Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour.
Au micro,
Bernard PLATON
Serge DEKRAMER
Bernard PLATON : Nous recevons aujourd’hui Philippe Morbach, Conservateur du Musée, Archives Bibliothèque de la Grande Loge de France. Philippe Morbach est Conservateur, il est Responsable de ces trois entités, le Musée de la Grande Loge de France, les Archives de la Grande Loge de France et la Bibliothèque de la Grande Loge de France. Il faut nous rappeler que nous avons reçu ici, au mois de décembre, notre ami François Rognon, Bibliothécaire de la Grande Loge de France. Philippe Morbach, quel est le rôle du Conservateur du Musée - Archives - Bibliothèque de la Grande Loge de France ?
Philippe MORBACH : Bonjour. Je voulais vous dire qu’être Conservateur d’une entité comme le Musée, les Archives et la Bibliothèque de la Grande Loge de France c’est donner quelque âme à l’ensemble qui pourrait sembler un petit peu hétéroclite pour les non connaisseurs de la pratique d’un Musée tel que celui de la maçonnerie qui est un peu étrange. Cela permet en fait de gérer un fonds d’objets, un fonds de livres et un fonds artistique qui a pour vocation de permettre à des chercheurs, des hommes et des femmes de pouvoir connaître mieux le sujet de la franc-maçonnerie.
B.P. : Pardonnez-moi de vous interrompre. Quand on est un Musée, cela veut dire que ce Musée est accessible à tout le monde ? Si les gens viennent 8 rue Puteaux dans le 17e, ils peuvent accéder à ce Musée ? En quoi consiste ce Musée ?
Ph. M. : Il est accessible de 10 h à 17 h chaque jour de la semaine hormis les week-ends. Il permet de voir une présentation d’objets qui illustrent à la fois les origines de la franc-maçonnerie et quelque part le message que la maçonnerie a traduit sur 3 siècles.
B.P. : On avait compris d’après les dictionnaires ou les annuaires qu’il y a un Musée de la maçonnerie c’est le Musée du Grand Orient de France ; cela voudrait donc dire qu’il y a un Musée au Grand Orient de France, qu’il y a un Musée à la Grande Loge de France ? Y en a-t-il d’autres ailleurs ?
Ph. M. : Oui ; la Grande Loge Nationale Française a une très belle collection et je crois savoir que les autres Obédiences françaises ont l’ambition d’avoir leur propre Musée. Il se dégage depuis quelque temps une ouverture qui permet de dire que l’ensemble de ces Musées se rassemblera autour d’une entité générique qui serait le « Musée de la franc-maçonnerie » avec des collections du Grand Orient de France, de la Grande Loge de France, de la Grande Loge Nationale française et puis peut-être, et nous le souhaitons, la collection de la Grande Loge Féminine et la collection de la Fédération Française du Droit Humain.
B.P. : A l’examen des pièces que nous exposons et qui sont exposées aussi dans les autres Obédiences, il serait possible de reconstruire une partie de l’histoire de notre pays, l’histoire de l’Europe ?
Ph. M. : Je suis complètement persuadé que ces pièces offrent une large part de la connaissance que l’on peut acquérir depuis 3 siècles sur l’aventure maçonnique, qui a contribué à différentes époques à l’essor des idées tant au 18e siècle qui est lié au siècle des Lumières mais également au 19ème siècle où l’on voit apparaître le « mutualisme », les arts florissants avec Taylor, Horace Vernet et beaucoup d’autres ...
B.P. : Vous êtes Vice-Président de la Fondation Taylor et Trésorier me semble-t-il ?
Ph. M. : Oui, c’est une fondation qui a été créée par des maçons au 19e siècle, avec un souci de générosité et d’ouverture pour aider ses artistes qui étaient en grande difficulté à l’époque.
B.P. : Il me semble me souvenir aussi que dans le Hall de la Grande Loge de France où il y a des vitrines qui exposent un certain nombre d’objets, il y a en particulier un tableau de Loge dans lequel on voit apparaître un certain Laffitte et un certain Lafayette !
Ph. M. : Ce tableau de Loge est extrêmement intéressant parce qu’il marque la sociabilité de la franc-maçonnerie. En effet vous avez Lafayette, le banquier Laffitte, Cadet de Gassicourt, les savants Laborde et Labrousse et deux forts de la halle au beurre... Il y a aussi des pâtissiers, des confiseurs, des notaires dans cette loge là. Elle a malheureusement était interdite au bout de 2 mois mais cela marque bien que tous ces gens pouvaient travailler ensemble ...
