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Emission de Février 2006

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Dialogue avec Guy Piau, Ancien Grand Maître de la Grande Loge de France

Invité : Guy Piau

Au micro : Marc Henry, Grande Loge de France.
A mes côtés Guy Gentil.
Nous recevons aujourd’hui Guy Piau, Ancien Grand Maître de la Grande Loge de France.
Merci d’avoir répondu à notre invitation. Nous allons parler ensemble d’un ouvrage que vous avez écrit qui s’intitule « Tradition Alchimique et Tradition Maçonnique ».

Marc Henry  : Pour nos auditeurs Maçons le lien se fait presque immédiatement mais pour ceux qui ne le seraient pas et je pense que c’est la majorité, qu’est-ce que l’alchimie vient faire dans cet art de bâtir qui, pour tout le monde, représente la Franc-maçonnerie ?

Guy Piau  : Bonjour à tous. Merci de me recevoir aujourd’hui. L’alchimie, c’est une science traditionnelle qui a été mise de côté depuis quelques décennies, à partir du moment où il y a eu une rupture entre la méthode de travaux de l’alchimie et puis la science.
Il n’empêche que l’alchimie n’est pas seulement que de la chimie ; c’est également une philosophie. C’est une philosophie qui se rattache aux grandes traditions du bassin méditerranéen et qui va chercher son symbolisme et son contenu dans les grandes traditions que ce soit celles de l’Égypte, de la Grèce antique et de Rome ensuite.
Le lien avec la Franc-maçonnerie et plus particulièrement avec le Rite Écossais Ancien et Accepté - qui est le rite pratiqué au sein des Loges de la Grande Loge de France - est au niveau justement de ce symbolisme.
L’Alchimie est arrivée en occident vers l’an 1100-1200. Ce sont en fait les arabes, qui ont à la suite des conquêtes, dans tous les pays du Moyen Orient, qui ont récupéré la science alchimique qui était pratiquée autrefois en Grèce, en Égypte.
Ce sont les arabes qui ont transmis l’alchimie, non pas aux croisés en tant que chevaliers mais aux personnes qui accompagnaient les croisés et qui ont été les constructeurs des différents édifices militaires qui ont jalonné le parcours de ces croisés, que ce soit le krak des Chevaliers, que ce soit Saint-Jean-d’Acre. Ce sont eux qui ont ramené l’alchimie en Occident. Il y a un lien tout à fait important et clair entre les constructeurs du Moyen-âge qui ont construit nos grandes cathédrales et l’alchimie. Par conséquent, c’est à partir de ce lien là que cette pensée alchimique s’est propagée d’abord au niveau des maçons opératifs et puis vers la maçonnerie moderne.

M.H.  : Vous dites au niveau des Maçons opératifs. Il y a d’ailleurs à Notre Dame, je crois dans le portail central, me semble-t-il, un certain nombre de représentations de l’œuvre alchimique !
G.P.  : Oui. Non seulement le portail central de Notre-Dame et ce que l’on appelle le portail qui est tourné vers l’Ouest. Il comporte trois parties :
le portail de la Vierge d’un côté,
le portail du testament, du Jugement dernier au centre
et le portail de sainte Anne sur la gauche
sont des portails qui ont également une dénomination alchimique.
Le portail central est considéré comme le portail de l’alchimie. Les décorations qui sont sur les linteaux peuvent être interprétées.
Je viens moi-même de préparer un ouvrage, avec un grand nombre de photographies, qui est une interprétation alchimique de ce grand portail de
Notre-Dame de Paris.

M.H.  : Une question un peu plus personnelle Guy Piau. D’après votre 4e de couverture, on a l’impression que cet attrait pour l’alchimie vous est venu très jeune, comment s’est produit la rencontre ?
G.P.  : La rencontre s’est produite à l’époque des années soixante. A cette époque j’ai rencontré un personnage assez étonnant - qui paraissait de prime abord tout à fait commun - et avec lequel j’ai sympathisé dans le cadre des activités que j’exerçais sur le plan profane et qui m’a mis sur cette voie en me faisant la leçon d’une alchimie qui était d’abord une philosophie.
A partir de là je me suis intéressé à l’alchimie et surtout aux ouvrages alchimiques en considérant que ce qu’il fallait retenir de ces ouvrages c’était essentiellement le message symbolique.

