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Emission du mois de Juillet 2002

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Le chemin dit de l’initiation

Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour.

Au micro,
Bernard PLATON
Serge DEKRAMER

Bernard Platon : Aujourd’hui nous avons l’avantage, la joie, de recevoir Gilbert Schulsinger de la Grande Loge de France.
Il en est Grand Maître Honoris Causa.
Gilbert Schulsinger, vous êtes chirurgien de formation, vous êtes docteur en médecine, vous êtes rentré à la Grande Loge de France il y a un peu plus de 30 ans.
Quel a été votre parcours ?

Gilbert Schulsinger : Ce parcours a été le parcours de tout franc-maçon qui décide de suivre un chemin : le chemin dit de l’initiation.
Ce chemin est en réalité, non pas le chemin d’une mystique, ou d’une particulière appartenance à une idée un peu nébuleuse, mais simplement le chemin de quelqu’un qui entre un peu en soi-même, et qui ayant fait le bilan de lui-même, décide de voir ce qu’il peut tirer de meilleur, de lui-même.

B.P. : Le meilleur de vous-même, le meilleur de soi-même, certes, mais lorsque vous étiez chirurgien vous tiriez le meilleur de vous-même dans votre profession, qu’est-ce qui vous a incité à entrer en maçonnerie ?

G.S. : Réfléchir autrement...

B.P. : Réfléchir autrement, c’est-à-dire de manière moins matérielle, la chirurgie c’est un « art » très précis, très manuel, où l’intellect et la main sont parfaitement conjoints !

G.S. : Il faut bien que le cerveau guide la main, car sinon la main serait aveugle... Ce qui m’a amené en maçonnerie c’est une réflexion différente et surtout peut-être le fait de réfléchir avec d’autres plutôt que de rester dans une attitude trop solitaire et simplement avec des livres.

B.P. : Alors, lorsque vous étiez dans votre métier, docteur en médecine, vous aviez des activités nombreuses et vous connaissiez beaucoup de gens, je crois le savoir...
Vous êtes entré à la Grande Loge de France, pourquoi pas dans d’autres Obédiences, ?
Il y a en gros 9 obédiences qui entretiennent des rapports tout à fait fructueux, amicaux et fraternels.

G.S. : Le hasard du moment. J’avais rencontré à un moment de ma vie un dignitaire du Grand Orient de France qui aurait beaucoup souhaité que je le rejoigne mais sans doute n’était-ce pas le moment pour des raisons de carrière peut-être, pour des raisons purement professionnelles, je n’ai pas pris de décision à cette époque-là. Quelques années après, là aussi avec des gens que je connaissais et qui faisaient partie de la Grande Loge de France, il s’est trouvé que celui que j’ai rencontré à cette époque-là, ce devait être le bon moment, était de la Grande Loge de France et j’y suis rentré.

B.P. : Donc la maçonnerie c’est le fruit de la rencontre, c’est une « école de la rencontre », c’est le fruit du hasard, c’est l’ « école du hasard », d’une certaine manière ?

G.S. : D’une certaine façon. Je crois en tout état de cause qu’au départ on n’a pas une vision très nette des différences qui peuvent exister entre les différentes Obédiences et que c’est finalement le hasard qui fait les choses.

B.P. : Vous vous y trouvez bien dans cette maison ?

G.S. : Très bien. Je n’ai pas eu l’intention d’en changer depuis 30 ans.

B.P. : D’autant que vous en êtes Grand Maître Honoris Causa. Pourquoi Grand Maître Honoris Causa ? En fait vous auriez eu les capacités - je vous connais depuis très longtemps, je vous connais depuis que vous êtes entré à la Grande Loge de France, je suis un petit peu plus ancien que vous - je sais que vous en avez les capacités, que vous les aviez, que vous les avez encore, d’être Grand Maître de la Grande Loge de France, de vous présenter aux suffrages de vos Frères, puisque l’on est élu d’une manière démocratique ?

G.S. : C’est une affaire de circonstance, là encore, je pense qu’au moment où effectivement cette candidature a rencontré l’assentiment de nombreux Frères, je ne pouvais pas me dégager suffisamment pour assumer, comme elle doit l’être, cette fonction.

B.P. : Donc c’est une preuve de sagesse.