B.P. : Pourquoi a-t-elle été détruite ?
Ph. M. : Ils avaient outrepassé un peu la pratique de la vie en Loge, c’était une Loge qui était très politisée ....
Serge Dekramer : Au niveau de ces objets maçonniques, est-ce que la méthode maçonnique, si tant est qu’il y ait une méthode ou en tout cas l’esprit de la maçonnerie est-il perceptible au travers de ces objets maçonniques et de ces collections ?
Ph. M. : Peut-être pas au premier abord. En fait le contact que l’on a avec ces objets c’est une sensibilité à la qualité de ces objets et petit à petit on essaye de comprendre en quoi ils ont contribué à la démarche et en quoi ils sont une trace de cette démarche. Il est évident que lorsque vous voyez un tableau de Loge vous comprenez un peu mieux comment fonctionne la symbolique maçonnique. Lorsque vous voyez la porcelaine de Meissen, représentant l’interdiction de la maçonnerie en Allemagne vers les années 1745, vous voyez que les maçons lorsqu’on leur interdit de parler, (ce sont de grands bavards), ils réagissent ; ils utilisent un petit chien qui s’appelle Mopse et qui a des caractéristiques assez étonnantes puisqu’il a le désavantage de ronfler et de péter au nez du pouvoir qui veut l’interdire...
B.P. : C’est là où l’on rappelle les « Mopse » qui ont fait l’objet d’une émission sur France Culture, 5 émissions dans le cadre des « Voies de la Connaissance », cinq émissions sur la maçonnerie commentées par Monsieur Coget ...
S.D. : Il faut préciser que les « Mopse », c’est une obédience !
B.P. : D’une certaine manière, une obédience virtuelle. J’aurais envie de vous poser une question, on parle d’objets, on parle de documents, il y a aussi les « arts », la sculpture, la peinture, on pourrait parler des tableaux de William Blake en particulier, qui montrent à un moment donné dans une peinture, dont je me souviens, le Grand Architecture de l’Univers avec son compas, sa barbe ...
Ph. M. : Les artistes et notamment les maçons, je pense à quelques-uns comme Pajoux, ou David d’Angers qui sont sculpteurs, puisque vous évoquez la sculpture, David d’Angers est étonnant, parce qu’à la fois il va être initié à la Loge du « Père de famille » à Angers et va vouloir appliquer la méthode maçonnique à la sociabilité de la ville puisqu’il va devenir Maire de ce qui est actuellement le 6e arrondissement de Paris, qui devait être le 1er arrondissement à l’époque, c’est près de Saint Sulpice et en même temps il va continuer à portraiturer l’ensemble des personnages de la vie politique et sociale de ce pays. C’est à lui que l’on doit d’ailleurs le 2ème fronton du Panthéon, tous les personnages portraiturés sont curieusement maçons, le dernier entré c’est Gaspard Monge, fondateur de l’École Polytechnique, Président de l’Institut d’Égypte et personnage tout à fait étonnant puisqu’il a tout au long de sa vie était au service des autres et non pas de sa propre dimension, ou de sa réussite ...
S.D. : Justement parce que vous parlez de sculptures, en fait d’Art, parallèlement au Musée vous programmez des peintres et des sculpteurs dans votre espace, est-ce parce que vous considérez que la création artistique plastique a à voir avec quelque part la maçonnerie ou bien est-ce parce que vous êtes un amoureux de la sculpture et de la peinture ?
Ph. M. : Vous savez tout est lié dans la vie, c’est une question de rencontre. En fait, il est intéressant de contribuer à montrer aux Frères qui se réunissent dans un lieu clos, le Temple de la rue Puteaux, et de leur offrir la possibilité de voir ce qui se fait d’une manière très éclectique dans le monde autour d’eux. Je ne discute pas sur le fait qu’ils peuvent le faire librement mais cela permet tout de même d’avoir un dialogue parce que le Musée, et on va revenir quelques instants au Musée, je me suis rendu compte qu’à partir du moment où on montre ces objets, ils offrent la possibilité d’un dialogue, d’une discussion, c’est-à-dire que les visiteurs se disent - il est intéressant de voir ces objets, ces objets qui ont été créés avec autant de talent, n’ont pas été créés par des hommes aussi mauvais qu’on peut le dire -. D’autre part cela, permet aux Frères qui s’occupent des plus jeunes ou des moins jeunes d’entre nous de pouvoir discuter sur un objet, sur son histoire, sur le sens de cette histoire, et ça cela rend le Musée très intéressant, parce qu’il devient un acteur vivant de la Société et il contribue à un perfectionnement de soi-même, une présence au monde en toute humilité.
