Madame, Mademoiselle, Monsieur, Bonjour.
Au micro
Bernard Platon,
Serge Dekramer.
Bernard Platon : Nous avons fait hier, la démonstration que " rassembler ce qui est épars ", expression maçonnique s’il en est, est possible et que nous pouvons créer pour un moment puisque nous l’avons fait, un " centre de l’union ".
Le Colloque du 19 Mai qui s’est clôturé hier soir en témoigne.
La maçonnerie est aussi en quelque sorte une école de la rencontre. Les circonstances exceptionnelles du mois d’août 2000 ont mis en route un processus , une dialectique de la rencontre qui a déclenché un processus créatif et une coopération active avec la Direction de France Culture.
En avant première du Colloque d’hier sont passées sur France Culture dans le cadre des " Chemins de la Connaissance " cinq émissions d’une demi-heure sur la Franc-Maçonnerie : " les bâtisseurs de fraternité ".
Que la Direction de France Culture en soit remerciée Madame Laure Adler en particulier, Jacques Munier directeur de l’émission, Jacques Coget son producteur.
Aujourd’hui nous recevons Hubert Germain, un Frère de la Grande Loge de France, compagnon de la Libération, ancien ministre du Président Pompidou avec lequel il a collaboré plusieurs années. Il est en quelque sorte l’un des artisans efficaces de l’installation du téléphone, des télécommunications en France après que d’autres Ministres éminents Monsieur Guéna et Monsieur Gallois aient auparavant oeuvré dans ce sens.
Hubert Germain, nous allons parler de vous, parce que vous êtes franc-maçon de la Grande Loge de France et que vous êtes un personnage assez exceptionnel. Vous êtes un homme d’expérience ; qui êtes-vous Hubert Germain ?
Hubert Germain : D’abord je ne suis pas un être exceptionnel. Je crois qu’il se trouve que les événements ont fait que, venant à ma rencontre, ils m’ont obligé à prendre un certain nombre de positions. J’ai essayé, je dirais ; de gérer les situations auxquelles j’étais confronté, de la meilleure façon possible, c’est-à-dire en conformité avec ma conscience.
B.P. : Votre conscience ne découle-t-elle de votre éducation ?
Vous êtes né dans une famille de militaires, vous avez voyagé dans le monde entier lorsque vous étiez tout jeune. _ Vous aviez 9-12 ans et vous aviez déjà fait le tour du monde. Vous êtes passé d’Hanoi à Damas, vous avez connu des cultures et des civilisations différentes, vous aviez été confronté, déjà, au métissage et à l’autre, à l’étranger.
H.G. : Oui, c’est ce qu’il y eut d’intéressant, je dirais dans ma jeunesse, au regard évidemment des activités de mon père qui pour lui-même étaient extrêmement passionnantes et qu’y étant associé d’une manière indirecte, j’ai pu dès mon plus jeune âge être confronté avec des civilisations différentes. Au terme " civilisations " je préférerais " sociétés ".
S.D : J’imagine que ces voyages que vous avez fait à cette époque-là se faisaient d’une manière différente de celle d’aujourd’hui, ces voyages étaient beaucoup plus longs. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose d’initiatique dans les voyages que vous avez faits ?
H.G. : Vous avez parfaitement raison. J’y réfléchissais. Il est évident que l’on prenait son temps pour voyager. Déjà je dirais dans la préparation d’un certain voyage se révélait un certain parfum. On commençait à rêver vers l’aventure ainsi je suis allé partout dans le monde. Nous savions ce que nous allions rencontrer. Et c’est en réalité, ce que j’appellerai et vous aviez tout à fait raison de le dire, une préparation initiatique. Sans le vouloir, cela s’est révélé plus tard à moi, mais je l’ai compris progressivement. Je suis en effet persuadé que cela a joué un rôle dans ma vie.
S.D. : C’était sûrement prémonitoire quelque part.
B.P. : Ce chemin initiatique est aussi un chemin, j’allais dire, d’opératif pour employer un terme de compagnon bâtisseurs, qui vous a amené à un moment donné à vous révolter, à protester en quelque sorte contre l’environnement, en particulier lors de Munich. Qu’est-il arrivé à ce moment-là ? Quelle fut votre position ?
