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Emission du mois de Janvier 1999

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Voeux du Grand Maître de la Grande Loge de France - Jean-Claude Bousquet

Bernard PLATON  : Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bonjour. Tout d’abord, en mon nom personnel, je vous souhaite les meilleurs vœux qu’il soit possible et pour l’Obédience à laquelle j’appartiens, j’ai invité son Grand Maître, Jean-Claude Bousquet, à vous les formuler lui-même et au cours de notre entretien de vous faire mieux connaître la Grande Loge de France. Jean-Claude Bousquet, vous avez la parole.

Jean-Claude BOUSQUET : Je vous remercie. Les vœux que je forme en ce début d’année 1999 s’adressent, bien entendu, aux membres de la Grande Loge de France ainsi qu’aux francs-maçons et francs-maçonnes de toutes les autres Obédiences.
Mais bien au-delà, ils s’adressent également à tous nos frères et sœurs en Humanité. Et je crois que c’est la meilleure des réponses que nous puissions apporter à ceux qui veulent considérer la Franc-Maçonnerie comme une société secrète, comme une sorte de clan fermé. Il faut leur dire qu’en réalité notre Fraternité est une Fraternité symbolique et qui sous-entend la très grande Fraternité qui doit unir les hommes et les femmes qui composent l’humanité et cela afin de revenir ainsi à l’unité primordiale. Et c’est donc, dans cette perspective, que c’est à tous, à tous nos frères et à toutes nos sœurs en Humanité, je le répète, que je présente des vœux très sincères et très chaleureux pour l’année nouvelle.

B.P. : Merci de ces souhaits très universels, en quelque sorte. Lorsque vous êtes venu en novembre, à notre invitation, suite à votre récente élection, vous nous avez déjà donné les caractéristiques générales de la Grande Loge de France, sa sensibilité, nous allons tenter, aujourd’hui, d’aller un peu plus loin. D’aucuns disent dans les milieux maçonniques, dans les milieux d’historiens, en particulier, que la Franc-Maçonnerie est répartie, je dirais, en deux clans. Je n’ai pas dit divisée en deux familles : la famille libérale, adogmatique, l’autre, à contrario, étant celle qui est dogmatique, dite régulière. D’autres encore partagent nos maisons en trois parties : l’adogmatique libérale, comme précédemment, puis la spiritualiste irrégulière mais déiste et puis ensuite la régulière théiste. Comment se situe la Grande Loge de France, dans ce paysage un peu clivé ?

J.-C. B. : Très clivé en effet. Je répondrais, tout d’abord, que la Franc-Maçonnerie dans son esprit n’est pas très favorable à ces divisions. Nous avons pour idéal de rassembler ce qui est épars et par conséquent tout en respectant les sensibilités que vous évoquiez à l’instant et en disant même qu’une certaine diversité est souhaitable, car il ne faut jamais confondre uniformité et universalité, je pense qu’il faut essayer de revenir à l’essentiel et l’essentiel, je dirais que c’est l’humanisme. Quand on parle de Franc-Maçonnerie, on a presque toujours à l’esprit ce mot d’humanisme. Seulement, il faut encore s’entendre sur ce que l’on appelle humanisme, car il y en a eu beaucoup : il y a eu l’humanisme de la Renaissance, il y a eu l’humanisme de la philosophie des Lumières et il y a eu au XXème siècle des humanismes qui, malheureusement, ont échoué et ont laissé des traces assez douloureuses en nos souvenirs. Par conséquent, je crois que ce qui nous caractérise, nous francs-maçons de la Grande Loge de France, c’est que nous considérons que l’humanisme rencontre vite ses limites lorsqu’il n’est pas vivifié par une spiritualité. Et même, on pourrait dire qu’il se contredit, car comment placer l’homme et les valeurs humaines au-dessus de toutes les autres, ce qui est la définition même de l’humanisme, tout en amputant cet homme d’une exigence d’élévation, de transcendance, si l’on veut, qui précisément le distingue de tous les autres êtres vivants. Par conséquent pour nous il existe un binôme humanisme et spiritualité qui sont inséparables l’un de l’autre, et notre humanisme n’a de valeur que lorsqu’il est inspiré et vivifié par une spiritualité. Voilà ce qui caractérise notre démarche et il en résulte ce que l’on peut appeler l’aspect initiatique de la Maçonnerie. Mais il faut s’entendre sur ce mot initiatique qui n’est probablement pas toujours bien compris du grand public car cela peut évoquer des rites ancestraux un peu mystérieux, un peu dépassés, peut-être, aux yeux de certains, les fameux rites de passage que connaissent bien les sociologues. Pour aller à l’essentiel, je dirais que démarche initiatique, cela veut dire pour nous que l’action sur l’homme passe avant l’action sur la société. Et c’est une formule qui n’est pas du tout anodine, car si l’on y réfléchit bien, on voit qu’elle nous situe à l’inverse de la démarche politique. Je dis bien à l’inverse et non pas à l’opposé car il ne faut voir en mon propos aucune attaque à l’égard de la politique. Nous savons bien qu’en démocratie les partis politiques sont absolument indispensables. Mais simplement il faut dire que notre démarche est différente car la démarche politique consiste au contraire à agir directement sur la société afin qu’elle s’avère ensuite plus favorable à l’homme. Nous nous considérons que le progrès doit commencer par l’homme et qu’il faut inciter l’homme à se construire. Je ne dis pas il faut construire l’homme car ce serait une démarche qui pourrait très vite devenir dogmatique précisément mais inciter chacun à se construire, à retrouver la personnalité, la vérité qui est en lui. C’est à partir de là que cet homme ressourcé dans sa citoyenneté pourra se rendre dans la société et agir dans la société. Voilà ce que nous pouvons appeler une démarche initiatique et je pense que c’est ce qui fait effectivement l’originalité de notre démarche.