M.H.  : En quoi cette science que l’on pourrait qualifier de moyenâgeuse est-elle encore à l’ordre du jour aujourd’hui dans notre XXIe siècle ?
G.P.  : Je pense personnellement qu’elle est à l’ordre du jour dans la mesure où cette science que l’on peut appeler, comme vous venez de le dire moyenâgeuse, fait le lien entre la tradition des origines et la quête que toute personne peut avoir de nos jours en matière de spiritualité. En partant du fait que la spiritualité est un ensemble d’états de réflexion qui peut être de différentes natures : religieuse, métaphysique mais également philosophique.
Le message de spiritualité qui est transmis par l’alchimie est un message philosophique.
C’est un message dans lequel l’essentiel du travail se fait sur la personne et non sur les autres personnes.

Guy Gentil  : Précisément, Guy Piau, pour les auditeurs qui nous écoutent en cette matinée dominicale, comment peuvent-ils s’approprier pour leur construction, puisque nous parlons de construction depuis le début de notre entretien, cette alchimie, telle qu’elle peut aujourd’hui se découvrir pour faire la jonction entre cette ouverture spirituelle et les nécessités humanistes qui sont plus fortes que jamais ?
G.P.  : En fait, l’alchimie peut apporter à la personne qui s’y intéresse un message d’une tradition qui est celle des origines et qui s’est perpétuée tout au long des siècles au niveau des sociétés humaines.
C’est un message qui transmet, à savoir qu’il n’y a pas de différence entre les différentes traditions. Il n’y a que des différences de mots, il n’y a pas de différence d’Essence.
L’alchimie, en quelque sorte, réalise un facteur de réunion entre les différentes communautés de pensée.

G.G.  : Aujourd’hui, comment recommanderiez-vous à nos auditeurs de s’approprier cette capacité de l’alchimie pour construire l’individu ?
G.P.  : En venant à la Grande Loge de France. Pour intégrer l’alchimie aujourd’hui, le message que je peux faire passer personnellement, c’est que je n’ai pu m’approprier l’alchimie que dans la mesure où j’ai ressenti à un moment donné la communion de pensée entre l’alchimie et le Rite Écossais Ancien et Accepté.
Le vecteur de passage pour quelqu’un qui est profane, aussi bien dans le domaine maçonnique que dans le domaine alchimique, c’est d’aller vers la maçonnerie pour, au sein de la maçonnerie, aller plus loin au niveau de la connaissance des différentes traditions.
L’alchimie peut être pour certains ce que la kabbale peut être pour d’autres. Il n’y a pas de différence entre une tradition comme la kabbale et une tradition comme l’alchimie. Il faut redonner à l’alchimie sa vraie place au niveau des traditions.
Cela nous ne pouvons le retrouver dans une société comme la nôtre qu’à partir d’un travail en commun dans une société comme la Grande Loge de France.

M.H.  : En fait le lien entre l’initiation et l’alchimie c’est l’idée de transformation !
G.P.  : Totalement de transformation. L’alchimie fait murir le métal, c’est un art du feu mais c’est aussi un art d’amour. C’est-à-dire la transformation de soi-même dans ses profondeurs, de manière à aller vers un niveau de conscience supérieur. Et ce niveau de conscience supérieur, on peut le traduire sur le plan pratique par la mise en œuvre d’une intelligence de tolérance et d’une force d’égalité avec les autres.

M.H.  : Comment expliqueriez-vous à nos auditeurs le lien entre les différents degrés de la Maçonnerie, on va parler des trois premiers puisque votre ouvrage s’y réfère et qu’en Grande Loge de France nous travaillons sur les degrés d’Apprenti, de Compagnon et de Maître et les différentes phases de l’œuvre...
G.P.  : Tout à fait. C’est-à-dire que le Rite Écossais est constitué d’un certain nombre de degrés, on peut dire qu’il y en a 33, cela se trouve dans tous les ouvrages qui en traitent.
Dans ces 33 degrés, se répartissent un certain nombre de classes et ces classes on peut les mettre en correspondance avec les différents régimes de transformation qui sont nommés par l’alchimie.
Lorsque nous sommes dans les deux premiers degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté, c’est-à-dire les degrés qui correspondent aux grades d’Apprenti et de Compagnon, on est au niveau de ce que l’on peut appeler la préparation de la matière au niveau de l’alchimie. La préparation de la matière c’est en fait à partir de la matière brute et en Maçonnerie nous parlons de pierre brute, en alchimie on parle de matière première ou de materia prima, c’est exactement la même chose on est au niveau de la préparation de la matière.
Puis, on arrive à ce qu’en Alchimie nous nommons l’œuvre au noir, c’est une œuvre de purification et de perfectionnement ou de perfection et cela correspond aux différents degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté qui vont du 3e degré au 11e degré de ce Rite.
Ensuite l’Alchimie fait ce que l’on appelle la sublimation c’est-à-dire l’œuvre au blanc.
Il y a ensuite l’œuvre au rouge qui est l’œuvre de la réalisation c’est-à-dire l’œuvre de la pureté et qui correspond aux degrés supérieurs du Rite, au niveau du 18e degré.

