout à fait, si tel était son choix, prêter son 1er serment sur le Coran. Mais il n’en est pas moins vrai que notre rite, le Rite Écossais Ancien et Accepté, lui se souche plutôt sur l’ancien et le nouveau testament. Est-ce que là encore il y aurait une difficulté pour un musulman ?
A.S. : Non, je ne crois pas. Dans la mesure où lorsque Mahomet le prophète commence sa prédication à la Mecque, il se reconnaît dans les Écritures, à la fois l’Ancien et le Nouveau Testament. En se reconnaissant dans les Écritures, il se place dans la droite ligne de ces Écritures. Il reconnaît absolument les prophètes, les grands prophètes, à la fois de la Genèse jusqu’au Nouveau Testament.
Jésus étant un des grands prophètes de la révélation. Tout ce qu’il dit c’est que le message a été envoyé aux Juifs et aux Chrétiens mais ces derniers l’ont détourné de sa finalité.
Par exemple, les chrétiens ont voulu y associer à Dieu un prophète Jésus et d’autres un esprit, c’est pour cela qu’ils appellent les chrétiens les associateurs, mushrikun.
Il est incontestable que le musulman peut tout à fait se placer dans cette droite ligne des écritures et prêter serment à la fois sur la Bible ou l’Évangile et, bien entendu, le Coran. Le contraire, est-il vrai ? Est-ce qu’aujourd’hui les adeptes du Nouveau Testament ou ceux de l’Ancien Testament sont-ils prêts à faire le chemin jusqu’à reconnaître le Coran dans la droite ligne des Écritures, vous me direz si vous pouvez y répondre ?
M.H. : Je ne pourrai pas vous répondre, en tous les cas dans la minute, c’est une chose certaine. Vous aviez écrit un article dans les Cahiers de l’Orient qui s’appelle, je crois, « La Maçonnerie en terre d’Islam » ?
A.S. : C’était un numéro complet que nous avions commis il y a trois ans, c’était « L’Équerre et le Croissant ou la Maçonnerie en terre d’Islam », ce qui m’a valu d’ailleurs de connaître un peu plus les Obédiences et les Rites et les arcanes de la Maçonnerie pas seulement française mais orientale donc également anglo-saxonne.
Nous avions consacré ce numéro un peu sur l’historique, l’histoire, qui, à l’occasion du protectorat britannique ou du mandat français, a permis à la Maçonnerie de se développer dans cette partie du monde.
Elle s’est bien développée puisque nous en avons eu des exemples vivants quand Abd el-Kader, exilé à Damas, décide au moment des massacres entre les Druzes et les Chrétiens en 1862 de sauver 10 000 chrétiens et de les installer et de les recevoir dans sa résidence dans la capitale syrienne aujourd’hui, c’est bien parce qu’il venait d’être initié ; c’est bien parce qu’il venait d’être placé dans ce monde maçonnique et il agît, lui-même le dit, en tant que Maçon.
On s’aperçoit ensuite que la solidarité jouera énormément.
Durant la guerre du Liban, on estime à près de 10 000 vies humaines les personnes sauvées par la solidarité entre ses membres de « la société secrète », comme on disait à cette époque-là au Liban.
M.H. : Je crois que Jean-Pierre souhaite vous poser une question !
Jean-Pierre Banet : Profitant du fait que vous êtes un connaisseur de l’Islam, vous êtes un connaisseur assez averti de la Maçonnerie, croyez-vous que justement, en dehors de la terre d’Islam, en prenant le Moyen-Orient d’une manière plus large, qu’il y a une possibilité pour la Maçonnerie d’être utile à ce qui sera une vie commune entre Palestiniens, Israéliens, Libanais ?
M.H. : Comme elle l’avait fait en Nouvelle-Calédonie !
A.S. : Oui, peut-être. Je le crois. Sur le plan théorique, la Maçonnerie devrait être une passerelle et devrait permettre aux gens de se parler, peut-être même de se comprendre et peut-être même de se sentir.
La Maçonnerie est aussi victime des intégrismes, comme d’autres écoles de pensée, comme d’autres écoles d’initiation. Elle vit aussi au gré de l’actualité.
En France, cela était frappant pendant la guerre, il y avait quasiment des boutiques de Maçonnerie, chacun ouvrait sa propre boutique.
Aujourd’hui les choses sont plus assainies, elles sont plus surveillées.
En Syrie, cela l’est aussi. Bien entendu, en Israël cela l’est. En Palestine, il y a des balbutiements.
Tout cela laisse augurer du rôle de passerelle que pourrait jouer la Maçonnerie. _ Est-ce qu’elle le fait ? Je ne crois pas qu’elle le fasse institutionnellement, parce qu’elle ne peut pas le faire, vu la montée de l’intégrisme aujourd’hui, en tout cas de l’Islam radical. Mais des Maçons le font. Ils le font tous les jours.
J-P.B. : Pensez-vous que les Maçons locaux puissent y arriver, peut-être plus facilement ou moins facilement qu’avec l’aide des maçonneries tout à fait européennes ?
A.S. : Je ne sais pas vraiment. Je n’ai pas assisté à des réunions entre eux.
Je sais que des gens, comme ces deux avocats dont je vous ai raconté mon histoire avec eux, sont vraiment des passeurs.
Je crois qu’il y en a partout. Maintenant, est-ce qu’il est indispensable ou nécessaire d’être Maçon pour l’être, je ne crois pas.
M.H. : Merci Antoine Sfeir. Cette émission est passée très rapidement en votre compagnie. Merci d’avoir répondu à notre invitation.







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