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Emission du mois de Janvier 1997

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Parole - Altérité - Liberté (II)

Le texte de cette émission aussi bien que celui de décembre 1996 est la transcription d’entretiens enregistrés en direct. Nous en avons gardé les éventuelles imperfections de langage afin d’en conserver la spontanéité.

Bernard Platon : Lors de notre dernière émission de décembre, nous nous étions convenus après le dialogue que nous avons tenu à deux d’entre nous de le continuer sur le thème ?Parole - Altérité et Liberté ?. La dernière fois d’une façon très succincte et rapide, car le temps qui nous est imparti est court, nous avons traité de ?Parole créative et éthique ? avec la vision libre, l’expression libre de deux frères de la Grande Loge de France.
Aujourd’hui, nous allons devoir traiter de ?Parole et Altérité ? et ?Parole et Liberté ?.
La loge est la représentation inspirée, comme vous me l’évoquiez avant cette émission, du temple de Salomon en référence au livre de la Loi Sacrée dont nous parlions la dernière fois, la Bible, symbolisant elle-même la cosmogonie commune aux trois monothéismes. En effet la maçonnerie est d’origine judéo-chrétienne ; c’est un fait historique.

Serge Dekramer : Tout à fait. Cette représentation inspirée du Temple de Salomon me paraît extrêmement importante car on assiste à une évolution de la Lumière et la Lumière c’est un petit peu la parole. C’est à dire que sur les parvis du temple nous avons la lumière du jour et quand nous rentrons dans le temple il s’agit de la lumière des bougies, la lumière des hommes si vous voulez. Et ensuite dans le Saint des Saints, c’est la lumière principielle, la lumière divine symbolisée par la parole.
Or cette parole dont nous avons parlé tout à l’heure est le symbole même de l’altérité. L’altérité pour le maçon est un point essentiel. Il est évident que si j’existe, c’est par l’autre. C’est parce que j’accepte totalement l’autre, c’est parce que je peux recevoir de lui une image de moi-même. Si vous voulez, c’est donc une espèce d’interaction entre l’autre et moi qui fait que j’existe.

B.P. : Alors, d’une certaine manière la loge est une espèce d’endroit idéal où en fait, comme nous le disions lors de notre précédente émission, nous nous enrichissons de nos mutuelles différences de quelque race que nous soyons, de quelque religion, de quelque conviction philosophique ou politique que nous ayons. Nous nous enrichissons donc de ces différences que nous vivons. Nous existons grâce à l’existence des autres, voire grâce à leurs divergences.

S.D. : Vous savez le verbe connaître l’autre, en français, (d’ailleurs il s’agit de la même chose dans les langues sémitiques), a le même sens que aimer. Lorsqu’Adam et Eve dans la Bible se connaissent pour la première fois et vont enfanter, le terme hébreu c’est connaître, je connais l’autre. Alors cette connaissance de l’autre, cette acceptation totale de l’autre, cette tolérance nous pourrions dire, tout en sachant que la tolérance a ses propres limites - il y a actuellement des choses qui ne sont pas tolérables.

B.P. : Oui, je crois qu’actuellement la tolérance ce n’est pas accepter l’intolérable. Le monde actuel montre à l’évidence - aussi les maçons en particulier à tous les hommes de bonne volonté, de bonne nature, de bonne pensée - qu’ils doivent lutter contre tous les intégrismes de quelque sorte que ce soit.

S.D. : Tout à fait, il est difficile de tolérer, d’accepter, celui qui précisément ne me reconnaît pas, ne nous reconnaît pas, ou celui qui ne reconnaît pas ma dignité. C’est une reconnaissance de dignité en fait dont il est question.

B.P. : Alors, ?Parole - Altérité ?. L’autre, le voisin, le prochain, tout cela c’est parfait, mais alors que fait la maçonnerie en tant qu’institution, que doit-elle faire par rapport au monde de l’extérieur ? Car quand on parle des autres nos frères, nos frères les maçons mais aussi tous nos frères les hommes, que faisons-nous pour eux ? Et que peut exprimer la maçonnerie à ce sujet ?

S.D. : C’est une grande question. Il est évident que la maçonnerie agit sur le monde extérieur par le biais de beaucoup d’associations caritatives, d’aide ou autres, mais je crois que le plus important c’est de prendre conscience que la maçonnerie, dans le rapport avec l’autre, met en marche un mode de pensée très particulier. A savoir qu’il est peut-être plus difficile de prendre conscience et entre guillemets ?d’aimer ? au sens où nous l’avons dit tout à l’heure le ?prochain ?, c’est à dire celui qui est tout proche ; c’est plus difficile d’aimer celui qui est proche que celui qui est loin. Celui qui est loin on peut l’aimer, on peut dire, ?oui je suis très sensibilisé par les enfants du Biafra ? ou autres ... c’est très important. Mais aider, aimer celui qui est à côté de nous, ça c’est peut-être le plus difficile. Et ça, c’est peut-être un des points essentiels du travail, de la quête du maçon en loge : apprendre à aimer celui qui nous est proche. Ce qui ne veut pas dire que le rapport avec l’autre lointain n’existe pas, au contraire.

B.P. : Cela veut dire en d’autres termes que d’une certaine manière cela peut être considéré comme une école de la démocratie.

S.D. : Je pense, oui. Cela paraît évident.

