“France Culture”
“La Grande Loge de France vous parle”
Au micro,
Marc HENRY,
Alain POZARNIK,
Bonjour à toutes et à tous,
Marc HENRY : Je reçois aujourd’hui Alain Pozarnik, Très Respectable Grand Maître de la Grande Loge de France. On vous connaît bien pour de nombreux écrits que vous avez rédigés dans les années passées. Vous êtes même venu en parler ici à ce même micro. On connaît moins bien l’homme qui se cache derrière le Franc-maçon. Pourriez-vous vous présenter ?
Alain POZARNIK : Sait-on jamais qui nous sommes !
Ce que j’ai pu faire dans ma vie, dans ma carrière, j’ai été très longtemps directeur commercial d’une importante entreprise nationale, ce qui veut dire que je sais établir un plan de stratégie pour atteindre des objectifs. Dans l’industrie privée, il y a même des obligations de résultat. J’ai bien l’intention de servir au mieux la Grande Loge de France avec toutes mes expériences.
Marc HENRY : Comment cet homme d’action en est-il arrivé à devenir un initié ? Qu’est-ce qui vous a amené à frapper à la porte du Temple, comme on le dit ?
A.P. : Je crois que j’ai toujours senti au fond de moi-même un appel à me dépasser, ou tout au moins à me rencontrer. Pour pouvoir exprimer ce que je sentais être vraiment un homme, j’ai voulu savoir comment pouvoir vivre ces qualités humaines dans le courant de la vie. Et cela, on ne l’apprenait pas à l’école. J’ai donc recherché - ce qu’en périphérie de toutes les civilisations, tous les hommes recherchent - comment compléter le savoir par la Connaissance.
M.H. : Mais pourquoi la Franc-maçonnerie ? Vous auriez pu suivre de hautes études, en Sorbonne, sur les civilisations antiques ou d’autres voies ?
A.P. : Les hautes études nous amènent à savoir beaucoup de choses ; mais entre savoir et vivre, il y a toute une différence.
Le chemin initiatique est un chemin de Connaissance et d’expérience de vie, c’est la philosophie telle que les Grecs l’entendaient, c’est-à-dire une voie de vie et d’expression dans la réalité.
Il y a des gens qui connaissent beaucoup de choses, qui ont beaucoup de savoirs mais qui n’ont pas une vision avec le cœur, ni de sentiments pour les autres la nature et le monde.
M.H. : Le cœur et les sentiments, ce sont pour vous deux axes importants de la démarche initiatique ?
A.P. : Ce sont des axes primordiaux parce que si l’on commence par avoir conscience de soi, de ce que l’on est, se lève ensuite une conscience de l’Être intérieur et c’est une expérience concrète. Cette expérience nous démontre que s’éveille un sentiment de fraternité, que s’éveille un sentiment d’amour, pour toute la vie et notamment pour les autres hommes. Ce sentiment est la preuve que l’on est réellement dans la bonne direction initiatique, sinon il s’agit seulement de mots.
M.H. : Vous avez employé tout à l’heure le mot de philosophie, c’est-à-dire « l’ami de la sagesse » et l’on vous connaît bien comme tel, à travers les nombreux ouvrages que vous avez écrits. Je crois que vous étiez à ce même micro pour présenter votre dernier livre : L’Agir et l’Être Initiatiques.
On sait donc que vous êtes un peu un penseur de la Maçonnerie, un peu en retrait de l’action, et voici que maintenant vous vous êtes présenté pour être élu par les Députés des Loges, de la Grande Loge de France, avec un score de 80 %.
Très Respectable Grand Maître, qu’est-ce qui vous a pris - Si je puis me permettre une expression un peu triviale - pourquoi, aujourd’hui, mettre les mains dans le cambouis ?