B.P. : Permettez-moi d’insister. D’aucuns ne pourraient-ils pas dire que notre démarche est en fait proche d’une démarche religieuse et peut-être à la suite des émissions que nous venons d’animer sur l’appartenance à la Maçonnerie d’une part et à des courants religieux tels que le christianisme catholique, réformé, protestant, juif et musulman le mois dernier, les auditeurs pourraient avoir une approche très ambiguë de notre manière de faire ?

J.-C. B. : Alors je répondrais un peu de la même façon que pour la politique en disant que nous respectons totalement la démarche religieuse mais que nous devons distinguer la nôtre qui est différente. On pourrait, d’ailleurs, situer la question sur de multiples points mais j’en choisirais deux si vous le voulez en disant d’abord que notre démarche est ésotérique, un mot qui peut, là encore, paraître mystérieux mais je crois qu’il s’agit d’une réalité très simple. Une démarche est exotérique, et c’est le cas de la démarche religieuse, lorsqu’elle s’appuie sur un message clair immédiatement accessible à tous et qui, donc par conséquent, va produire par révélation une vérité identique pour tous. Alors qu’une démarche est ésotérique, lorsqu’au contraire, elle postule l’absence d’un message directement accessible à tous et par conséquent impose à chacun sa recherche personnelle, une recherche personnelle qui le conduira à une vérité personnelle qui ne sera pas forcément celle d’autres personnes bien que celle des autres soit évidemment également respectable. Voilà ce qui caractérise la démarche ésotérique et là il y a donc une différence très nette avec la démarche religieuse. Et puis je me placerais à un deuxième point de vue, celui du sacré, car il est vrai qu’il existe un sacré religieux et un sacré maçonnique mais ils sont différents parce que le sacré religieux est un rapport à Dieu alors que le sacré maçonnique est un rapport au monde, c’est une certaine façon de considérer le monde. Mais je dirais qu’alors il y a encore une distinction à faire entre le sacré maçonnique et ce que j’appellerais le secret de superstition qui consiste à séparer des objets, à créer des tabous. Pour nous, au contraire, le sacré ce n’est pas une question de domaine mais plutôt une question de regard. Je veux dire par là qu’il n’y a pas un domaine du sacré et un domaine du profane mais que tout élément considéré d’une certaine façon peut entrer dans le domaine de la sacralité. Le sacré est plus dans le regard du sujet que dans la nature de l’objet. Je crois qu’il y a là la meilleure réponse que l’on puisse faire à ce que le sociologue Max Weber avait excellemment appelé "le désenchantement du monde", en entendant par là au sens premier, au sens étymologique, le fait qu’un monde ne soit plus habité par le chant, ne soit plus éclairé par le sens, ne soit plus habité par l’esprit. Effectivement, il y a là pour nous une certaine façon de rétablir la sacralité du monde et ainsi de redonner sens au monde.

B.P. : Je crois que toutes ces explications vont donner soif à nos auditeurs d’en connaître plus sur la Grande Loge de France. Nous ne sommes pas arrivés au terme de notre émission. Néanmoins je pense qu’il faut la cesser, car je dois vous dire que pour connaître mieux la Grande Loge de France, elle organise dans ses établissements, 8 rue Puteaux à Paris 17ème, des conférences ouvertes au public qui sont les Conférences Condorcet-Brossolette et que la prochaine aura lieu le samedi 16 janvier à 15h00, donc samedi prochain et qu’une autre suivra le samedi 20 février à 15h00 et une autre le 17 avril. La première, le 16 janvier, aura pour titre "Le Franc-Maçon face aux Droits de l’Homme", le samedi 20 février "L’Homme a-t-il des devoirs ?", et le samedi 17 avril "Initiation et Humanisme", un des thèmes que vous avez, déjà, développé abondamment. Je rappellerais, aussi, que l’échange que vous venez d’entendre, passera aussi dans Points de Vue Initiatiques, revue de la Grande Loge de France, et sur notre site Internet qui est ouvert à tous et dont je rappelle l’adresse www.gldf.org, qu’il est possible dans ce site Internet d’accéder à un forum régulé, dirais-je, qui d’ailleurs débat des thèmes que nous développons lors de nos émissions radio et nous aurons leplaisir de tenter d’y répondre, de répondre aux questions que vous voudrez bien nous y poser. Merci aux internautes qui nous contactent et qui font vivre ce site avec bonheur.
Jean-Claude Bousquet, Grand Maître de la Grande Loge de France, je vous remercie.
Je donne rendez-vous aux auditeurs pour notre prochaine émission en février où nous aurons pour thème quelque chose de complètement différent.

J.-C. B. : Merci à vous.

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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