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Emission du mois d'Octobre 2001

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Travail de mémoire et de vigilance

Bernard PLATON : Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour...

Au micro Bernard Platon, Serge Dekramer,

B.P. : Aujourd’hui nous avons à nos côtés Sam Braun du Grand Orient de France. La Grande Loge de France invite un Frère du Grand Orient de France. Pour de nombreuses raisons parce que c’est un frère de qualité, un homme de qualité, un homme de mémoire.

Mais aujourd’hui l’émission que nous vous présentons est une émission exceptionnelle. Nous l’enregistrons le 11 septembre et je dois dire qu’aujourd’hui nous sommes complètement abasourdis devant le côté aveugle des attentats dont nous sommes témoins. Nous ne savons pas ce qu’il adviendra dans les jours qui viennent, nous sommes abasourdis, ébahis et nous sommes affectés par le mépris de la vie d’autrui, par simplement le mépris de la vie tout court et quelles que soient les raisons qu’on ait d’apporter la violence, cela va être un des sujets de notre discussion, nous ne pouvons qu’être peinés.

Bien entendu cela ne nous empêchera pas de parler du sujet que nous voulions traiter ensemble, de la violence, du devoir de mémoire, du travail de mémoire.
En effet Sam Braun que nous avons à nos côtés est né en 1927, il est médecin, médecin de médecine générale mais il a une particularité, c’est qu’à l’âge de 17 ans...

Sam Braun : ...16 ans

B.P. : ...16 ans pour être tout à fait précis, il a été déporté et que malgré ce passage dont il s’est tiré, malgré toutes les souffrances qu’indirectement il a supportées, directement d’une part et indirectement, d’autre part, puisqu’il a perdu toute sa famille par les violences du totalitarisme et bien il a gardé l’espoir. Alors je dirai, en tant que franc-maçon de la Grande Loge de France et du Grand Orient de France et tous les francs-maçons pensent, comme disait le poète, que nous avons : « tant de musique en nous pour faire chanter la vie » que quand on vit les événements que nous vivons aujourd’hui et bien nous pouvons qu’en être très affectés.
Sam Braun, la violence qu’est-ce que c’est, comment cela s’exprime, et pourquoi ?

S. B. : Je suis très mal placé pour en parler aujourd’hui compte tenu de cette horreur qui vient de se passer. Je crois que la violence c’est un peu la désespérance, peut-être, des gens. Ce qui me trouble, ce qui me chagrine, ce qui me peine, ce qui me catastrophe c’est de voir que parfois cette désespérance est si forte, si violente qu’elle conduit à des actes inqualifiables.
J’ai connu certes dans ma petite vie, tout 74 ans que j’ai maintenant, des choses horribles mais ce qui se passe en ce moment dans le monde dépasse tout, tout entendement et toutes mesures.

B.P. : Vous avez l’impression que l’on est dans une sorte de décadence.

S.B. : Non je ne peux pas dire cela. Je ne crois pas, je crois qu’on est dans une sorte de folie plutôt. On est un peu, cela évoque pour moi, je ne veux pas plagier Edgar Morin en disant cela, c’est un petit peu l’homme encore enfant, l’homme encore même pas adolescent. J’ai l’impression de voir parfois des enfants à la maternelle se chamailler dans la cour, se donner des coups sans raison et cela me catastrophe parce que je me dis oui nous sommes encore adolescent.

B.P. : Vous animez aussi un Cercle, Cercle auquel nous appartenons d’ailleurs, qui s’appelle « Mémoire et vigilance ». Dans ce Cercle, en particulier des gens de toutes origines, des résistants, des gens d’origine juive, des francs-maçons qui rendent témoignage de la déportation, donc de la souffrance, de l’abêtissement total, car c’était cela, et qui sont remplis d’espoir. Vous tentez d’apporter dans le devoir de mémoire un témoignage de la mémoire. Pour empêcher, pour éviter peut-être que la jeunesse en général tombe dans les traquenards des idéologies les plus totalitaires, vous rendez témoignage dans des écoles, dans des assemblées où vous rencontrez des jeunes garçons, des jeunes filles de 10 à 12 ans voire plus vieux d’ailleurs, pour les prévenir, pour rendre témoignage. Voulez-vous nous parler de cela car cela me semble extraordinairement important qu’un franc-maçon accomplisse ce devoir.

