Divers Aspects de la pensée contemporaine
“France Culture”
“La Grande Loge de France vous parle”
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Bonjour,
Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
Marc HENRY : J’ai invité aujourd’hui Guy Gentil.
Guy Gentil : Bonjour Marc Henry.
Je suis membre de la Grande Loge de France, R.L. La Paix, à l’Orient de Paris, comme nous disons.
Marc HENRY : Et notre invité, Robert Misrahi, lauréat de l’Institut Maçonnique de France. Il a reçu le prix des Journées du Livre qui se sont déroulées le mois dernier dans l’Hôtel de la Grande Loge France. Je vous en avais parlé.
Robert Misrahi, votre ouvrage, Cent mots pour construire son bonheur, a été couronné de succès. Dans quel état d’esprit avez-vous reçu ce prix délivré par un Jury peu banal ?
Robert Misrahi : Oui, le Jury était peu banal. J’ai reçu ce prix en toute simplicité, avec une grande émotion parce que c’était un Jury qui se déterminait sur le contenu de l’ouvrage ; comme il le fait toujours.
C’est donc un Jury qui s’est référé, à ce que je vais appeler, en toute simplicité, mes travaux, ma doctrine, ma philosophie. C’était donc quelque chose qui allait au centre de ce qui me préoccupe et j’ai reçu ce prix avec une grande émotion.
Il avait une autre signification en plus. Il y avait là, non seulement la reconnaissance d’un travail philosophique mais il y avait la reconnaissance, si vous voulez, d’une sorte de citoyenneté philosophique, reconnue par un organisme objectif, par ce que Hegel appellerait une partie de l’esprit objectif, que vous incarnez forcément.
Reconnu par l’esprit objectif, j’étais en somme reconnu dans la communauté française.
C’est beaucoup dire, ce sont des choses très fortes, que je dis.
L’objectivité de l’événement n’était peut-être pas aussi forte, mais pour moi elle l’a été.
C’est donc très sincèrement, très profondément, très simplement, très philosophiquement aussi, que j’ai reçu ce prix.
M.H. : Comment avez-vous construit ce dictionnaire de cent mots ? Comment avez-vous procédé pour les sélectionner, pour les choisir ?
R.M : J’ai choisi tous les mots qui, étudiés en profondeur, constituaient une sorte de pierre dans la construction du bonheur. C’est-à-dire que j’ai construit une sorte d’itinéraire de la construction du bonheur.
Prenons par exemple le 1er terme. Le 1er terme est : accomplissement. Je ne me suis pas borné à décrire et définir ce qu’est l’accomplissement, je précisais la chose suivante, je précisais que l’accomplissement serait vraiment obtenu à la fin de l’ouvrage que j’annonçais.
Et puis, peu à peu, les termes se sont enchaînés et j’ai surtout retenu les termes qui me permettaient d’exprimer ma philosophie.
Par exemple, je n’ai pas retenu, bien que la chose ait son importance, le terme de souffrance. Je ne l’ai pas retenu parce que je sais bien que beaucoup d’auteurs ont parlé de la souffrance, tout le monde sait ce qu’elle est, et c’est précisément, contre la souffrance que j’ai écrit mon livre.
Je voulais surtout décrire ce que je proposais de construire et non pas ce contre quoi je m’élevais.
M.H. : Vous disiez, pierre, construction, itinéraire. Votre ouvrage est rempli de mots, qui pour les Francs-maçons, prennent du sens.
Nous n’en citerons que quelques-uns. Nous avons retenu : amour, lumière, joie, architecture, autant de mots qui, pour un Franc-maçon, sont porteurs de beaucoup de sens. Que dirait, Guy Gentil, un Franc-maçon de la Grande Loge de France, du mot amour ?
Guy Gentil : Pour ce qui concerne le mot amour, en Grande Loge de France, il y a la recherche de la reconnaissance ou de la connaissance, d’un niveau de conscience plus élevé que le niveau de la conscience ordinaire.