H.G. : Mes positions étaient très claires, j’ai senti venir très jeune, dès l’âge de treize ans, la poussée du nazisme et je dirai même que j’ai été confronté dès l’âge de treize ans à des rencontres extrêmement intéressantes et formatrices mais extrêmement douloureuses, dans la mesure où des personnages, des personnes de la communauté juive allemande venaient déjà se réfugier à Paris et nous raconter un certain nombre d’horreurs auxquelles nous n’arrivions pas à croire, à cette époque.
On ne criait pas, on avait treize ans, on enregistrait, mais progressivement lorsque la conscience se faisait plus perceptive, il est bien évident qu’à un moment donné venait le temps du jugement avant celui de l’engagement et les événements se précipitant il était évident que nous allions à une confrontation générale surtout devant la dégradation de nos institutions et l’impossibilité des hommes à dominer la situation.
B.P. : En 1940 vous partez pour la Grande-Bretagne et vous rejoignez le Général De Gaulle
H.G. : D’une part, j’étais engagé bien avant et je dirais que les événements de 40 ainsi que la prise de position du Général de Gaulle ont été pour moi bien évidemment des points de rupture et d’engagement instantanés d’autre part.
B.P. : Vous n’étiez pas franc-maçon à l’époque ?
H.G. : Pas du tout, j’avais 18 ans, 19 ans, j’étais loin de penser à la maçonnerie. D’ailleurs ma famille n’était pas du tout maçonnique, pas du tout de cette sensibilité. Je dirais même mieux, elle l’écartait ; elle ne savait pas du tout au fond, ce qu’était la maçonnerie. Elle n’en retenait, en réalité, que les mauvais moments de cette IIIème république qui correspondaient aux événements de Panama, l’affaire Dreyfus etc.
B.P. : Tous les scandales de l’époque qui n’étaient pas d’ailleurs l’apanage uniquement des francs-maçons.
H.G. : Non, c’est l’apanage de la société, il faut arrêter de mettre toujours tout sur le dos de la franc-maçonnerie, quand même c’est trop facile.
S.D. : Cependant par rapport à votre expérience militaire vous nous avez dit hors antenne que vous n’étiez pas fait pour la vie militaire.
H.G. : Pardonnez- moi de vous interrompre. Pas du tout. Pas tellement fait pour la vie politique. Pour la vie militaire, non par tradition, oui j’ai pu vous dire que j’aimais beaucoup l’armée l’institution en elle-même et que parfois que je me disais qu’il fallait être un peu plus prudent, en ce qui concernait peut-être les hommes. C’est vrai partout, mais j’ai toujours eu un grand respect pour l’institution. Et si je m’y suis engagé, je m’y suis engagé profondément et vraiment de toutes mes forces intellectuelles et physiques, dans une arme qui n’était pas vraiment commode, c’était la Légion Etrangère, comme officier et qui plus est dans une discipline était quand même en 1940 assez délicat à mener dans les anti-chars.
B.P. : Donc vous faites les campagnes de Syrie, d’Egypte, vous faites El Alamein en particulier, vous faites Bir Hakeim, l’Italie. Donc vous êtes en quelque sorte un héros. Vous êtes compagnon de la libération mais vous n’aimez pas que l’on dise cela..
H.G. : Nous ne sommes pas des héros. D’ailleurs, qu’est-ce que c’est qu’un héros ? Le mot est galvaudé, je suis un homme et un français, peut-être de qualité moyenne, je ne suis pas du tout un superman mais, confronté aux événements, j’ai essayé de faire du mieux que j’ai pu, c’est tout. Nous ne sommes pas des héros, je n’aime pas beaucoup cela. On fait des héros des espèces d’hommes à part, et il faut dire qu’à l’heure actuelle le terme est tellement galvaudé qu’on prend un héros pour n’importe quoi.
B.P. : Vous êtes un homme debout dirons-nous.
S.D. : Disons que votre vie montre que vous êtes un homme de conviction, je crois que cela est important.