S.B. : Oui cela me paraît très important parce que cela répond quand même aux raisons pour lesquelles les uns et les autres nous sommes entrés dans ces organisations maçonniques. L’espérance est, je crois une des qualités fondamentales de la maçonnerie.
Et si je vais comme cela dans les écoles, où si j’y perds ma santé car j’y vais de bonne heure le matin, loin parfois de Paris et si j’y reste souvent 2 heures avec eux c’est que j’essaye d’accomplir auprès d’eux non pas le devoir de mémoire qui n’est en fait que le souvenir, que le fil d’un livre d’histoire, que le fil de lieu de mémoire peut-être mais un travail de mémoire que j’essaye de faire, et j’essaye de faire en sorte que la mémoire devienne active, que la mémoire soit demain, que la mémoire soit.
Mais attention, il s’est passé quelque chose dans la vie, il se passe encore quelque chose. Il y a des miradors, donc partout dans ce monde, partout, on a l’impression qu’ils poussent comme des champignons vénéneux et j’essaye d’évoquer tout cela pour montrer aux enfants, oui il y a eu Auschwitz bien sûr, bien sûr j’ai connu Auschwitz, son particularisme, mais il y a eu aussi le Rwanda, il y a eu aussi Pol Pot et puis il y a eu aussi le Kosovo, il y a eu aussi toutes ces horreurs sans arrêt et c’est contre toutes ces horreurs qu’on essaye d’éveiller la conscience de l’enfant, c’est cela le travail de mémoire.

S.D. : Mais il s’agit de revenir sur un passé sans affect, en toute sérénité pour pouvoir rebondir vers l’avenir, finalement.

S.B. : Oui si vous voulez c’est un peu cela, c’est surtout pour montrer aux enfants que les hommes sont formidables mais savent être faibles aussi. Je voudrais faire partager mon espérance aux enfants qui m’écoutent.

S.D. : Justement un jour je vous écoutais dans une conférence et ce qui ressortait de cette conférence c’est que vous êtes évidemment, on l’a dit, un amoureux de la vie évident et vous parliez de Benigni et de « La Vie est belle » et vous disiez que ce film vous avait plu parce que c’est un petit enfant qui parlait, parlez nous de cela parce que c’était très important ce que vous nous aviez dit à cette époque là.

S.B. : Si vous voulez pour moi le film de Benigni est un film plein d’espoir, plein d’espoir parce qu’il montre deux choses fondamentales, me semble-t-il c’est d’abord l’amour d’un père pour son enfant, amour qui va jusqu’à mourir pour son enfant, mourir comme un guignol. Souvenez-vous ce clown qui part dans les dernières images du film et qui va être tué par ce soldat aveugle, idiot, bête, irréfléchi. Cet enfant qui est toute la conséquence et toute la résultante de l’amour du père est fondamental. Egalement, pourquoi j’ai tellement aimé ce film, c’est peut-être un peu égoïste tout cela, c’est que cet enfant c’était moi.
C’était moi, comme on dit en médecine, j’ai traversé une période de schizophrénie, c’est-à-dire que pendant deux années, près de deux années d’Auschwitz je n’étais pas au camp, jamais ou rarement. J’ai tout vu, j’ai tout senti, j’ai tout ressenti et j’ai tout enregistré mais je n’ai rien vécu dans ma chair, tout cela ne me touchait pas. J’étais toujours dans mes rêves, dans mon imaginaire, j’étais avec ma mère, je n’étais pas persuadé qu’elle avait été tout de suite une martyre, puisqu’elle fut gazée dès notre arrivée. J’espérais que tout cela n’était pas vrai et donc je vivais toujours dans un rêve. Et c’est le rêve qui est l’espoir, c’est le rêve dans lequel nous créons et je crois que cet enfant de Benigni c’était un peu Sam Braun de l’époque.

S.D. : Le rêve c’est un peu la vie. C’est totalement la vie. Je pense à cette phrase, en vous écoutant, d’Emile Ajar dans un roman extraordinaire « L’angoisse du roi Salomon » où il dit l’humour, la dérision, c’est la valeur refuge de l’homme face à ses angoisses. Il me semble que cela s’applique assez à vous.