B.P. : Moi j’ai l’impression aussi, que la maçonnerie, ne le pensez-vous pas, que la maçonnerie en particulier la Grande Loge de France, par la pratique des rites que nous avons évoqués, non pas aujourd’hui mais dans notre précédente émission, évite aux gens de faire une espèce d’amalgame. Je dirais d’une certaine manière que la maçonnerie est peut-être, dans ce monde égotique, starmaniaque, une école. Une école non pas de pensée comme on a malheureusement souvent l’occasion de le dire, mais une école à penser, une école à choisir, une école à faire la part des choses entre les deux cerveaux que nous possédons d’une manière claire, un cerveau analogique et intuitif et un cerveau logique et rationnel, de faire la juste part des choses. De traiter et de trouver la juste mesure des choses bien entendu dans notre monde tout à fait personnel à titre individuel et ainsi d’avoir une totale liberté de jugement, d’appréciation.

S.D. : Je crois que cette manière de penser, si vous voulez, est concrétisée dans le travail en loge par, on l’a dit, la parole qui circule librement. Mais je voudrais quand même aussi, mettre en évidence cette extraordinaire éthique du débat en loge qui permet à chacun - là il s’agit du rapport avec l’autre encore une fois - qui permet à chacun de s’exprimer librement sans être jugé par ses frères, ni être interrompu. C’est ainsi que le maçon précisément parce qu’il a été, non seulement écouté, mais entendu, le maçon arrive à faire un retour sur sa propre parole et partant il arrive, dans le secret de son intimité, à se rectifier éventuellement, c’est à dire à se rendre compte qu’il s’est trompé dans l’échange qu’il a avec son frère.

B.P. : En d’autres termes, c’est constituer une sorte d’espace de liberté, de spiritualité, une sorte de conscience collective dans un moment donné, dans un espace donné, dans un espace de temps. De manière un peu plus ésotérique, de constituer une sorte d’espace de spiritualité, comme je viens de le dire, donc de sacraliser le temps et l’espace.

S.D. : Tout à fait, c’est à dire de séparer le temps quotidien d’un temps différent, temps profane / temps sacré, un temps différent où le maçon s’est débarrassé de tout ce qui peut l’inhiber, de tout ce qui peut l’empêcher de s’exprimer, disons simplement qu’il a laissé ses métaux à la porte du temple. Les métaux c’est ce qui alourdit l’homme, c’est ce qui le rend pesant, ce qui le densifie. Et cela me fait penser beaucoup à l’acteur de théâtre, qui précisément, dans son rapport avec l’autre dans son partenaire, agit en ayant enlevé toutes les inhibitions par définition qui l’empêchent de s’exprimer donc dans un rapport vrai, authentique, sans aucune arrière pensée, puisqu’il interprète quelqu’un d’autre. J’ai l’impression que c’est un petit peu cette notion de temps et d’espace sacré qu’est le théâtre que l’on peut retrouver quelque part en loge.

B.P. : Donc la méthode maçonnique est une sorte de catalyseur en quelque sorte, catalyseur extraordinaire qui permet de passer d’un état dans l’autre. Lors de nos entretiens, vous avez évoqué la Lumière en particulier. Nous sommes passés peut-être à côté de son expression scientifique où l’on dit qu’elle est à la fois corpusculaire et ondulatoire, en fait de phénomène univoque apparemment à nos sens et qui, en fait, s’exprime de manière complètement différente, par les ondes qu’elle propage et par le corpuscule qu’elle représente. Cela fait peut-être partie du phénomène de la connaissance de soi, de la connaissance de l’individu que nous sommes, en fait de notre personne irremplaçable. Peut-être qu’en maçonnerie, en toute liberté, puisque c’est un peu un des sujets que nous évoquons actuellement : ?Parole et Liberté ?, dans sa totale liberté, dans sa totale égalité avec l’autre, c’est à dire avec sa propre différence, (les uns sont intelligents, les autres le sont moins, les uns parlant mieux, les autres parlant moins bien), on apprend en tout cas à exprimer la pensée profonde que nous pouvons avoir et ainsi la méthode maçonnique nous permet d’avancer. Non pas de devenir meilleur en tant que tel car nous sommes les mêmes en sortant de maçonnerie ... Lorsque nous arrivons aux moments véritables de notre vie, nous ne sommes pas différents. Nous avons tout simplement été au plus profond de ce que nous pouvons exprimer et c’est peut-être là l’un des résultats que tous les francs-maçons obtiennent. On a l’habitude de dire que les francs-maçons réussissent dans la vie. S’il est vrai que certains rentrent en maçonnerie pour s’y faire des relations, en tout cas nous leur disons lorsque ceux-là rentrent que ?si tu cherches à chercher le pouvoir ?, en quelque sorte, ?tu dois t’en aller d’ici, tu ne le trouveras pas ?, par contre ce que nous pouvons dire d’une manière tout à fait claire, c’est que les francs-maçons sont habitués à beaucoup travailler et qu’après une journée harassante de travail, ils sont capables, encore et encore, de travailler.

S.D. : Ce que je voudrais ajouter, c’est que, si je prends un exemple, c’est souvent en parlant de soi-même que l’on peut exprimer le mieux les choses. Moi, je suis rentré en maçonnerie à un moment de ma vie, plus de la moitié de ma vie, où j’étais en recherche personnelle, enfin en quête personnelle assez importante, et mon entrée en maçonnerie a décuplé ma force de travail, ma force de recherche. Par exemple, je me suis inscrit à la Sorbonne parce que j’avais envie de travailler un peu sur les sciences des religions de manière plus approfondie parce que cela m’intéressait. Autrement dit, cela a décuplé en moi une force de travail.

B.P. : Je crois que nous arrivons au terme de notre émission. Cet échange, personnel comme vous avez pu le remarquer, j’espère vivant en tout cas, nous en aurons les résultats quand nous vous écouterons ...

 

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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