B.P. : La guerre terminée vous êtes aux côtés du Maréchal Koenig, puis à un moment donné vous quittez l’armée et vous rentrez, j’allais dire dans une vie civile normale, dans une grosse société. Puis un jour poursuivant votre chemin, vous entrez en politique ; vous devenez Maire d’un petit village de la province profonde.
H.G. : D’une commune, pas d’un petit village, de la région parisienne, ce n’était pas la campagne profonde, mais tout de même assez éloignée de Paris et je dois dire que c’est la véritable école formatrice pour la préparation des hommes politiques. Pourquoi ? Parce que là on n’est pas dans le domaine des idées on est dans le domaine des réalités. On les a tous les jours. On est amené à les traiter avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de facilité. On a, je dirai, sa sensibilité confrontée à la sensibilité des autres. On peut être écorché, on peut rire avec les autres, on peut pleurer avec les autres, on peut les aider et les soutenir, c’est l’école la plus sensationnelle qui existe.
B.P. : Là encore, vous n’êtes pas franc-maçon. Alors vous poursuivez votre route, en quelque sorte toujours votre chemin initiatique, parce je crois que le chemin initiatique et votre route sociale sont complètement conjoints comme pour beaucoup d’entre nous. Vous poursuivez votre route et vous rentrez petit à petit dans des appareils plus importants. Puis vous êtes appelé à des responsabilités ministérielles. Comment cela s’est-il passé ?
H.G. : Il était évident que de par mes engagements précédents, l’arrivée aux affaires du Général De Gaulle faisait qu’il rassemblait autour de lui des équipes avec lesquelles il avait l’habitude de servir. Et Pierre Mesmer fit appel à moi pour appartenir à son cabinet pendant les années 60, 61, 62 puis finalement en 62 je me suis présenté à la députation à Paris puis j’ai été élu député plusieurs fois de suite.
Et puis en 1972, Georges Pompidou formait à ce moment-là un nouveau gouvernement, après le départ du Président Jacques Chaban-Delmas et j’ai été appelé au gouvernement, c’est comme cela que j’ai assumé des fonctions ministérielles.
B.P. : Vous n’êtes toujours pas franc-maçon. Vous entrez en maçonnerie d’après ce que nous nous sommes dits tout à l’heure en 1975. Comment cela ce passe-t-il et pourquoi vous êtes entré en Franc-Maçonnerie ?
H.G. : Je suis rentré en maçonnerie en 1975, après que j’ai marqué un temps de pose dans la vie politique. En réalité amené à réfléchir et à voir ce qu’étaient les relations entre les hommes politiques, les plans qui se formaient avec des barrières infranchissables qui faisaient qu’à l’intérieur on était bien qu’à l’extérieur c’était mauvais et puis qui interdisait un dialogue convenable entre gens qui étaient pourtant de qualité intellectuelle et morale vraiment remarquable. Ce que j’appellerai peut-être les *** internes qui prenaient parfois des aspects extrêmement désagréables m’ont suscité à rechercher des lieux où l’on puisse communiquer et échanger sans être obligés, je dirai de s’écraser les uns les autres.
B.P. : Alors vous rentrez en maçonnerie, vous êtes catholique d’origine, il y avait-il incompatibilité dans votre esprit avec cette appartenance et ces convictions ?
H.G. : J’ai toujours été un élément qui agissait toujours en flanc-garde. Oui j’étais pénétré, ma foi était solide en moi, mais j’ai toujours été quelque peu gêné à considérer que la vérité était uniquement, qu’elle pouvait être ailleurs quand je voyais les hommes de qualité, les hommes de foi qui pouvaient s’exprimer à l’extérieur, cela me posait problème. Et j’ai eu envie de les rencontrer non pas de les convaincre ou d’être convaincu parce qu’à chacun sa foi, à chacun sa direction, à chacun de respecter l’autre. Et je cherchais un lieu où je puisse justement échanger avec eux, me nourrir des différences qui pouvaient exister et je dirai progresser dans les voies de la Vérité.
B.P. : Donc vous êtes allé à la rencontre de la délibération c’est-à-dire de l’écoute et du dialogue avec les autres.
