Bernard Platon : Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour ...
Au micro Bernard Platon,
Serge Dekramer
Aujourd’hui nous avons le plaisir de recevoir Michel Barat. Michel Barat est Grand Maître de la Grande Loge de France, il est en fait le Président de notre Obédience. Il a déjà été Grand Maître, pendant trois ans, il y a maintenant quelques années, je pense cela fait quatre ou cinq ans...
M.B. : Non une dizaine
B.P. : Une dizaine d’année déjà. Michel Barat est jeune ; il a la cinquantaine. Il était donc très jeune lorsqu’il a été la 1ère fois notre Grand Maître. Il a été réélu en juin dernier mais il n’a pas eu l’occasion de venir nous parler. Aujourd’hui nous le recevons et nous allons devoir et avoir le plaisir de lui poser de nombreuses questions.
Au temps des sectes, au temps des talibans, au temps de toute cette agitation en général qui enflamme la planète, qu’avez-vous à nous dire Michel Barat ?
M.B. : Et bien, tout d’abord, que la franc-maçonnerie n’est surtout pas une secte.
C’est même la structure qui historiquement, a toujours lutté contre les sectes. Dans certains écrits, du temps contemporain, qui reprennent en gros les écrits nauséabonds du temps de l’occupation française, on voudrait représenter la maçonnerie, de nouveau, comme quelque chose de sectaire.
C’est strictement l’inverse.
En effet, il est difficile d’entrer en maçonnerie, mais il est très facile d’en sortir.
B.P. : On dit en maçonnerie que l’on ne doit pas parler de politique, de religion, de ce qui serait de la conviction personnelle ; nous avons eu l’occasion de le dire ici. Je pense qu’aujourd’hui nous allons pouvoir le répéter : pas de politique, pas de religion, parce qu’il est vrai que lorsqu’on parle de politique, on se dispute, quand on parle de religion, parfois on arrive à s ’entretuer.
Qu’en est-il à la Grande Loge de France ?
M.B. : A la Grande Loge de France et dans toutes les obédiences il est dit : qu’on ne fait ni politique ni religion et pourtant, toutes les Loges parlent de politique et de religion. Ce n’est pas de cela dont il s’agit, c’est que la maçonnerie et plus particulièrement la Grande Loge de France, ne participent pas au combat politique ou au combat religieux. C’est une énorme différence. La Grande Loge de France, comme la maçonnerie dans son ensemble, est une structure de spiritualité laïque, nous dirons une structure philosophique, au sens du 18e siècle, c’est-à-dire une structure dans laquelle il n’y a aucun sujet tabou.
B.P. : Vous prononcez le mot de « laïque ». Le mot laïque n’est-il pas une spécificité franco-française ? S’Il y a certaine tendances laïques, en particulier dans certains pays, comme la Turquie où il y a une constitution laïque, autant que je puisse me rappeler, aux Etats-Unis aussi, avec une nuance par rapport au 1er amendement, concernant la liberté religieuse... Quelle est cette notion de laïcité ?
M.B. : La notion de laïcité n’est pas une notion franco-française mais d’Europe continentale et il y a peu, y compris en union européenne, de pays authentiquement laïques : il y a l’Italie, contrairement à ce qui est parfois affirmé, le Portugal l’est aussi... Mais Il faut bien préciser ce qu’il faut entendre par laïcité. La laïcité, c’est la définition d’un espace où l’Etat ne reconnaît aucune religion, mais les connaît toutes. Cela veut dire que la laïcité est l’espace où la liberté religieuse est possible. Le mot laïque est un vieux mot, c’est un mot grec qui indique celui qui est religieux mais qui a été dans le monde et parmi le peuple.
B.P. : Nous avons eu l’occasion, sur ces ondes, de recevoir des Frères de la Grande Loge de France et qui ont traité : « Etre catholique et franc-maçon », « Etre protestant et franc-maçon », « Etre musulman et franc-maçon », « Etre agnostique et franc-maçon », voire athée, ce qui prouve à l’évidence que la laïcité, c’est l’acceptation des convictions de l’autre.
S.D. : Bernard, je voudrais revenir sur cette question de politique et de religion en Loges. C’est vrai qu’en maçonnerie finalement on ne parle que de politique et de religion et c’est bien ainsi. C’est l’homme qui est au centre de la préoccupation des maçons mais cela voudrait-il dire qu’il y aurait quelque part un travail spirituel qui pourrait conduire à l’humanisme ou l’inverse ?