A.P. : Je crois que lorsque l’Être grandit en nous, il nous amène à vouloir exercer les vertus et toute notre humanitude. La réalité de cet Être ne peut s’exprimer que dans l’apparence de l’absurdité de la vie. C’est donc dans l’action quotidienne qu’il faut que je le transmette, que je l’exprime, que je fasse rayonner la Grande Loge de France et tous les Frères qui attendent ce rayonnement parce qu’eux-mêmes ont beaucoup travaillé. Le cambouis est aussi réellement là, c’est à moi de l’accepter et aux frères de faire la différence entre le noir et le blanc.
M.H. : Autrement dit, comme on le dit, nous avons déjà employé sur cette antenne une de nos formules maçonniques, après la pensée, il y a aussi l’action.
A.P. : Oui, d’autant plus que l’action elle-même exerce l’Être intérieur. Cet Être intérieur qui vit a besoin de vivre dans le mouvement, comme nous-même, nous vivons physiquement dans le mouvement, l’être spirituel ne peut grandir et se renforcer que dans le mouvement et dans son expression vivante.
M.H. : A cette charge de Grand Maître quelles vont être vos grandes orientations ?
A.P. : Il y en a de multiple.
Il y a d’abord une orientation que je souhaite pour les Loges : c’est-à-dire que les Frères travaillent réellement à l’initiation, à l’éveil de la conscience, à l’élargissement de la pensée, de la tolérance, de la fraternité. Le travail fait dans les Loges est un prétexte pour élargir cette conscience et éveiller l’Être.
Une autre action est d’aller vers l’extérieur. Je pense que la Grande Loge de France a besoin de prendre sa place dans le monde maçonnique et dans le monde civil.
Le monde civil souffre actuellement d’un manque de valeurs. Nous sommes un des derniers bastions de ces valeurs et nous savons comment les faire vivre. Nous devons rayonner à l’extérieur et les transmettre pour l’avenir de notre civilisation.
M.H. : J’allais venir sur ce point. La Franc-maçonnerie, pourrait-on dire aujourd’hui, est une dame un petit peu âgée, elle a au moins deux siècles, si ce n’est plus, et l’on a le sentiment que depuis le siècle des Lumières, il y a eu pas mal de découvertes, je pense notamment à l’astrophysique, je pense à la génétique, je pense à la biologie, qui ont un petit peu éloigné Dieu de l’homme et voire au-delà de cela, le sacré. Je pense à des auteurs comme Jean Rostand ou Monod, qui ont dit qu’il allait falloir faire des choix entre la science et le religieux, comment vous situez-vous par rapport à ces approches ?
A.P. : Je pense que si l’on regarde l’histoire de notre civilisation, il y a une époque où pour faire le bonheur de l’homme, l’homme devait être croyant et devait respecter les dogmes de la religion.
Et puis, à un certain moment de notre civilisation, les hommes se sont secoués, et se sont dits : « Ce n’est pas possible, il faut aller un peu plus en avant, notre bonheur nous le trouverons dans le savoir, dans les sciences, dans nos sciences ».
Les techno sciences ont ensuite pris une ampleur importante. Il ne faut pas les rejeter, elles facilitent la vie des hommes mais finalement les hommes ne sont pas beaucoup plus heureux même si la vie est plus facile. Je crois que la suite de notre civilisation ce sera de replacer l’homme au centre de la vie, c’est-à-dire au centre de la vie scientifique, au centre de la vie sociale, au centre de la famille, au centre de l’économie, l’homme retrouvera sa place. Nous allons vers cette démarche, cet esprit nouveau qui permettra à l’homme de se retrouver lui-même et non pas de vivre pour l’extérieur et de coller à un extérieur qui ne lui appartient pas.
M.H. : Est-ce qu’il n’y a pas une antinomie entre ce que vous disiez précédemment, la place de la Franc-maçonnerie dans la société et la démarche initiatique qui est une démarche très individuelle, très intérieure ?
