Interview d’Alain Pozarnik
Alain Pozarnik : Yves-Max Viton, vous venez, en juin dernier, d’être élu Grand Maître de la Grande Loge de France. Qui êtes-vous ?
Yves-Max Viton : Bonjour. Je suis très heureux d’être l’invité ce matin de France Culture, car il y a 33 ans, j’ai écouté, par hasard, cette émission, la « Grande Loge de France vous parle ». L’intervenant était Henri Tort-Nouguès, Illustre passé Grand Maître de la Grande Loge de France. Ses propos m’ont amené à écrire à la Grande Loge de France et avec le temps j’ai été admis dans une loge. C’est dire l’émotion qui m’amène à répondre à vos questions.
Qui suis-je ?
Diplômé d’études supérieures économiques, président d’une société de conseils en assurances... Mais qui suis-je vraiment ? Un humble cherchant tentant de percer les mystères qu’entretiennent entre eux les hommes, l’univers et les dieux.
Nous, francs-maçons de la Grande Loge de France, sommes tous à la recherche d’une identité, et d’une valeur profondément humaine, qui dépasse les apparences nécessaires et les responsabilités liées à notre place sociale que nous avons le devoir de respecter et d’améliorer.
« Qui sommes-nous ? » est justement la grande question que l’homme se pose depuis l’aube de sa création et à laquelle la tradition initiatique, véhiculée par la Grande Loge de France, l’aide à répondre.
A.P. : Pourquoi le choix des francs-maçons de la Grande Loge de France s’est-il porté sur vous ?
Y.M.V. : Peut-être parce que je suis porteur de plusieurs projets. Tout d’abord, dans la tradition du perfectionnement de l’homme, j’entends bien préserver, pratiquer et transmettre notre méthode initiatique à tous ceux qui veulent travailler à l’élargissement de leur conscience pour une meilleure insertion dans le monde. Ensuite, parce qu’en tant que chef d’entreprise dans ma vie quotidienne j’entends gérer ainsi la Grande Loge de France, avec la rigueur et la transparence qui siéent à des chercheurs de vérités magnifiant les valeurs humaines et qui tentent d’être plus exigeants avec eux-mêmes qu’avec les autres. Une gestion claire et saine de la Grande Loge de France permet à ses adhérents de se consacrer, avec un esprit libre et paisible, au travail qu’ils sont venus chercher dans un lieu tel que le nôtre....
A.P. : La Grande Loge de France est, d’après ce que vous en dites, un Ordre initiatique traditionnel, comme devrait l’être toute la Maçonnerie, sauf à dévier de sa mission. Mais quelle est la mission d’un Ordre initiatique tel que la Grande Loge de France ?
Y.M.V. : La Franc-maçonnerie est un ordre initiatique, traditionnel et universel fondé sur la fraternité.
Ordre Initiatique parce qu’il s’agit d’une quête spirituelle ouvrant progressivement la voie à la connaissance.
Ordre Traditionnel qui s’enrichit de toutes les légendes orales depuis les temps les plus reculés, dont certaines au cours des siècles donneront naissance aux grands mythes de l’humanité.
Ordre Universel qui s’adresse à tous les humains en recherche des grandes questions essentielles.
L’originalité de la Franc-maçonnerie est de réunir des hommes les plus divers afin d’assurer les bases de la loi morale sur laquelle tous les hommes de toutes ethnies, de tous les pays, peuvent se mettre d’accord. Loi morale dont Kant définit l’universalité dans le précepte suivant : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d’une législation universelle » (extrait de Critique de la Raison Pratique).
Vous sentez bien là qu’arrive la notion de devoir, qui pour nous, induit une recherche de spiritualité.
C’est cette vocation spirituelle, qui est la particularité de notre obédience, qui dicte au franc-maçon son devoir moral, un devoir d’humanisme à vocation spirituelle et exigence humaniste. Ceci, bien sûr, implique un pari sur l’esprit. Cet esprit dont Emmanuel Berl disait que « sa nature comporte qu’il n’est jamais serf de ce qu’il considère mais de ce qu’il néglige »...
Nous aspirons tous à vivre avec plus de bonheur, plus de joie, plus de fraternité, voire tout simplement à vivre avec plus d’Amour. Mais la vie est ainsi faite que l’homme se sent souvent en danger, qu’il est inquiet pour notre avenir, aussi, est-il amené quelquefois à être dur, voire agressif.
Ces combats laissent un goût d’insatisfaction et si l’homme veut améliorer le monde, il ne sait pas toujours comment passer de ses instincts de survie à l’harmonie essentiellement humaine, celle qui répondrait à sa profondeur !