G.S. : Peut-être.

Serge Dekramer : Gilbert Schulsinger, je voudrais revenir sur ce chemin dont vous avez parlé, dans lequel vous êtes rentré en maçonnerie, chemin qui est en fait une manière de chercher une vérité, que l’on ne trouve d’ailleurs pas.
Ma question est la suivante : est-ce que votre expérience de scientifique et votre manière de raisonner scientifiquement, a été un apport pour vous, dans la mesure où au bout d’un moment, la raison ne suffit plus pour avancer ?

G.S. : Je crois que quand on a un minimum de culture scientifique, on a déjà la perception de ses limites. Il y a aussi la connaissance de l’homme, tout simplement. Il est vrai que dans mon métier je n’ai pas opéré des organes, j’ai opéré des organes qui appartenaient à une personnalité humaine, avec laquelle j’avais des contacts ô combien intimes ! Or, une personnalité humaine c’est fait de raison, et c’est très bien qu’elle soit un être raisonnable, mais il y a toute cette composante de l’imaginaire et de l’intuition qui fait véritablement la personnalité humaine et sans laquelle, je crois, la raison serait impuissante à appréhender le monde.

S.D. : Est-ce que dans cette recherche, est-ce que le doute est présent de manière forte dans cette quête ?

G.S. : Dans ma recherche en tout cas, oui. Parce que je pense que le doute est un élément fécondant. Je crois que nier tout, naturellement, c’est être très négatif. Tout de ce que l’on voit, de ce que l’on comprend pour le remettre en cause, pour le rediscuter, pour le ré-apprécier, est une chose extrêmement importante pour effectivement avancer vers le chemin de la vérité.

B.P. : Le doute c’est le contraire de la certitude. On peut dire là actuellement que le monde est en train de se déliter, on en parlait juste avant la préparation de cette émission, il y a une sorte de pensée molle qui s’est installée, à peu près dans toutes les sociétés, ce qui d’ailleurs pose des problèmes, car les gens sont dans un espèce de doute « colloïdal » mais pas préparés à l’assumer, c’est-à-dire pas préparés à la réflexion, à l’introspection sur soi-même, pas préparés à la critique, à la critique, qui, en maçonnerie a un sens fort, et une place énorme dans le chemin initiatique ?

S.D. : Critique constructive, bien évidemment.

G.S. : Cette critique là est totalement détournée ou annihilée par le problème de la consommation. Je crois que l’homme est tellement sollicité par des consommations de toutes sortes, qu’en définitif, en créant ce genre de désir, on annihile celui de toute autre pensée critique, qu’il s’agisse du plan spirituel, du plan politique ou du plan social.

B.P. : Ce qui reviendrait à dire, on parlait de plan spirituel, actuellement on est en train de dire qu’on trouve une tendance de désir, vers la spiritualité en général mais c’est aussi l’expression sectaire qu’on trouve ou des expressions un peu farfelues prennent racine dans une mythologie très fumeuse et qui n’ont pas vraiment de consistance, est-ce que vous pensez que la maçonnerie peut apporter quelque chose d’autre ?

G.S. : Pour ce qui me concerne en tout cas, j’ai une très grande méfiance pour cette spiritualité - à tout va - que nous vivons depuis un certain nombre d’années. Tout est bon, toutes les phrases vraies ou inventées, qu’on a pu prononcer à ce sujet, je pense notamment à cette fausse citation de Malraux « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » ; de toute façon il devait être et il est, religieux ou pas, c’est une phrase qui n’a pas de sens ; Ce que je crois surtout c’est que, dans le désarroi, dans l’incertitude où se trouve un certain nombre de gens aujourd’hui, on croit qu’effectivement cette échappatoire peut permettre sinon de résoudre les problèmes du moins de les fuir. Je crois que l’essentiel de ce siècle serait justement de ré-apprécier ces problèmes et de ne pas les fuir. Ce qui concerne le domaine de la spiritualité n’est pas une échappatoire mais une élévation de l’esprit qui peut se faire dans la foi ou dans l’athéisme, c’est affaire personnelle mais en tout cas cela ne résout pas les problèmes du monde quotidien.

