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Emission d'Août 2005

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Dialogue avec Guy Dupuy
Président de la Commission Indentité de la Grande Loge de France

Pour écouter l’émission cliquer sur le triangle :

Invité : Guy Dupuy
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
En compagnie de Guy Gentil,
Nous allons retrouver Guy Dupuy avec qui nous étions le mois dernier.

Marc Henry  : Bonjour Guy Dupuy. Nous évoquions ensemble le mois dernier l’identité de la Grande Loge de France. Nous allons essayer d’aller aujourd’hui tous les trois un peu plus loin et peut-être d’expliquer, d’expliciter un certain nombre de vocables qui nous appartiennent en propre et qui ne sont peut-être pas très clairs pour tout le monde.

Avant d’en arriver à ces explications, je souhaiterais Guy Dupuy que vous nous expliquiez comment vous êtes venu vous à la maçonnerie ?
Guy Dupuy : Je crois d’abord en tout premier lieu que la démarche maçonnique est toujours une entreprise personnelle et volontaire.
La difficulté qui aura été la mienne c’est que je suis né dans la marmite. C’est-à-dire que mon père a été Grand Maître de la Grande Loge de France sur une période de 1955 à 1975 à treize reprises.
Comme je vous l’ai dit, entrer en maçonnerie, c’est une démarche volontaire. Pour moi, cela nécessitait d’avoir davantage encore de recul qu’un autre, c’est la raison pour laquelle je suis rentré vers l’âge de trente ans alors que je vivais dans ce milieu. Il fallait pour moi prendre ce recul suffisant pour que ma démarche soit réellement volontaire.
Quelle était la situation de la Grande Loge de France en particulier et de la maçonnerie en général tout de suite après la dernière guerre en 1945 cela c’est quelque chose d’intéressant.
La maçonnerie a toujours fait l’objet de calomnies, d’incompréhensions et de visions qui n’ont rien à voir avec ce qu’elle est réellement.
L’expérience de mon père qui avait été directeur de la Justice militaire, dans le Gouvernement du Général de Gaulle, a été qu’il a enquêté sur la maçonnerie après la période pétainiste très violemment antimaçonnique.

M.H. : Avec tous les films sur les sociétés secrètes et la propagande antimaçonnique !
G.D. : Donc le ministre de la Justice de l’époque qui était Edmond Michelet, si mon souvenir est exact, lui pose la question : qu’est-ce que c’est que ces Francs-maçons ?
Il fait une enquête et il s’aperçoit que ses meilleurs amis en étaient. Voilà quelque chose qui est intéressant parce qu’on ne peut se faire vraiment une idée de la maçonnerie que par rapport à une démarche personnelle.
On connaît des gens avec lesquels on a des affinités et c’est le 1er indice qui va faire que l’on va avoir envie de rentrer chez nous.
Pour ce qui me concerne, bien entendu, vous comprenez quelle était ma difficulté.
Malgré cela, je crois avoir eu cette démarche très personnelle ; j’ai attendu d’avoir une trentaine d’années et maintenant cela fait trente-trois ans que je m’y trouve très bien.

M.H. : Je vais un peu parler de moi, avant même d’être initié, j’avais lu un ouvrage de votre père, qui s’appelait « La foi d’un Franc-maçon ». Si ma mémoire ne me fait pas défaut il me semble qu’il y écrivait, je résume sa pensée : c’est passer du verbe avoir au verbe être.
Je pense que vous avez dû le lire aussi, comment interprétez-vous cette sentence.
G.D. : Je l’ai lu il y a de très nombreuses années. Mon père n’aimait pas écrire, mon père était un orateur, c’était un avocat, un assez grand avocat je crois, on l’a vraiment poussé à mettre sur le papier la substance de nombreuses conférences qu’il avait faites depuis de très nombreuses années.
Le langage est très direct et d’ailleurs l’idée même de dire passer du verbe avoir au verbe être est très intéressante car cela peut synthétiser en effet l’ensemble de notre démarche.

M.H. : Que met-on derrière ces mots aujourd’hui ?
G.D. : L’avoir finalement c’est ce qui paraît dans les sociétés modernes la démarche la plus naturelle. On se réalise par rapport à ce que l’on possède. En maçonnerie ce n’est pas cela.
La démarche maçonnique à cet égard d’ailleurs se rattache aux anciennes traditions qui placent l’homme au centre de la réflexion.
Il ne s’agit pas d’avoir il s’agit de savoir qui l’on est. Je crois que cela c’est important, la démarche personnaliste, personnelle à chacun d’entre nous, c’est le point de départ de tout ce qui va suivre. C’est pour cela que nous disons que nous sommes une société initiatique.