Aucun des grands idéaux, même les plus merveilleux n’ont établi ce bonheur, dont ils étaient pourtant porteurs. Comment trouver cette paix et cette sagesse ? Comment faire évoluer les consciences pour réaliser notre potentiel humain, pour donner un peu de ce bonheur auquel nous aspirons tous ?
Nouvelle grande question que pourrait tempérer cette réflexion de Spinoza : « Le bonheur est une illusion dangereuse quand on le fait dépendre de ce qui ne dépend pas de soi ».
Éveiller la conscience, faire progresser l’homme et l’humanité sans utiliser la contrainte, en passant des ténèbres de l’ignorance à la lumière de la connaissance, voilà l’incroyable mission d’un ordre initiatique tel que le définit la Grande Loge de France.
A.P. : Pour remplir cette merveilleuse mission, la Grande Loge de France travaille suivant la méthode du Rite Ecossais Ancien et Accepté. Qu’apporte-t-elle d’original ?
Y.M.V. : Ce que nous appelons l’Écossisme est la rencontre de 2 volontés.
Une volonté initiatique, sorte d’obligation à ne pas se contenter de la forme et des apparences, mais à tenter d’ouvrir ses yeux à l’esprit dans une quête de la vérité par un voyage immobile de l’être vers la lumière qu’il porte déjà inconsciemment au fond de lui. Et, simultanément, une volonté de perfectibilité humaine, la foi en l’homme et en sa capacité de progression vers le bien, vers la connaissance.
Au risque de vous décevoir, il n’y a aucune forme de pouvoir ou de savoir occulte en franc-maçonnerie. Chaque franc-maçon est, au contraire, encouragé à acquérir encore plus d’indépendance d’esprit et de liberté par une vigilance et une attention soutenue.
Il y a donc lieu à expérimenter par soi-même, à approfondir, à connaître. L’initiation est un chemin de Connaissance par l’expérience intime.
La méthode symbolique du Rite Ecossais Ancien et Accepté est la construction d’échelles de passage, de ponts, entre l’homme individuel et l’homme réalisé.
A.P. : Pourquoi lit-on dans la presse des récits d’actes misérables commis par des francs-maçons, si votre méthode est si extraordinaire ?
Y.M.V. : C’est une question très légitime. Sur les 27 000 Maçons de la Grande Loge de France, nous avons été impliqué deux à trois fois, pas plus. Nous ne nous sentons pas particulièrement concerné par des comportements scandaleux venus d’ailleurs et parfois exagérément grossis par une presse avide de scandales qui font vendre. Ensuite, je crois que depuis deux ans la franc-maçonnerie en général a fait le ménage dans ses rangs et a su montrer au public son vrai visage de spiritualité, de réflexion, de travail exemplaire. Enfin, il faut comprendre qu’un homme qui entre en Maçonnerie n’est pas transformé par miracle. Il reçoit les éléments qui lui permettront de se perfectionner, mais il faut des années d’efforts et de travail avant de devenir un peu plus sage. Le chemin est long, parfois chaotique, ce qui compte c’est l’effort, c’est le désir d’être autrement...
Etre en chemin ne veut pas dire être arrivé au bout du chemin. Ce qui n’est pas admissible, chez nous, c’est la malversation consciemment et délibérément mise en oeuvre, l’intolérance et le manque de fraternité. Ce qui est naturel, c’est la chute accidentelle, et la main qui se tend pour nous relever et nous aider à poursuivre.
Les marques extérieures d’un Maçon en chemin sont la force, la beauté et la sagesse, alliées à la tempérance, la détermination et l’amour.
A.P. : Suivre le chemin de recherche et de connaissance initiatique de la Grande Loge de France, chemin difficile et chaotique, disiez-vous, change quoi dans la vie quotidienne d’un nouvel adhérant ?
Y.M.V. : Le sujet est d’une dimension infinie. Il faudrait plusieurs heures d’émission pour y répondre, mais à travers ce que nous avons déjà dit, vous percevez des esquisses de réponses.
L’homme se demande qui il est ! L’homme se demande quel est le sens de sa vie et comment assumer ce sens alors que toutes sortes de sens connexes le distraient, l’attirent et le détournent. L’homme sent aussi que dans son corps de mammifère, qui a ses légitimes exigences, existe peut-être un Être intérieur qui aurait vraiment les qualités humaines qu’il souhaiterait avoir.
Donner du sens à sa vie toute en restant responsable de sa condition matérielle indéniable, voilà ce qu’apporte à un homme la Tradition Maçonnique.