A.P. : Non, la démarche individuelle telle que l’on peut la penser est une démarche du début du chemin. Au début du chemin pour que nous puissions agir différemment dans la société, c’est-à-dire avoir une vision beaucoup plus sage, beaucoup plus ouverte, beaucoup plus réelle de ce qu’est la société, il faut déjà que notre vision change. Il faut que l’homme change d’axe. Au lieu d’être attentif à son paraître, uniquement à ce qui est périphérique à l’homme, il faut qu’il revienne à ce qui est intérieur. À partir de l’intériorité, il y aura un ancrage, qui va lui donner une vision totalement différente. On pourra dire qu’il y a un homme nouveau, et c’est cet homme nouveau qui aura cette vision différente.
À ce moment-là, il pourra agir de façon différente. Nous allons retrouver l’action dont nous parlions tout à l’heure, c’est-à-dire la vérité de notre chemin spirituel. La vérité de notre réalisation et de notre perfectionnement humain ne peut se retrouver que dans l’action, ce n’est pas un geste égoïste, c’est au contraire pour pouvoir mieux donner que nous nous initions parce que pour donner il faut déjà posséder.
M.H. : Justement, à côté, notre société, manque, me semble-t-il, de rites de passage. Le dernier en date, en ce qui concernait, du moins les jeunes gens, était le service militaire qu’ils n’ont plus à effectuer aujourd’hui, ou en tout cas d’une manière très courte.
Qu’est-ce que la maçonnerie, qu’est-ce que l’initiation peut, aujourd’hui, apporter à des jeunes femmes ou à des jeunes hommes qui souhaiteraient avancer ? Comment leur expliquer les bienfaits qu’ils pourraient retirer d’une initiation au sein d’un Ordre, que peut-être ils considèrent, à tort, comme un peu ancien ?
A.P. : L’initiation n’est pas ancienne. Elle s’adresse à l’homme d’aujourd’hui, à l’homme moderne, donc elle est tout à fait dans la modernité et dans l’action présente. On ne peut absolument pas dire que ce soit quelque chose de dépassé.
Par contre, un homme qui veut lui-même évoluer, doit se rencontrer et doit pouvoir se retrouver. C’est une méthode éternelle.
La société moderne a tout à fait besoin de retrouver un passage. Avant, il est vrai, il y avait des passages pour l’adolescence, des passages de mariage, des passages de service militaire. Maintenant, il n’y en a plus. L’on retrouve des hommes de soixante ans qui restent des enfants, ils n’ont pas fait ce passage.
Or, dès le moment où l’on a eu une initiation, avec une initiation il n’y a pas de miracle, on n’est pas transformé, mais l’on sait qu’à partir de ce moment-là on ne peut plus être ordinaire. On se met sur un chemin, il va falloir faire les efforts nécessaires pour ne plus être l’homme ordinaire que l’on était avant et avancer vers son devenir.
EN : Est-ce que vous ne pensez vraiment pas que la méthode maçonnique soit quelque chose de très abstrait pour les jeunes qui nous écoutent peut-être en ce moment ?
A.P. : Elle peut paraître abstraite, car cette méthode s’exprime à travers des symboles. La première tâche, que nous essayons de transmettre aux jeunes, c’est justement de décrypter les symboles, pour savoir quelle est l’action concrète à entreprendre.
Nous disons que nous sommes un ordre initiatique de constructeurs de cathédrale, il y a vraiment un axe opératif. Si nous n’opérons pas de changements en nous, nous ne sommes pas des maçons.
M.H. : Autrement dit, la cathédrale pourrait être un peu nous-même ?
A.P. : Bien sûr, le Temple pourrait être nous-même. Après, nous découvrons ce qu’il y a à l’intérieur de nous-même.
M.H. : Qu’est-ce que la Grande Loge a comme spécificité par rapport aux autres Obédiences ?
A.P. : La Grande Loge a une spécificité très particulière, c’est qu’elle n’a pas varié dans la méthode ancestrale. C’est exactement la même méthode, le même chemin de travail que l’on retrouve en Perse, en Égypte, en Grèce et que l’on retrouve aujourd’hui chez nous. C’est une méthode très complexe, très complète, qui nous renvoie à nous-même. Elle n’a pas été déformée dans l’histoire par un désir de modernisation, par un désir de respecter des idées nouvelles. L’idée nouvelle, la modernisation, cela appartient à la société extérieure.