M.B. : Non cela veut dire tout simplement qu’il y a une sorte de pari sur ce qu’est l’homme et quand on dit que nous sommes des puissances spirituelles nous sommes des organisations et des structures qui font le pari sur le fait que l’homme est un être d’esprit. Alors que cet esprit, soit un esprit que l’homme construit en son histoire ou que cet esprit lui ait été insufflé par je ne sais quelle puissance supérieure, peu importe. Nous faisons ce pari et nous nous efforçons de construire le monde comme s’il y avait réellement de l’esprit, que cet esprit soit une réalité supérieure ou que cet esprit soit l’objet de la création des hommes.
S.D. : Cette manière d’appréhender le monde est-elle spécifique à la maçonnerie française, à cet espace maçonnique français que vous appelez de vos vœux ou bien est-ce la même chose ailleurs ?
M.B. : Il faut dire qu’elle est historiquement la communauté de l’ensemble de la maçonnerie puisque la maçonnerie est née fin 18e siècle, en Angleterre, régie par les constitutions d’Anderson qui parlent de religion naturelle, c’est-à-dire en fait, des connaissances métaphysiques qu’il est possible de connaître par l’usage de la simple raison. Plus tard, la structure anglaise a cessé d’être laïque, puisqu’elle a obligé à la croyance en Dieu, parfois même à l’immortalité de l’âme, ce qui est curieux pour les chrétiens qui eux croiraient plutôt à ce que je sais, à la résurrection. Effectivement aujourd’hui il y a deux maçonneries, dans le monde : une maçonnerie continentale, libérale, adogmatique et une maçonnerie qui est en quelque sorte une maçonnerie pseudo-église. Cela est extrêmement dangereux. Cette situation crée, en effet ; la confusion des genres. Si les maçonneries ont eu parfois des ennuis avec les églises, ce n’est pas parce qu’elles étaient laïques.
B.P. : Le Grand Maître du Grand Orient de France, votre collègue Alain Bauer, le 7 octobre ici, sur ces ondes, disait que la franc-maçonnerie était fille de la réforme et de l’encyclopédie. C’est une jolie formule. Pourriez-vous revenir justement sur elle, puisque vous avez parlé du Pasteur Anderson. Vous n’avez pas parlé de Désaguliers qui lui aussi est un personnage important, me semble-t-il, plus important, peut-être, puisqu’il est membre de la Royal Society, dont il est le secrétaire. Il y a cet aspect très « Lumière », « encyclopédique » : l’encyclopédie à l’anglo-saxonne.
Compagnon de Newton, son approche n’est-elle pas particulièrement scientifique ?
M.B. : Je crois qu’il faut dire les choses très simplement, la maçonnerie dans sa forme moderne et contemporaine est née, en effet, autour de la Royal Society, c’est-à-dire l’Académie des Sciences anglaise, sous l’égide de personnages comme Newton, le savant Newton, mais aussi l’Alchimiste Newton. Ce n’est qu’ensuite que se sont greffés, dans l’histoire de la maçonnerie, des mouvements ou des références plutôt parasitaires.
S.D. : Si vous le voulez, j’aimerais bien qu’on passe à un autre sujet.
Dans toute époque, en période de crise, comme celle que nous vivons, on cherche toujours un bouc émissaire pour rendre responsable, quelqu’un, un groupe, une entité, minoritaire, de préférence, des choses difficiles à vivre. _ La maçonnerie n’y échappe pas. On a même parlé, c’est vous qui employez ce mot dans un article, de « réseaux d’influence ». Ce mot « réseau » évoque en moi quelque protocole précis. Comment peut faire la maçonnerie aujourd’hui et en particulier, cet espace maçonnique français, dont on parlait tout à l’heure, pour combattre cet état de fait ?
M.B. : Tout d’abord, j’ai dit qu’il y avait une représentation erronée de la maçonnerie sous la forme de « réseaux d’influence ». S’il y a cette représentation c’est parce que la maçonnerie n’a pas assez d’influence pour elle-même, directement, pour ce qu’elle a à dire, pour ce qu’elle a à faire. Il est vrai aujourd’hui qu’il y a un certain nombre de livres, généralement mal informés qui vont même jusqu’à penser que le Président de la République française serait un initié suisse...,
S.D. : Pourquoi pas !
M.B. : Ce qui est une folie et une aberration
S.D. : Cela fait beaucoup de voyages ...
M.B. : Cela fait beaucoup de voyages, en effet, entre Genève et Paris ou plutôt Lausanne et Paris, puisque c’aurait été une obédience qui a son siège à Lausanne. Ne confondons pas l’enquête sur la maçonnerie avec les billets d’avion du Président de la République.....Non ceci est une folie et cela est faux.