S.D. : En tout cas, ne pas confondre la démarche spirituelle, l’espoir, c’est-à-dire le rêve, avec la réalité, ne pas faire du rêve une réalité, c’est le totalitarisme, c’est ce que le communisme nous a montré, c’est-à-dire faire coller à la réalité un rêve que l’on ne peut jamais rencontrer en fait, que l’on ne peut jamais réaliser !

B.P. : Un rêve irréalisable, qui est le contraire de l’utopie... !

G.S. : Il y a toujours dans toute idéologie, qu’elle soit religieuse ou politique, un lendemain qui chante. Pour la religion, c’est le paradis demain, c’est-à-dire qu’il est légitime de souffrir dans le monde d’ici bas puisque l’on a l’espoir d’être heureux dans l’au-delà et il en était de même pour les totalitarismes d’origine communiste. Donc, nous en sommes toujours à la même illusion, c’est-à-dire dans ce qui pour moi est l’envers même de la spiritualité. La spiritualité étant une réflexion sur le pourquoi du monde, sur pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien, et là je pense qu’effectivement hors tout dogmatisme, et dans une réflexion qui cherche à élever l’homme vers la compréhension de ce monde, la maçonnerie a son mot à dire parce qu’elle est avant tout humaniste et étant humaniste elle s’intéresse à la condition de l’homme et pourquoi amputerait-elle cet homme de sa dimension spirituelle.

B.P. : Une question Gilbert Schulsinger, Michel Barat, le Grand Maître Michel Barat, vient de sortir au mois de mars un livre qui s’appelle « la recherche de la vérité » ; il est philosophe « de métier », il est agrégé de philosophie et il est aussi le Grand Maître de la Grande Loge de France ; il dit à un moment donné : « mais en philosophie comme en franc-maçonnerie, l’institution peut étouffer la recherche dans un système qui risque de s’achever en pensées totalitaires, pour la première (donc il s’agit bien de la philosophie), et qui défigure la tradition en un hideux traditionalisme qui risque la coupure avec le siècle et la perversion du désir illuminé pour la seconde » et là, il s’agit de la maçonnerie.
La maçonnerie c’est vrai a apporté à ce pays en particulier, à l’occident en général, et au monde, un certain nombre de structures, de réflexions, en particulier sur l’humanisme, sur la manière d’aborder les problèmes de la société, est-ce qu’il y aurait actuellement une tendance à aller vers l’illuminisme spirituel ?

G.S. : Je ne le crois pas, je ne crois pas qu’il y ait de tendance à l’illuminisme. Il est vrai qu’on peut rencontrer quelques individus, qui à travers une maçonnerie ésotérique, chercheraient une nouvelle mystique mais cela correspond à un chiffre infiniment négligeable ; les francs-maçons se sont toujours intéressés à la condition humaine, dont ils ont fait le but à poursuivre, s’intéressent à la condition humaine et à son amélioration, ceci depuis son origine au XVIIIe siècle et je ne pense pas du tout que la franc-maçonnerie se laisse aujourd’hui aller à ce genre de dérive.

S.D. : Il me semble que l’on touche là le domaine de la transmission, c’est-à-dire, en ce sens que la transmission est quelque chose qui est reçue de manière différente par chacun d’entre nous et que ce que l’on transmet ce n’est pas une vérité, une vérité antique, mais c’est à chaque fois une vérité qui correspond à celui qui reçoit cette transmission. Est-ce que vous ne pensez pas que la maçonnerie effectivement a une méthode qui va dans ce sens là ?

G.S. : Voilà me semble-t-il quel est le point essentiel parce que, il faut encore s’entendre sur ce qu’on entend par Tradition. C’est toujours les traditions et la tradition qui sont en confusion. C’est-à-dire les habitudes ancestrales qu’on prétendrait se transmettre de génération en génération. Il est bien évident que la tradition, telle que les francs-maçons la conçoive, n’a strictement rien à voir avec cela.
Qu’est-ce que nous avons à transmettre ? Nous avons à transmettre essentiellement les données imprescriptibles de la condition humaine, celles qui font que l’homme, en toutes circonstances, quelle que soit sa nationalité, sa couleur, sa religion, a le droit à une égale dignité.
Il est bien évident que, au fur et à mesure des générations, et notamment aujourd’hui avec l’extension du domaine des communications, sur cette petite planète terre, ces données deviennent de plus en plus larges. Ces données qui sont au départ celles de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen prennent une ampleur encore plus considérable qu’à l’origine en 1789, c’est bien elles que nous avons à défendre et que nous avons à transmettre. C’est cette tradition humaine qui est importante pour nous.