B.P. : Tout à l’heure vous avez parlé de Gaspard Monge, j’aurais envie de renvoyer à Gustave Mesureur, de répondre par Gustave Mesureur qui disait, en substance : « il faut servir la maçonnerie et non pas s’en servir ». Dans le monde actuel où l’on parle quand même beaucoup des francs-maçons, un peu trop à notre avis, puisqu’il y a un certain nombre de déviances de la part de certains d’entre nous, il me semblait utile de faire cette référence qui va tout à fait dans le droit fil de ce que vous venez de dire. La pierre qui parle à l’artiste parle aussi à un certain nombre de personnes qui se « dédient » à l’œuvre maçonnique qui est l’œuvre de la condition humaine.
Ph. M. : C’est en fait plus fort qu’on ne peut l’imaginer dans les parcours individuels de chacun d’entre nous. En fait, bien souvent les maçons qui rentrent dans le Temple pour se perfectionner ne le font pas par un sentiment égoïste, ils ont l’impression de pouvoir être utiles à la communauté et le fait est que l’on rencontre en Loge des gens d’origines diverses, de l’homme simple qui est boulanger, qui travaille la pâte et qui connaît l’histoire du blé et qui sait pétrir ce pain qui nourrit les autres à l’homme politique et bien il y a des échanges qui sont extrêmement savoureux...
S.D. : Il y a beaucoup de boulangers en maçonnerie ?
Ph. M. : Eh bien oui, dans ma Loge j’en ai deux ; j’avais quelqu’un qui vendait de la farine qui n’était pas meunier mais qui vendait de la farine. Avant de faire des études de droit et d’histoire de l’art, mon père était boulanger, il m’obligeait, et je trouve que c’était une bonne chose, à descendre au fournil et à servir le pain avant d’aller en classe, j’y ai fait des rencontres tout à fait intéressantes. J’ai compris aussi que la vie était beaucoup plus riche que ce qu’elle nous offre apparemment ...
S.D. : Le boulanger est le symbole du travail des hommes puisque c’est lui qui transforme le grain de blé en farine et en pain.
B.P. : Philippe Morbach, cela fait 20 ans que je vous connais et je ne connaissais pas ce détail. Je vous découvre aujourd’hui sous ce nouvel aspect, un peu utopiste, un peu altruiste Vous nous avez parlé tout à l’heure, avant que nous commencions cette émission, de l’ordre de Saint Benoît ; vous avez parlé de la pierre, de la sculpture et de la lumière et j’ai trouvé cela émouvant... que vous nous parliez ainsi du langage de la pierre des constructions monastiques et d’une certaine manière du langage symbolique, sentiment qui je pense sera partagé tant par nos frères qui nous écoutent, que nos sœurs, que les auditeurs en général, ...
Ph. M. : On a un langage qui est très obscur qui fait dire que la maçonnerie couvre plein de secrets. Si on observe les monuments et notamment Saint-Benoît-sur-Loire, on se rend compte que le tailleur de pierre utilisait la lumière du jour pour faire parler son œuvre. Certains passages de la Bible sont éclairés d’une manière étonnante du matin jusqu’au soir. Un personnage qui semble affairé à une tâche, notamment dans « le moulin mystique » nous fait découvrir que la lumière et l’ombre donnent du sens à la lumière. L’ombre et la lumière vont donner un éclairage différent, vont faire bouger l’histoire. L’homme c’est un homo viator, c’est-à-dire qui est en chemin. Ce qui est important c’est d’être sur le chemin, c’est plus intéressant que tous les buts que nous pouvons poursuivre. _ Ce que je trouve assez étonnant, parce que au bout de 30 ans de maçonnerie, on peut se dire qu’est-ce qui vous motive ? En fait on est toujours enrichi d’une manière très opulente de tous ceux qui entrent, qui se posent des questions et qui vous aident à reposer les mêmes questions que vous avez posées il y a 30 ans et pour lesquelles on a pas encore forcément de réponses.
S.D. : Ce qui fait la force, l’impact de la lumière c’est précisément l’ombre. Vous parliez de la Bible tout à l’heure, il est vrai que dans la création, dans les sources de la création, on dit toujours il y eut un soir, il y eut un matin, c’est-à-dire...
Ph. M. : La genèse,
S.D. : Je voudrais vous poser une question, nous allons sûrement parler tout à l’heure, de la grande exposition que vous organisez à Tours, que vous avez intitulée « Un homme en habit de lumière », je crois ...