M.H.  : Autrement dit, si je comprends bien, lorsque l’on atteint le 18e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté on a fini !
G.P.  : On n’a pas du tout fini. Justement, comme en Alchimie, on est dans un système de cycle et pour arriver vers la perfection suprême il faut recommencer un certain nombre de fois ces cycles même au Rite Écossais Ancien et Accepté après le 18e degré il y a encore un certain travail à faire pour aller plus loin.

M.H.  : Nous ne l’ignorons pas mais je voulais vous l’entendre dire. En fait, c’est un travail de reconstruction permanente...
G.P.  : C’est un travail de construction et de reconstruction. On pourrait dire que c’est un travail de renaissance permanent, de renaissance en spiritualité, c’est-à-dire en élévation de sa spiritualité et l’élévation suprême de la spiritualité c’est d’arriver à l’état de sagesse et de sérénité. Ce que les alchimistes appellent l’état de clairvoyance, avant d’arriver au dernier état qui sera celui de la transcendance mais cet état-là c’est celui qui permet de passer de l’autre côté du miroir.

M.H.  : Nous n’en sommes pas encore là. Et à voir l’état du monde contemporain nous n’en sommes pas là non plus.
G.P.  : Par contre le monde contemporain a besoin de spiritualité. On se rend compte, lorsque l’on voyage, qu’il y a de nombreux appels à la spiritualité dont les réponses ne sont pas forcément de véritables réponses de spiritualité. Il me paraît que nous Francs-maçons nous pouvons être un vecteur fort pour aller vers une véritable spiritualité, c’est-à-dire une spiritualité sans dogme, une spiritualité sans illusion et une spiritualité qui ne tourne pas à l’occultisme.

G.G.  : Donc, en cette période où chacun ressent bien la pesanteur du quotidien pour se transformer et aller vers cette sérénité en plénitude qui correspond à se spiritualiser, la Franc-maçonnerie et notamment le Rite Écossais Ancien et Accepté tel que pratiqué à la Grande Loge de France est une voie que l’on peut parfaitement recommander à ceux qui nous écoutent ce matin !
G.P.  : Moi je pense que le Rite Écossais Ancien et Accepté est une voie spirituelle fondamentale pour accéder à un état meilleur, à un état de sagesse et un état de sérénité.

M.H.  : Un de vos successeurs avait parlé de conversion du regard, est-ce que c’est en phase avec votre réflexion...
G.P.  : Oui, tout à fait. La conversion du regard correspond tout à fait à une quête vers l’intérieur de soi-même et pour ensuite faire en sorte de pouvoir être porteur de la sagesse que l’on a pu acquérir.
M.H.  : Quelles sont selon vous les qualités nécessaires, s’il y en a, pour pouvoir entamer le Travail ?
G.P.  : Je crois que les qualités, je dirais que la 1ère qualité c’est la curiosité au bon sens du terme. La deuxième qualité c’est la quête de l’amélioration.

M.H.  : Et peut-être un peu d’opiniâtreté aussi ...
G.P.  : Il faut vouloir travailler. L’Alchimiste est quelqu’un qui travaille seul et qui travaille beaucoup. Il ne désespère pas lorsqu’il ne réussit pas à atteindre le stade auquel il voulait parvenir. Le Franc-maçon c’est également la même chose. Chacun doit marcher à son pas vers un état de conscience supérieur à celui qu’il a atteint. Il n’y a pas de règle commune sauf les règles qui fondent le Rite.

G.G.  : Le Désir d’apprendre et de comprendre est-il suffisamment entretenu par la méthode Maçonnique ?
G.P.  : Oui, je pense que dans la méthode maçonnique tous les éléments sont réunis pour que l’individu puisse se perfectionner.
La méthode maçonnique est une méthode qui demande également que l’intéressé fasse un travail personnel important. Il ne faut pas qu’il se satisfasse simplement du travail qui a lieu dans la Loge. Le travail dans la Loge est un travail d’éveil. Le travail complémentaire est celui qui va permettre d’avancer.

M.H.  : Merci Guy Piau. Travailler pour apprendre et comprendre. Nous en resterons sur cette conclusion. Je rappelle le titre de votre ouvrage, « Tradition Alchimique et Tradition maçonnique », paru aux Éditions Detrad.

 

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