L’homme intérieur est toujours le même. Pour se rencontrer, il y a une technique, il y a une méthode très particulière que la Maçonnerie a gardée, que la Grande Loge de France a gardée, en 33 étapes différentes. Elle peut les transmettre si l’on veut bien les écouter, les décrypter et les appliquer.
M.H. : 33 étapes, dites-vous, cela suppose effectivement de commencer le chemin, assez tôt !
A.P. : Pourquoi pas ! Après tout, si nous voulons rayonner à l’extérieur et apporter un peu du bonheur et de la sagesse que nous apprenons à avoir, il faut commencer effectivement le plus tôt possible. On peut considérer qu’il y a une transformation profonde et sincère d’un être intérieur et d’un comportement, à partir d’une dizaine d’années de pratique.
M.H. : Oui. Il faut effectivement mieux commencer très jeune. Il y a une occasion, peut-être pour nos auditeurs, aujourd’hui, de commencer, vous avez inauguré hier après-midi le salon du livre maçonnique, pourriez-vous nous en dire quelques mots ?
A.P. : Le salon du livre maçonnique a cet avantage de rassembler tout ce qui est culturel et de montrer la différence qu’il peut y avoir entre les idées que l’on peut avoir sur la maçonnerie, et son contenu le plus profond. Toutes les Obédiences s’y rencontrent. Tout ce qui a été écrit est présenté. Chacun peut aborder cette voie suivant ses tendances personnelles et ce qui le touche personnellement, sachant que le sens du travail est toujours le même, c’est son cœur, c’est son centre intérieur que l’on retrouve.
Un livre nous met sur la voie, peut-être, mais ce n’est pas le livre qui va transformer, c’est la compréhension que l’on va en avoir et la mise en pratique de ce que l’on a compris.
M.H. : Justement, à propos de la mise en pratique, de ce que l’on peut avoir compris, si l’on vient aujourd’hui au salon du livre, qui se tient, je crois, en l’hôtel de la Grande Loge de France...
A.P. : Oui, 8 rue Puteaux.
M.H. : Nos auditeurs sont conviés à nous y rejoindre, est-ce que l’on pourra rencontrer des membres des Obédiences ?
A.P. : On pourra rencontrer des membres de toutes les Obédiences. On pourra rencontrer quelques Grands Maîtres et j’y serai personnellement. Je serai très heureux de partager nos pensées, nos expériences et notre travail avec tout le public qui viendra demander des renseignements.
M.H. : Une presque dernière question, Alain Pozarnik. Je vous ai nommé, au tout début de cette émission, Très Respectable Grand Maître. Ce n’est pas rien, comme titre, est-ce que vous pouvez nous dire comment vous l’appréhendez ?
A.P. : Respectable, c’est peut-être la chose la plus difficile à avoir dans notre siècle. Etre respectable, c’est-à-dire pratiquer réellement les vertus que nous prétendons avoir, que ce ne soit pas une théorie mais... mais que ce soit une pratique. C’est-à-dire de nous déshabiller de nos ambitions, de nos égotismes, de nos peurs pour avancer et pouvoir aider, par notre exemplarité, tous les Frères et rayonner à l’extérieur, non pas par des théories mais par notre exemplarité et notre sagesse... sachant que l’ego masque toujours la vision de la sagesse...
M.H. : Quant au Grand Maître, car là aussi cela renvoie à beaucoup de choses, cela renvoie aux ordres monastiques, cela renvoie aux Templiers, cela renvoie même au jeu d’échecs !
A.P. : Oui, mais le Grand Maître est élu chez nous démocratiquement, comme vous l’avez dit au début. Il est élu pour un an renouvelable deux fois soit trois ans maximums.
Il ne faut donc pas s’identifier au titre, il ne faut pas se gonfler du titre, il faut travailler pour aider l’Obédience et le monde à avancer.
M.H. : Alain Pozarnik, je vous remercie d’avoir participé à cette émission.







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