Pour vivre cet amour "qui met en œuvre les plus hautes activités de l’esprit et enveloppe le sens même de l’existence humaine", je crois, que je vous cite Robert Misrahi - et ceci dans l’appréhension d’un travail, pour ce que nous disons en Grande Loge de France, à la Gloire de ce que nous nommons le Grand Architecte de l’Univers - C’est une proposition de nature spirituelle, une gloire qui ne paraît pas en contradiction avec celle que vous nommez concernant l’amour : "rayonnement de la joie et la véracité de sa lumière et de son éclat", je vous cite encore.
Que pensez-vous de ce rapprochement, Robert Misrahi ?
R.M : Ce rapprochement est intéressant en ce sens que vous ne donnez pas à l’amour, au cœur de votre Association, vous ne lui donnez plus un sens simplement psychologique, étroit, celui d’émotion ou de passion.
Vous dépassez ce plan et c’est cela aussi que j’essaie de faire.
La différence, c’est que, comme vous venez de le dire, vous tentez d’éclairer cet amour qui mobilise l’esprit, à bon droit, là je suis d’accord, pour mobiliser l’esprit. Vous tentez d’éclairer quand même cet amour, éclairé par l’esprit, vous tentez de le référer à un x supérieur qui serait le Grand Architecte, c’est cela que je ne fais pas.
Mais, par contre, quelque chose qui devrait vous intéresser c’est que je distingue 2 sortes d’amour.
L’amour au sens ordinaire, c’est l’amour passion. L’amour tel qu’il est vécu par tout un chacun lorsqu’il ne réfléchit pas et lorsqu’il se laisse porter par des émotions ou des sentiments qui l’envahissent. C’est la 1ère forme de l’amour. C’est cette 1ère forme que j’appellerai irréfléchie. C’est elle qui entraîne toutes les difficultés que la littérature ou bien la psychologie clinique nous fait connaître.
Je différencie de cet amour un tout autre amour qui n’est pas un amour d’une transcendance quelconque, ni un amour d’un autre être que l’humain, qui est encore toujours un amour singulier, d’un être singulier pour un autre être singulier, il s’agit bien de l’amour humain dont je parle.
Pourquoi est-ce que je l’appelle "tout autre amour", parce qu’il ne peut être que le fruit d’une conversion, une conversion réfléchie, une transformation réflexive entière de l’individu, conversion qui fait que chacun des deux partenaires renonce aux attitudes faciles de la passion, à savoir la volonté de puissance. Volonté de puissance, jalousie, compétition, angoisse, malheur, souffrance, tout cela qui entre dans la passion est abandonné par une conversion, cette conversion qui crée une nouvelle attitude dans la relation à autrui. Mais la nouvelle attitude n’est pas devenue une attitude vide et abstraite. Elle est concrète, elle est de l’amour pour l’autre, c’est pourquoi j’évoque l’éclat et la joie qui habitent un amour tout autre. L’amour implique, à mon sens, non seulement l’estime mais l’admiration, l’affirmation totale de la valeur de l’autre et tout cela en dehors de tout combat personnel pour la suprématie ou même pour la reconnaissance. Bien que, naturellement, dans cet amour tout autre, il faut qu’il y ait réciprocité.
G.G. : Il y a quelque part le bonheur de vivre totalement l’autre.
R.M : Exactement. Cet amour tout autre, est l’un des éléments, justement de ce que j’appelle les grands actes de la joie, l’un des éléments de l’accomplissement c’est-à-dire du bonheur.
M.H. : Justement cet amour tout autre, il faut y parvenir et la méthode, le chemin que vous proposez parle de conversion, c’est une des entrées de ce petit dictionnaire pour le bonheur, nous, nous dirions initiation. C’est quelque chose qui vous choque ?
R.M : Non, j’aime bien le mot initiation.
M.H. : Mais vous ne l’avez pas utilisé !