Ph. M. : « Le franc-maçon en habit de lumière »,
S.D. : Cet habit de lumière, est-ce qu’il est comparable à l’habit de lumière de la star ou à l’habit de lumière du toréador ?
Ph. M. : C’est assez amusant que ce mot de toréador soit évoqué, tout simplement, il faut savoir que certains décorateurs de cinéma ou de théâtre ont placé la flûte enchantée dans un toril et bien quelque part notre vie c’est dans une arène et je trouve extrêmement solide cette idée d’habit de lumière parce que quelque part le toréador s’expose à un danger, à un risque et les gens ne notre société contemporaine ont tendance à ne pas trop s’exposer à des risques et aux épreuves et c’est cela qui est enrichissant. On ne veut pas réduire en fait cet habit de lumière à un simple port de vêtement chamarré dont on a dit qu’on singeait l’Eglise à une époque révolue, il faut savoir que finalement l’aventure du simple tablier du franc-maçon de peau blanche, va se charger des traces de sa vie et va témoigner de son expérience, de ses contacts, de ses enrichissements avec les autres et va l’amener à la fois à plus d’humilité et en même temps à faire confiance et à se faire confiance, cela sera la trace ultime du message qu’on peut donner de cette exposition.
S.D. : Vous ne pensez pas qu’il y a un rapport entre cet habit de lumière que le maçon doit vêtir avec l’habit de lumière perdu de Adam et Eve ?
Ph. M. : Oui, c’est vrai qu’on peut gloser sur le fait que les francs-maçons en 1723 envisageaient de se trouver des ancêtres glorieux jusqu’à être les fils d’Adam, voilà les fils de la lumière. Il y a des auteurs célèbres qui se sont penchés sur la question. Je pense que les francs-maçons comme les autres ont des inquiétudes, des doutes mais c’est ce qui contribue à faire d’eux des hommes et des femmes de talent. Maintenant il faut savoir ce qu’ils vont faire de ce talent, c’est je crois la grande question de la franc-maçonnerie en ce moment, elle cherche, et cela sera peut-être opposable, à être inspiratrice d’un nouveau souffle.
B.P. : Alors un nouveau souffle pour quoi faire ? c’est vrai que d’une certaine manière, un certain nombre de maçons écrivent des articles, s’expriment en lieu public en disant que la maçonnerie aurait un risque de devenir une sorte de musée des « arts et métiers » ; nous n’en avons pas parlé mais il est évident que nous avons un raccordement à l’opératif, au compagnonnage. Alors, en fait la maçonnerie telle que je vous entends n’est pas du tout un musée, elle est parfaitement vivante, mais il faut intégrer toute cette partie de lumière qui est à l’intérieur de chacun d’entre nous, de notre immanence pour parler de manière spirituelle et raccorder d’ailleurs à l’ouverture de nos travaux que nous ouvrons toujours au prologue de l’évangile de Jean, « la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas reçue » !
Ph. M. : C’est la démarche qui est intéressante. C’est le cheminement, c’est le fait de pouvoir vivre avec d’autres, à la fois ses inquiétudes, c’est-à-dire cette part d’ombre qui nous accompagne qui fait qu’on finit par être rayonnant dans notre contact avec l’autre. On progresse pas à pas, on s’élève, on essaye d’acquérir d’une manière sensible une forme de perfectionnement, qu’on veut partager avec la communauté humaine
B.P. : Mais dans l’humilité, parce que on a l’impression que quelquefois notre côté très formel peut être pris à l’extérieur pour une sorte de suffisance ? C’est d’ailleurs un peu le drame du monde actuellement ...
Ph. M. : On est pas différent du monde, on recrute dans ce monde. C’est je crois la plus grosse difficulté, on a ri il y a quelques années parce que l’on a édité un ouvrage où l’on faisait du franc-maçon un personnage très célèbre parce qu’il avait eu des ancêtres. C’est vrai que c’est intéressant d’avoir des ancêtres mais c’est aussi vrai qu’il est important d’être de son temps....
B.P. : Le « Franc-maçon en habit de lumière », une exposition à Tours, à quelle date ?
Ph. M. : C’est du 15 juin au 8 septembre 2002. Seront rassemblés 510 pièces, 15 collections européennes et collections royales de Suède, de Norvège, de Hollande, d’Angleterre et de France, des prêts de 69 Institutions dont les américains pour la 1ère fois.
B.P. : Merci Philippe Morbach... Rendez vous à Tours.







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