Pour devenir adulte nous nous sommes nourris de matières, de savoirs et d’émotions mais lorsque ce corps physique, adulte, est achevé, l’homme n’est pas accompli. Il doit acquérir une dimension humaine, passer du zoologique au spirituel. C’est cette voie d’achèvement que nous proposons ; alors tout le sens de la vie change tant dans l’esprit que dans l’action.
A.P. : Quelle contribution à l’avenir de l’homme, de la société et de l’humanité la méthode d’éveil des consciences pratiquée à la Grande Loge de France peut-elle apporter aux doutes et questionnements de notre civilisation actuelle ?
Y.M.V. : Nous sentons, plus que jamais, autour de nous, que la société dans sa globalité est en crise, qu’elle n’a plus ni de valeurs morales, ni de valeurs religieuses, si ce n’est pour aller vers des violences extrêmes. Alors que les technologies progressent, que les sciences bondissent de découverte en découverte, l’homme n’évolue pas, il semblerait même que la civilisation régresse, que le Temple de l’humanité s’écroule.
Mais chez nous, dans nos cercles de recherche, d’étude, nous possédons non seulement les valeurs humaines qui ont fait les grandes civilisations, dont la nôtre, mais surtout nous possédons une méthode de transmission, d’éveil des coeurs et des esprits. Il est temps de faire sortir de nos cénacles notre science d’humanisation et de la porter à l’extérieur.
A.P. : Il est vrai que la société doit beaucoup à la Maçonnerie. On cite souvent l’instauration de la sécurité sociale, la légalisation des moyens de contraception, la défense de la laïcité... Que peut-on concrètement attendre pour demain ?
Y.M.V. : La laïcité est aujourd’hui sur la scène, mais ce combat montre combien un ordre initiatique qui libère l’homme lui permet d’agir pour la liberté des hommes et du monde.
La laïcité, au niveau où nous la plaçons, c’est la coexistence des libertés de penser et des pratiques possibles, le droit de l’individu primant sur celui de la communauté, et cela bien sûr à l’intérieur du double cadre du respect des grands principes démocratiques et de la première maxime de la morale cartésienne : « obéir aux lois de son pays » ou comme nous pourrions le dire de nos jours, « respectez les lois et les coutumes des pays que vous visitez ou qui vous accueille ».
Mais aujourd’hui c’est plus l’objectif de la laïcité, notion purement occidentale sinon typiquement française qui nous préoccupe tous.
La laïcité au sens où nous l’entendons, c’est de permettre à l’individu, et en particulier aux jeunes filles, d’acquérir force et puissance pour devenir le seul auteur de ses pensées, son seul et propre déterminant dans le choix de l’action qui lui permettra de se passer de gourous ou de recours à une autorité autre que lui-même, fut-elle d’inspiration transcendantale. L’objectif de la laïcité est donc pour les jeunes d’aujourd’hui d’apprendre à se soustraire aux forces de tous ordres qui font obstacle à la conquête de l’autonomie, dans la construction de leur personnalité.
Les citoyens que nous sommes et l’adhésion à l’idéal maçonnique se rejoignent une fois de plus pour solidifier les bases de la République.
Cependant, il est indispensable, et c’est l’enjeu du début du siècle, que notre société favorise le dialogue inter-religieux, dans la mesure où il condamne clairement toute forme de fanatisme ou de terrorisme. Cela n’exclut pas un enseignement de l’histoire des religions à l’école ; mais un tel dialogue, un tel enseignement doivent accorder autant de temps aux conceptions non religieuses du monde.
Nos préoccupations pour l’humanitude de l’homme sont toujours les mêmes mais nos cibles sont différentes parce que le danger viendra d’une évolution de notre civilisation, et la tâche de la Grande Loge de France est d’être en avance, dans la prospective, et non de s’endormir sur de vieilles victoires ou dans les seuls discours.
Nous participons à la société civile entre le pouvoir politique et le pouvoir économique. Cette société civile se situe dans le champ de la culture ; par la réflexion collective, par la confrontation des points de vue, et des expérimentations individuelles au sein des ateliers de la Grande Loge de France, nous produisons du sens et fixons ainsi notre identité ; à nous de les affirmer avec force lors de nos propositions aux acteurs des sphères politiques et économiques.
Sachons prendre garde à ce que les enjeux culturels de la mondialisation en marche n’installent pas une monoculture mondiale en préservant les écosystèmes culturels, quels que soient nos horizons ! La tolérance et la fraternité sont les conséquences et les fruits d’un compagnonnage de luttes dans la progression de l’esprit vers la lumière.







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