Mais pourquoi ? Cela vient d’un phénomène qui est le suivant, c’est que les obédiences maçonniques ne disent pas suffisamment clairement sur la place publique ce qu’elles sont. En plus certains obédiences maçonniques, ou une obédience maçonnique, en France n’a pas de relation avec les autres, et, quand on a pas de relations avec les autres, on s’enferme sur soi-même ; quand on s’enferme sur soi-même on est condamné à l’auto-reproduction et en maçonnerie, l’auto-reproduction cela a un nom : cela s’appelle l’ « affairisme ». La création d’un espace maçonnique français, où les grandes obédiences françaises s’appuient en fait sur les deux grands piliers de la franc-maçonnerie française, que sont le Grand Orient de France et la Grande Loge de France, permettra de donner une image extérieure, parce que une visibilité extérieure de ce qu’est la maçonnerie, tout en protégeant la liberté de réunions des Frères à l’abri dans leurs Loges. Ne confondons pas la nécessaire transparence de nos structures avec ce qui serait une « inquisition ». En France, l’appartenance philosophique, l’appartenance religieuse, l’appartenance politique, font partie des droits intimes de la personne humaine. Si nous étions obligés aujourd’hui, comme certains le voudraient, de contraindre les francs-maçons à se déclarer comme tels, s’ils occupent telle ou telle fonction, et bien nous violerions tout simplement les Droits de l’homme et les bases de notre constitution. Je suis parmi ceux qui disent que pour un franc-maçon aujourd’hui, s’il veut être fidèle et s’il veut être fidèle à ce qu’a été la maçonnerie clandestine de la seconde guerre mondiale, il doit dire qu’il est maçon. Mais cela le regarde. Nous n’allons quand même pas aujourd’hui substituer l’équerre et le compas jaunes à la funeste et horrible étoile jaune de l’époque de l’occupation. J’ajouterai une chose ..
S.D. : Qui parfois a été confondu !
M.B. : Ceux-là même qui nous parlent de transparence absolue sous forme d’ « inquisition » ne savent pas que les pays les plus transparents sont les pays totalitaires. Que l’on aille jusqu’au bout : si l’on veut la transparence absolue : que l’on supprime le rideau de l’isoloir au moment du vote.
B.P. : Tout à fait, d’ailleurs je pense que le colloque du 19 mai auquel vous étiez, a bien montré, qu’il y avait une sorte de volonté des obédiences françaises, c’est bien cela que nous avons démontré, de se rassembler.
Le monde est dangereux et la maçonnerie a quelque chose à dire.
Qu’a-t-elle à dire, en fin de compte ?
M.B. : Je crois qu’elle a à dire une chose très simple, qu’il y a des moments pendant lesquels il est nécessaire de savoir dire non. Le propre de la maçonnerie c’est de former dans des Loges des hommes, quelle que soit leur communauté d’origine, tant politique, religieuse que géographique, à être capables de dire à un moment : non à la communauté à laquelle ils appartiennent. Il y a une formule maçonnique qui est souvent employée même dans la presse, même dans le monde profane : « laissons nos métaux à la porte du Temple ». C’est dire, en gros, laissons le monde des affaires. Ce n’est pas laissons le monde des affaires simplement, c’est laissons les communautés auxquelles nous appartenons légitimement à l’extérieur de nos Temples pour être réellement libres dans nos Loges et être capables de dire non à notre Eglise, à dire non à notre parti politique, à dire non à notre profession. Quand on commence à prendre cette habitude là dans la Loge, un jour on devient capable de le dire à l’extérieur, dans la vie de tous les jours et dans la vie quotidienne, quand la communauté à laquelle on appartient va violer des principes fondamentaux qui sont pour nous ceux de Liberté, d’Egalité et de Fraternité.
S.D. : En fait dire non, c’est procéder du doute, du doute constructif et reconnaître que chaque chose contient son contraire et de pouvoir dire non c’est en tous cas le meilleur moyen d’avancer me semble-t-il ?
M.B. : Ecoutez, comment peut-on parler de liberté si on dit d’abord que la Liberté commencerait par une obligation de dire oui. Le premier acte de Liberté consiste à pouvoir dire non. Une liberté dans laquelle on doit toujours dire oui, cela s’appelle un totalitarisme.
S.D. : Quand on dit que le maçon est un homme libre et de bonnes mœurs, en fait libre, c’est cela ; c’est de pouvoir dire non.