R.M : Je vais vous dire pourquoi. D’abord j’aime bien ce mot, parce qu’il veut dire commencement. Et moi, j’ai beaucoup réfléchi sur le commencement, ce que je propose c’est un recommencement de la vie.
La conversion, telle que je la décris, qui est philosophique, consiste à amener tout de même un recommencement de la vie, à une nouvelle naissance.
Donc, il y a initiation. La conversion est initiatrice, au double sens où elle commence et où elle décide. C’est pourquoi j’aime bien le mot initiation.
Mais le sens commun, c’est-à-dire la réception commune du mot initiation donne à ce mot un sens religieux. Initiation devient : l’ensemble des savoirs ou des actions qu’il faut acquérir et accomplir pour entrer dans un autre univers qui est sacré.
Ce sens n’est pas celui que je donne au mot d’initiation. C’est-à-dire, que moi, dans initiation je mettrai cheminement, entrer dans un chemin, alors que d’habitude le sens commun donne à initiation le terme d’ouverture d’une porte. D’une porte vers un lieu sacré.
C’est parce que je me méfie du sacré et de la spiritualité que je n’emploie pas le mot initiation. Pourquoi est-ce que je m’en méfie ? Parce que je crains que cela ne crée un domaine qui va être différent du grand nombre. Qui va exclure le grand nombre de ce mouvement difficile vers la grande joie. Or je m’adresse, et c’est l’une des raisons d’ailleurs de la présentation et de la forme de ce livre, je souhaite m’adresser à tout le monde et non pas seulement aux spécialistes. C’est-à-dire, que pour être un peu d’accord avec vous tout de même, je souhaite initier tout le monde.
M.H. : Vous souhaitez initier tout le monde. C’est exactement notre vœu.
G.G. : Oui, Robert Misrahi, effectivement nous sommes très proches. Vous avez parlé de nouvelle naissance, Marc Henry nous parlait de re-naissance, en substitut du mot initiation, qui n’est pas dans votre livre, or, au mot re-naissance, puisque c’est un dictionnaire, que c’est 100 mots pour construire son bonheur, vous écrivez : la re-naissance est un acte effectué par le sujet même qui s’arrache à son passé pour entrer dans une vie nouvelle.
Or, dans le mémento de l’apprenti, qui est le 1er état en Franc-maçonnerie, à la question : Que veut dire libre, la réponse du mémento est : « L’homme libre est celui qui, après être mort aux préjugés du vulgaire, s’est vu renaître à la vie nouvelle que confère l’initiation ». Nous sommes donc extrêmement proches.
R.M : Nous sommes très proches, mais je vais vous dire quelque chose, en toute amitié, c’est presque une simple boutade.
Vous dîtes que, en vous référant à cette seconde naissance, je suis proche de vous.
Moi j’aurais envie de dire la chose suivante : Si on regarde bien les choses, vous êtes bien proches de moi. Je prétends, et c’est ici que je peux me tromper, je prétends que la démarche que j’accomplis, est une démarche philosophique fondatrice, antérieure à toutes les précisions, déterminations ultérieures que différents groupes sociaux pourraient donner.
C’est-à-dire que d’une façon, et cela correspond peut-être un peu à la signification profonde de tous mes livres, d’une façon extrêmement humble, en réalité, extrêmement humble, j’écris presque chez moi de mon côté, disons, sans prétentions aucune, sans ambition sociale aucune, mais en même temps ce que je fais, à mes propres yeux, est porteur d’une immense ambition, d’une ambition phénoménale.
Quelle est-elle ? Celle de proposer un fondement philosophique à toute démarche éthique qui voudrait libérer l’individu humain et lui conférer la joie de vivre.