S.D. : Oui, justement sur l’histoire du dialogue, je pense comme vous l’avez dit très justement, il y a eu chez vous une inter-action entre votre foi chrétienne et la maçonnerie. Mais justement cette inter-action, c’est certainement produite par le biais de cette éthique de la parole que l’on rencontre en maçonnerie. Je veux dire que l’on prend la parole de manière particulière. Est-ce que ces échanges par la parole où l’on écoute très profondément les autres qui vous ont aidé dans votre démarche, pouvez-vous nous parler de l’éthique de la parole maçonnique ?
H.G. : Nous sommes amenés, en maçonnerie, à respecter l’autre dans son exposé, dans sa parole, finalement dans sa personne en réalité et si nous sommes appelés à le faire c’est que la maçonnerie n’a jamais été et ne serra jamais une religion, ni une religion parallèle, ni une religion de substitution. Nous sommes un " centre d’union ". A partir du moment où la loge est le centre de l’union nous nous devons de nous écouter les uns les autres, nous nous devons de nous respecter et je dirai que nous ne pouvons pas sortir de nos conversations en établissant je dirai des conclusions qui fixeraient la vérité. Ce serait faux. Nous sommes en recherche permanente, ce qui nous différencie totalement de croyants, mais cela n’enlève rien à la pratique que je peux avoir moi-même d’une croyance qui me serait personnelle.
B.P. : Sur un autre plan, Hubert Germain, jeudi dernier j’étais à Sens dans une radio locale et lors d’un " micro trottoir " les appréciations du public interrogé faisaient penser qu’il avait l’impression que la maçonnerie serait en fait un rassemblement de gens importants, de notables. Vous êtes en quelque sorte un notable. Qu’est-ce que vous avez rencontré en loge ? Est-ce que cette vision est juste ou est-elle à nuancer ?
H.G. : Non, d’abord je ferai un reproche à la maçonnerie c’est qu’elle ne s’exprime pas suffisamment vis-à-vis de l’extérieur ce qui permettrait de rectifier pas mal de choses. Je reviendrai peut-être dans un instant si vous voulez que l’on en parle. Notables non, je ne me considère pas comme un notable j’ai horreur de cette expression personnellement, mais j’ai connu des frères qui venaient d’origine extrêmement modeste de formation et qui nous ont apporté à travers leur bon sens et à travers leur volonté de progression, je dirai des choses étonnantes en loge.
B.P. : Voilà donc une idée qui maintenant est peut-être plus juste dans l’esprit de nos auditeurs.
S.D. : Je trouve qu’il est important de souligner ce qui vient d’être dit, c’est vrai qu’en loge, il n’y a absolument aucune différence entre chacun des constituants et je pense que c’est cette richesse des différences qui nous fait progresser.
B.P. : J’aimerai vous poser une question sur le secret. Y a-t-il un secret en maçonnerie ?
H.G. : Cela c’est la question, pardonnez-moi, c’est un peu la question générale.
Je dirai qu’il y a deux secrets en maçonnerie. Il y a d’abord ce que j’appellerai le secret du trou de la serrure, c’est-à-dire ce que tous les profanes tous les gens de l’extérieur souhaiteraient savoir ce qui s’y passe. _ Ce qui s’y passe ce n’est pas difficile, il y a des tas de bouquins écrits qui pourraient éclairer la pensée des uns et des autres. Nous avons bien sûr dans nos relations une certaine confidentialité. Il faut que nous puissions nous réunir tranquillement.
Et puis il y a un autre secret qui est intransmissible qui est celui de l’initiation. C’est-à-dire que l’évolution d’un être lui appartient. D’un frère à l’autre ce secret n’est pas transmissible. C’est une expérience personnelle.
B.P. : Merci Hubert Germain pour ce témoignage très personnel, merci Serge Dekramer .
Au mois de juillet, nous aurons vraisemblablement l’occasion de faire le compte rendu collectif du colloque du 19 mai qui s’est tenu au Plais des Congrès : " La dignité humaine, un droit inaliénable " qui a réuni près de 4000 personnes autour des cinq principales obédiences françaises, sous la maîtrise d’oeuvre de la Grande Loge de France.







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