M.B. : Il est de bonnes mœurs aussi, c’est par rapport à sa communauté. Quelle que soit sa communauté il est capable d’ériger sa conscience, en se fondant sur les principes universels, dans ses mœurs, c’est-à-dire dans ses pratiques sociales, de dire non par rapport à sa communauté. Ce n’est pas un conformisme, c’est exactement l’inverse.
B.P. : Le maçon est un anti-conformiste par définition. Cela veut dire que l’on a parfaitement le droit et le devoir d’exprimer en Loge ses opinions. Je disais encore hier soir dans une réunion à laquelle je participais, que j’avais apprécié le travail d’un de nos frères, tout simplement parce qu’il parlait de lui. Il parlait de ce qu’il pensait. Il n’était pas en train de lancer des références littéraires ou culturelles. Il disait ce qu’il pensait. Michel Barat, vous avez suggéré tout à l’heure, un espace maçonnique français, c’est un peu nouveau, parce que d’après ce que nous savons les uns et les autres et d’après ce que nos auditeurs savent aussi, on a vu souvent les obédiences, non pas se déchirer mais se critiquer les unes les autres, les uns prônant la mixité, les autres prônant une attitude sociale et politique, les uns étant plus spiritualistes, c’est notre cas à la Grande Loge de France. On a l’impression actuellement qu’il y a une sorte de « rassemblement » : volonté, obligation ou hasard ?
M.B. : Non, tout simplement fidélité aux principes maçonniques. Nous prétendons parler au nom de l’universalité. Quelle crédibilité aurions-nous, si au sein de la maçonnerie nous pensions que des obédiences qui ont une pratique, chez nous on appelle cela un rite, différent de la nôtre ne participaient pas à cette universalité. Nous devons le montrer avec force, et la meilleure manière de le montrer avec force, c’est de participer à créer cet espace maçonnique français.
S.D. : C’est vrai que la singularité des uns et des autres est garant de l’universalité, c’est sûr, mais est-ce que il n’y a pas là une spécificité française justement de réunir des obédiences qui n’ont pas évidemment la même manière de voir les choses ? Est-ce que ce n’est pas une spécificité de notre pays ?
B.P. : Soyons très clairs. La maçonnerie anglo-saxonne, prenons l’anglaise ou plus exactement la britannique, il y a encore 10 - 15 ans comptait 1 400 000 membres ou 1.500 000 membres. Elle n’en compte aujourd’hui que 250 000, vieillissants, qui n’arrivent pas à assurer même leur propre reproduction, leur propre continuité. La maçonnerie nord-américaine se trouve exactement dans la même situation. Pourquoi ?
M.B : Parce que la maçonnerie anglo-saxonne est monolithique. Là où il n’y a pas de diversité, là où il n’y a pas de partenaires, donc même, pas de différences et parfois pas de différends, (c’est cela la vie), eh bien on meurt. La franc-maçonnerie française est aujourd’hui celle qui est la plus vivante, au monde, parce qu’elle est diverse. Elle deviendra encore plus vivante si elle sait faire en sorte que sa diversité, lieu de discussion, lieu de débat, soit organisée. Il ne s’agit absolument pas d’une structure unique à la manière d’une Grande Loge Unie d’Angleterre. Il s’agit exactement de l’inverse, d’un véritable espaced’échange. En fait cette énorme liberté de la maçonnerie, cette spécificité de la maçonnerie française c’est peut-être la raison pour laquelle la maçonnerie est attaquée finalement. La maçonnerie est peut-être capable, plus que n’importe qui, de faire reculer cette pensée unique dont vous parlez ? Le propre de la maçonnerie c’est d’avoir tout le temps combattu la pensée unique. Il est vrai aujourd’hui où le monde de l’opinion est le monde dominant, où en quelque sorte il n’y a plus de débat politique mais une politique spectacle, seuls des lieux comme les Loges ou d’autres lieux qui peuvent préserver cette grande humanité et ce grand humanisme qui est celui de la réflexion qui dit « je » mais qui en disant « je » écoute le « tu ».
B.P. : Vous avez d’ailleurs une très belle formule dans votre livre la « Conversion du regard », où vous dites : « je pense donc je suis » doit devenir « je pense donc tu es » . C’est je crois sur cette sentence que nous allons clore notre entretien. Nous allons vous faire revenir bientôt, au mois de janvier, parce que je pense, les événements le montreront, qu’il est nécessaire de parler encore, dans notre petit espace d’expression, dans notre petit espace de liberté, que France Culture nous offre .







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