Guy Gentil : Guy Dupuy, est-ce qu’il n’y aurait pas quelque part un passage, très au-delà du verbe, entre ce qui serait à l’extérieur et ce qui serait à l’intérieur.
Le plus constant dans l’avoir c’est ce qui est perceptible, alors que ce qui est peut-être du domaine de l’être, mais vous nous donnerez votre pensée sur ce point, c’est ce qui est apparent au niveau du ressenti par l’individu dans son intériorité ?
G.D. : Absolument. Là vous avez peut-être mis le doigt sur ce que signifie peut-être le fameux secret maçonnique. Il est incommunicable parce qu’il est de nature subjective. Quand j’ai dit que notre démarche était personnaliste, il faut commencer par bien comprendre que nous nous adressons à un sujet et que par définition un sujet est indéfinissable. Il n’est pas possible de le cerner de l’extérieur. Une pensée extérieure ne rentrera jamais dans la vérité de ce que nous sommes.

Guy Gentil : Il y aurait quelque chose du domaine de l’être dont les mots seraient insuffisants à exprimer la totalité !
G.D. : Exactement, c’est la raison pour laquelle nous nous exprimons en symboles.

M.H.  : Est-ce que ce n’est pas sur ce plan que nous pouvons rejoindre une de nos pensées qui est sans cesse mise en avant, à savoir que nous ne mettons aucune limite dans la recherche de la vérité ?
G.D. : Nous sommes, nous le savons bien, des êtres finis et nous aspirons à quelque chose qui nous dépasse. Mais nous n’acceptons pas que l’on nous dise voilà comment il faut penser, nous n’acceptons pas l’autoritarisme des clercs et nous ne reconnaissons aucune autorité pour venir nous dire voilà comment vous devez vous comporter pour être véritablement un homme bien. C’est nous-même qui devons nous déterminer et c’est nous-même qui devons progresser dans la recherche de la vérité. Même si cette vérité est lointaine et peut-être impossible à atteindre, la foi du Franc-maçon c’est justement qu’il considère qu’il peut progresser vers cette vérité et c’est cela notre seul souci et notre seule recherche. Elle est comme je l’ai dit tout à l’heure de nature personnelle.

G.G. : Guy Dupuy, vous avez prononcé le mot foi. Nous savons combien il est connoté, il n’est peut-être pas inutile justement de l’éclairer de la pensée maçonnique.
J’ai entendu il y a quelques instants, nous sommes des êtres finis.
Le Franc-maçon dans sa recherche de la vérité, puisqu’il ne sait pas où cette vérité se situe, ne peut pas avoir de limites bien entendu, ce serait de l’échec de se fixer une limite, est-ce que nous se serions pas au contraire un être infini, est-ce que cette intime conviction de l’infini que nous sommes, de l’être ne serait pas justement ce qui invite le Franc-maçon à déployer ce que vous avez nommé la foi maçonnique.
G.D. : Notre recherche sera indéfinie. Faisons bien la différence entre infini et indéfini.
Elle est indéfinie parce que nous ne nous connaissons pas nous-même. Nous sommes donc des êtres indéfinis, ce serait peut-être plus juste de dire que nous sommes limités.
Ce qui est intéressant en maçonnerie, c’est que nous estimons que l’homme, l’autre homme que nous avons en face de nous a lui aussi cette potentialité de recherche indéfinie vers une connaissance absolue. Nous avons tous une parcelle d’infinitude et il est intéressant que nous nous rapprochions de manière à nous éclairer les uns les autres. C’est cela que nous concevons derrière le mot de tolérance.

M.H. : Justement cela nous amène une autre question fondamentale pour nous, nous parlons beaucoup de tolérance et pourtant nous sommes dans une société, dans un monde où actuellement l’intolérance est au premier chef présente dans les actualités quotidiennes.
Comment un Franc-maçon peut-il être tolérant en face de cela ?
G.D. : C’est parce qu’il y a un malentendu sur le mot de tolérance. La tolérance dans l’univers dans lequel nous baignons c’est simplement de nous dire : les autres ont peut-être tort mais j’admets qu’ils puissent avoir leurs idées. Cela, c’est le tolérantisme, c’est à l’inverse de ce que je viens d’essayer d’exprimer.
Nous, nous mettons derrière le mot de tolérance une acception extrêmement positive. C’est-à-dire, comme je l’ai dit, nous considérons que l’autre a autant de vocation que nous-même à accéder à une vérité absolue.
Voilà d’où vient le malentendu et voilà pourquoi certains s’imaginent que tolérer c’est inadmissible et ils deviennent extrémistes. Ils disent : tolérer c’est refuser la vérité. Eh bien non. Tolérer c’est accepter que la vérité nous dépasse les uns et les autres et qu’ensemble nous pouvons progresser vers cet idéal.