S.B. : J’ai été pacifié moins que vous, moins que ce qu’Ajar souhaite et pense, mais c’est vrai que l’imaginaire, je tiens bien à le préciser, c’est la différence que l’on peut faire entre l’imaginaire et le rêve. On a trop tendance à penser que c’est un doux rêveur alors il est en dehors de la vie. Ce n’est pas vrai du tout, l’imaginaire est complètement dans la vie, complètement. Il sait, parce qu’il en a besoin pour vivre et pour subsister dans ce monde, qu’il faut sortir de cela, qu’il faut qu’il entre dans une espèce de construction de bonté puisqu’il crée cette bonté dans son imaginaire et c’est un petit peu cela qui fait que j’aurais été incapable de donner un coup de pied à un de mes bourreaux.

B.P. : A propos de cela justement : le pardon ? Incapable de donner un coup de pied à un de mes bourreaux. Vous avez eu des bourreaux, vous avez souffert dans votre chair, vous en avez voulu obligatoirement à ces bourreaux ?

S.B. : Non.

B.P. : Vous venez de me dire non, mais dites-moi c’est une vision tout à fait exceptionnelle.

S.B. : Non pas du tout si j’avais voulu et si j’avais dû en vouloir à mes bourreaux, qui aurait gagné ? N’est-ce pas mes bourreaux, qui auraient gagné si j’étais devenu moi-même haineux, je vais vous raconter un épisode, je n’aime pas parler de moi. Mais une simple seconde.

S.D. : Mais nous aimons vous entendre.

S.B. : Merci. J’ai été libéré à Prague, après la marche de la mort qui a été absolument effroyable. J’étais très malade, j’avais le typhus, je pesais 35 kilos pour 1 m 77 à l’époque et j’ai été hospitalisé à l’hôpital Boulofka à Prague.
Un jour je suis sorti avec une infirmière, en tout bien tout honneur, je n’aurais pas pu lui faire grand mal. On marchait dans les rues de Prague, car elle voulait me montrer sa belle ville, et nous sommes arrivés sur une place où il y avait des décombres et sur une place il y avait des gens qui nettoyaient les décombres, ces gens là étaient des prisonniers de guerre allemands bien sûr car cela avait changé depuis quelques semaines et il y avait un garde qui les gardait, c’était un tchécoslovaque.
Quand il m’a vu arriver, je pesais peut-être 5 kilos de plus qu’à ma libération et j’étais encore très maigre, je n’avais plu un cheveu puisqu’on était tondu et à l’évidence je ne revenais pas de la Riviera espagnole donc quand il m’a vu croyant me faire plaisir il a enlevé sa ceinture et il s’est mis à fouetter ces gens et je vous affirme, je suis parti comme un fou, avec la force de mes pauvres jambes qui me portaient difficilement, je suis parti.
Et à Eva qui ne parlait que le Tchécoslovaque, je n’ai pas pu lui dire, je n’ai pas pu lui dire que je revoyais là la même chose. Certes, ce n’était plus le même bourreau, certes ce n’était plus la même main mais le fouet était le même et cela m’était intolérable.

S.D. : L’enfer c’est les autres, le bourreau c’est toujours l’autre.

S.B. : L’enfer c’est toujours aussi nous.

S.D. : Oui bien sûr.

S.D. : Mais cette violence dont on parlait tout à l’heure et du rêve, vous disiez que le rêve est constructif enfin que le rêve est créateur en quelque sorte, est-ce que la violence cela n’est pas précisément le manque de possibilité de création de l’homme. Est-ce que la violence ce n’est pas dénier toute création de vie quelque part.

S.B. : Je ne sais pas, il faudrait poser la question à un psychanalyste, peut-être qu’effectivement l’être qui n’est pas capable d’imaginaire se réfugie dans la violence pour s’exprimer.

B.P. : La violence c’est la convention d’une certaine manière, peut-être.

S.B. : Moi je m’exprimais dans le rêve, dans l’imaginaire, peut-être suis-je fou, vous savez.

S.D. : Non, je crois que vous êtes simplement maçon.

B.P. : Les maçons quelle que soit leur obédience sont un peu fous.

S.D. : Ce n’est pas cela que je voulais dire, le maçon est un créateur de rêve et un créateur de vie.