Je prétends donner des fondements premiers et antérieurs à toute autre démarche. J’admettrais aisément avec vous que c’est là une ambition démesurée mais c’est cela qui m’intéresse. Je le fais en toute modestie, voilà pourquoi nous parlions du prix tout à l’heure. _ Voilà pourquoi l’attention que vous avez su prêter à mes travaux fut importante. Elle prouve que, chacun de notre côté maintenant, disons-le plus modestement, non pas moi avant vous, mais chacun de notre côté, et en même temps, nous avons parcouru en venant d’horizons différents, nous avons parcouru un chemin de réflexion qui puisqu’il se rejoint, sans qu’il y ait eu concertation, prouve quelque chose, c’est que ces deux chemins de réflexion décrivent de la vérité.
Décrivent une vérité qui est une vérité universelle. Car aussi bien vous, que moi, nous affirmerions, je crois volontiers, la chose suivante, tout individu qui vit selon sa spontanéité va à la catastrophe, mais tout individu est capable de se reprendre, et grâce à son effort personnel, de construire une vie individuelle et sociale qui soit à la fois porteuse de signification et source de joie. Je crois que nous dirions ces choses, en même temps vous et moi.
M.H. : Robert Misrahi, vous avez prononcé le mot éthique et la Grande Loge de France vient de mettre en place en son sein, une commission de réflexion sur l’éthique. Pourquoi pas "morale", pourquoi pas "souverain bien", pourquoi avoir choisi ce mot précis, dont certains, ont oublié le sens ?
R.M : Pour une raison très précise j’ai choisi le mot éthique pour exclure morale, parce que morale laisse entendre qu’il y a un certain nombre de valeurs qui sont extérieures à l’individu et qu’il doit s’approprier sous la forme du devoir.
Or, je prétends que l’individu doit inventer, avec autrui bien sûr, les êtres humains doivent inventer leur chemin et non pas accomplir des devoirs qui seraient définis avant. Le devoir est avant nous dans la morale.
L’éthique est simplement la recherche d’un chemin de vie, la recherche complètement autonome d’un chemin de vie qui confère de la joie. La morale est destinée à conférer de la pureté, l’éthique, pour moi, est destinée à conférer joie et réciprocité.
M.H. : J’entends bien votre propos, mais comment amener un individu, femme ou homme, qui est lui-même pris dans une structure, qui est celle de sa langue, qui est celle, éventuellement de sa religion, en tout cas de sa cellule familiale à l’origine, comment l’amener, à cette conversion du regard que vous proposez sur lui-même puisqu’il est déjà dans des certitudes ?
R.M : Il doit combattre ses certitudes. Le 1er travail philosophique, le 1er travail de libération est de combattre nos certitudes. Des certitudes qui sont sans fondements sont les préjugés. La vérité c’est que nous vivons tous d’abord sur des préjugés culturels. C’est cela qu’il faut recommencer. Il faut rayer le passé. J’ajouterai un seul mot, je suis, peut-être comme nous tous, fils de Descartes. Je sais que l’on peut commencer par tout rejeter, puis commencer à reconstruire.
M.H. : En quelque sorte, on pourrait aussi penser peut-être que vous êtes un Franc-maçon sans tablier.
R.M : J’accepte.
M.H. : Comme vous avez accepté le maillet qui vous a été remis en guise de prix !
R.M : Oui j’accepte, absolument.
M.H. : Robert Misrahi, ce temps est passé très vite, nous vous remercions d’être venu à notre invitation, pour ces Cent mots pour construire son bonheur qui est paru aux Empêcheurs de penser en rond, quel beau nom pour un Éditeur.
Guy Gentil, merci d’avoir participé à cette émission.
G.G. : Merci Marc, merci Robert Misrahi.
R.M : Merci de votre accueil à tous deux.
M.H. : Le mois prochain, je recevrai Astrid Baljoux, Présidente du Comité d’Organisation d’un colloque qui aura lieu le 21 mai 2005, au Palais des Congrès à Paris, sur le thème « Se construire et construire, autrement ». Un colloque qui est organisé par la Fédération Française du Droit Humain.







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