M.H. : Mais ce que vous proposez comme acception du mot suppose une réciprocité qui n’existe pas forcément. Il y a ceux qui détiennent la vérité et qui vous disent haut et fort ainsi est la vérité et que si vous ne pensez pas comme eux eh bien vous avez complètement tort.
Cela s’appelle les intégristes.
G.D. : C’est la raison pour laquelle pour lutter contre l’intégrisme, c’est-à-dire contre toutes les formes de violence et toutes les formes de répression de la pensée la démarche maçonnique est extraordinairement importante, je dirais de totale actualité.

M.H. : Nous avons donc dégrossi au moins deux vocables, la foi et la tolérance, il y en a un troisième sur lequel j’aimerais bien vous interroger, qui est ésotérisme. A quoi cela vous renvoie-t-il car c’est mot que l’on emploie souvent quand on parle de maçonnerie encore faudrait-il en définir les contours ?
G.D. : Voilà l’un des termes qui sont les plus délicats à aborder surtout en quelques mots.
M.H. : Je l’ai gardé pour la fin.

G.D. : Je comprends bien. Ceux qui ont un peu de culture savent très bien que dans toutes les religions existe une forme de pensée exotérique, celle qui est propagée au dehors, c’est-à-dire à laquelle tous les adeptes doivent essayer d’adhérer sans trop y réfléchir et puis il y a une forme beaucoup plus profonde qui est le versant ésotérique. Alors on parlera de la kabbale par rapport au judaïsme, on parlera aussi pour la religion musulmane du soufisme qui est également le versant ésotérique d’une religion qui normalement ses conjugue d’une façon exotérique et puis pourquoi pas vers la religion chrétienne. Là se pose un problème et c’est peut-être à partir de ce problème que la maçonnerie a été un peu diabolisée. Je voudrais être très direct et très franc, la pensée ésotérique en général n’accepte pas de limite à la recherche de la vérité.
M.H. : C’est ce que nous disions tout à l’heure.
G.D. : C’est là que se situe le problème avec certaines religions qui ont - à travers le temps, pas à l’origine probablement mais compte tenu d’une histoire particulière - fini par refuser que l’on puisse se servir de l’instrument de la religion pour aller au-delà des dogmes qu’elle tente d’imposer.

M.H. : Autrement dit c’est la recherche de l’esprit sous la lettre.
G.D. : Nous essayons de dire une chose très simple. Nous acceptons les dogmes. Nous acceptons les dogmes des religions. Ceci ne pose pas de problème pour un Franc-maçon à condition que le dogme soit accepté librement. Et là, nous sommes dans une démarche personnelle, à chacun d’entre nous. Chacun se positionne comme il l’entend par rapport au fait religieux. Par rapport à son cheminement personnel.
Mais en revanche ce qui serait dangereux c’est de dire : voilà moi je suis adhérent à une religion et par conséquent je détiens au travers de cette religion quelque chose qui m’est imposé définitivement et la vérité ne peut pas se trouver ailleurs que dans ma religion.

M.H. : C’est-à-dire dans l’exclusion de l’autre.

G.G. : Guy Dupuy pourrions-nous dire que pour la franc-maçonnerie la question de se positionner au regard de la religion, quelle qu’elle soit ne se pose pas, la franc-maçonnerie se positionnant elle sur un autre plan, qui est celui de la spiritualité, certains diraient même de la haute spiritualité qui ne s’inclut pas, ne s’incorpore pas dans l’une ou l’autre religion.
G.D. : Avant de parler de spiritualité, je crois qu’il faut bien comprendre que ce qui est important en maçonnerie cela n’est pas tellement la fin poursuivie mais les moyens pour y parvenir.
Ce qui compte chez nous c’est la démarche. Cette démarche elle a des particularités extrêmement précises, le premier repère c’est qu’elle est de nature initiatique, c’est-à-dire comme je le dis personnelle. Elle utilise des outils symboliques qui vont lui permettre d’ouvrir sa réflexion et non pas de la refermer sur des concepts.
Et puis nous parlons aussi d’un rite, rite et rituel. C’est-à-dire que nous utilisons au travers de toute une forme de symbolisme et toute une forme d’histoires mythiques, ou parareligieuses pour certains, tout un ensemble de suggestions qui vont nous permettre d’avancer d’état en état et de progresser par nous-même en utilisant tout cet ensemble d’outillage.
Les outils ce sont les symboles et puis il y a le contexte dans lequel ces symboles sont rendus vivants et c’est pour cela que nous disons qu’en définitive on n’est pas initié on s’initie soi-même dans un milieu qui est particulièrement favorable pour cette démarche toujours intime et personnelle pour chacun.

M.H. : Merci Guy Dupuy de toutes ces précisions, j’espère que nos auditeurs auront avancé sur les chemins de la connaissance en notre compagnie. Je leur donne rendez-vous au mois d’octobre et nous retrouverons notre Très Respectable Grand Maître Alain Pozarnik.

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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