S.B. : Mais vous le savez, je crois à la vie. Je vais vous raconter une toute petite histoire, une toute petite anecdote, j’ai amené mes petites filles il n’y a pas longtemps avec mon petit garçon, ils ont deux ans et trois ans et demi, elles ont toutes les deux trois ans et demi, elles n’ont aucun mérite, elles sont jumelles.
Je les ai amenés au guignol, il n’y a pas longtemps de cela, il y a deux mois et c’était le guignol du Champ de Mars. Vous savez les vieux, nous sommes assis sur le côté, les enfants sont devant et nous qu’est-ce qu’on regarde, à moitié guignol et beaucoup, les enfants, bien sûr, et je regardais beaucoup mes trois petits enfants, les trois derniers, lorsque guignol est arrivé sur scène et puis est parti parce que le méchant le recherchait partout avec un bâton, alors le méchant est arrivé sur scène et il a dit où est guignol, il est parti par là ? et tous les enfants, tous unanimes ont dit non, il est parti de l’autre côté..

S.D. : C’est extraordinaire.

S.B. : Et n’est-ce pas là un exemple formidable. Vous me demandez pourquoi j’ai de l’espoir, mes enfants, mes petits-enfants, il y a deux mois m’ont redonné cet espoir là et m’ont montré une fois de plus que malgré tout ce qui se passe, et dieu sait s’il s’en passe, hé bien les enfants eux qui sont en dehors de toute culture, en dehors de toute imbrication sociologique peut-on dire, les enfants disent non on va protéger guignol. Il n’y en a pas un qui a dit : oui il est parti la. Non tous ont menti pour sauver le monde.

S.D. : Pour la bonne cause.

B.P. : « Nous avons tant de musique en nous pour faire chanter la vie », disais-je au début de notre entretien, alors Sam Braun puisque nous sommes arrivés au terme de l’émission, mais que vous avez encore quelques minutes, dites-nous un message d’espoir. J’aimerais bien que vous nous racontiez cette tellement belle histoire, très émouvante que vous m’avez racontée, que vous nous avez racontée, il y a quelques jours, lorsque vous étiez dans un train, dans un wagon de marchandises, hagards les uns et les autres, avec des morts sur lesquels vous étiez assis.

S.B. : Oui c’est difficile de raconter tout cela. Lorsqu’on a quitté Auschwitz, le 18 janvier 1945, entraînés par nos bourreaux ; ils ne savaient pas où nous amener, je pense. Tout cela n’était que des propos délibérés, lorsqu’on a quitté Auschwitz a commencé ce que l’on a appelé la « marche de la mort », c’est-à-dire que pendant quatre mois, je n’ai été libéré que début mai. Pendant quatre mois on a rien mangé, on a mangé que l’herbe des prés, on ne mangeait que de la neige, puisqu’il n’y avait que cela à manger.
De temps en temps on s’arrêtait dans un camp, on marchait, on marchait et puis à un certain moment, ils nous ont mis dans un train. C’étaient des plateaux avec un petit rebord, nous étions entassés là sur ce train qui bringuebalait comme cela et nous on en accusait les coups et à un certain moment on est passé dans une gare en Tchécoslovaquie.
Il n’y avait que des femmes dans cette gare, je ne sais plus le nom de la gare mais je me rappelle du regard hagard de ces femmes. Elles étaient surprises, elles voyaient enfin quelque chose qu’elles n’avaient jamais vue : un train venu de l’enfer avec des morts ou à moitié morts et puis tout cela va vite et le train est reparti et puis nous sommes passés sous trois passerelles comme il y en a beaucoup en Europe de l’Est, des passerelles où passent les passants pour aller d’un côté de la voie ferrée à l’autre.
Elles étaient noires de monde et quand on est venu avec ce train sans toit puisque c’était des plateaux, ils nous ont jeté du pain. Déjà cela c’est formidable, du pain en Tchécoslovaquie, en 1945. Ils n’avaient rien ces gens-là et déjà cela montre que l’homme est capable de choses formidables. Et puis il y a eu une horreur, les SS sentant qu’on nous jetait du pain et que c’était interdit, ont tiré sur la foule, je n’ai... personne n’a reculé, ...pardon.

B.P. : Merci Sam Braun de cette fabuleuse émotion, merci de ce témoignage de franc-maçon, merci de ce témoignage d’homme. Nos auditeurs vont sûrement comprendre ce que peut dire, ce que peut penser un franc-maçon par rapport à l’horreur dont nous sommes malheureusement les témoins, aujourd’hui, en particulier.

S.D. : Merci beaucoup Sam.

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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