B.P. : Et cette tradition humaine, est-elle aussi d’un autre ordre, d’un ordre spirituel, je dirai, est-ce qu’elle ne prend pas racine dans la coutume, dans notre histoire de l’occident, en particulier dans ce monde judéo-chrétien dont nous sommes issus avec toutes les vertus et voire, aussi, un certain nombre de manifestations parfaitement critiquables de nos systèmes, de temps en temps ?

G.S. : Bien sûr, mais essayons d’aller jusqu’à l’origine des temps, ce moment où l’homme se dresse sur ses pieds, il contemple les quatre horizons qui crucifient le monde ...

B.P. : Belle image.

G.S. : Il cherche ses racines et regarde vers le ciel...
Et à partir de là tout s’enchaîne, dans une quête d’explications de ce monde où il est, pour à la fois déterminer ce qu’est ce monde et où est sa propre place d’homme.
Les réponses qui ont été données, ont été des réponses diverses, il y a naturellement la réponse religieuse, il y a naturellement la réponse scientifique et il y a naturellement la réponse philosophique. Toutes ces réponses sont nécessairement limitées dans la qualité de cette réponse parce que, il est, je crois, dans le destin de l’homme de se poser toujours ces éternelles questions.

B.P. : Elles sont en tout cas complémentaires ces démarches,...

S.D. : C’est peut-être cette manière que l’homme a de vouloir retrouver ou essayer de trouver une vérité perdue, faire un travail de mémoire, sur une mémoire oubliée ...

B.P. : Une sorte de parole perdue, on pourrait dire,

S.D. : Oui, si vous voulez,

G.S. : Est-ce que véritablement, il y a une parole perdue ? est-ce qu’il y a un paradis perdu ? J’aurais tendance, mais c’est une opinion tout à fait personnelle, à dire que la parole est à chercher et le paradis est pour demain.

B.P. : Le paradis de demain, il est devant nous.

G.S. : Voilà.

B.P. : J’aurais envie de vous demander, vous poser la dernière question, ou l’avant dernière ; à la Grande Loge de France vous y êtes depuis plus de 30 ans, vous avez vu beaucoup de générations, dans votre Loge - vous avez une Loge, comme moi. Je crois que la vôtre s’appelle « Qui ? Vérité ! », c’est un joli patronyme et la mienne s’appelle « Francisco Ferrer »

S.D. : Et la mienne s’appelle « le général Peigné »... ce qui n’a rien à voir...

B.P. : Donc on pourrait peut-être raconter l’histoire de ces Loges ; cela ferait peut-être l’objet d’une émission, un jour - Qu’est-ce qui s’y passe, est-ce vous voyez des changements par rapport aux Frères qui viennent dans votre Loge .
Les jeunes sont-ils très différents de ce que vous étiez quand vous êtes arrivé ?

G.S. : Ils sont d’un autre monde déjà. C’est peut-être à travers ces nouveaux Frères, qui nous rejoignent, qu’on se rend compte que nous sommes dans un monde en pleine mutation. L’éventail sociologique a changé. On avait tendance quand je suis entré dans cette maison à avoir des Loges un peu professionnelles,

S.D. : Corporatives,

G.S. : Corporatives, on se réunissait un peu entre soi ; cela s’est considérablement élargi. D’autre part ce qui a changé aussi, c’est l’aspiration, de ceux qui nous rejoignent, à avoir un éventail de réflexions plus large que peut-être celui que nous avions quand nous y sommes entrés nous-mêmes.

B.P. : Une plus grande curiosité.

G.S. : Une plus grande curiosité et surtout un domaine plus large de cette curiosité.

B.P. : Un compas plus ouvert.

G.S. : En réalité un compas plus ouvert, c’est exactement la bonne comparaison.

B.P. : Gilbert Schulsinger, le temps a passé, c’est le terme de notre émission. Merci d’être venu, de ce beau témoignage que nous appréçions beaucoup.

S.D. : Merci Beaucoup.

 

Nos conférences publiques sont filmées.

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