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Emission du mois de Mai 2004

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Daniel Bacry,Les Philanthropes Réunis

Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour.

Au micro,
Serge DEKRAMER,
Marc HENRY,

Serge Dekramer : Aujourd’hui, nous avons l’immense joie de recevoir Daniel qui est un très vieux maçon. Il a des responsabilités au niveau de notre instance, dont nous allons parler.
Auparavant, Daniel Bacry, pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Comment êtes-vous venu en maçonnerie et quand ?

Daniel Bacry : Effectivement, je suis un vieux maçon, j’appartiens à la Grande Loge de France depuis 40 ans. J’ai été initié en 1964, dans une vieille Loge, dont le nom est Les Philanthropes Réunis, cette Loge a aujourd’hui 165 ans. Elle est née sous la Restauration, en 1 839.

S. D. : Il faudrait presque faire une émission sur Les Philanthropes Réunis. Daniel Bacry, vous êtes un homme actif, vous avez été dans votre vie, que nous qualifions peut-être à tort de profane, très actif, vous avez eu de grandes responsabilités...
D.B. : Oui, sans doute. Je suis rapatrié d’Algérie. À Alger, j’étais le vérificateur principal des textes de la ville d’Alger.
En France, j’ai complètement changé de métier, je me suis occupé de gestion immobilière.

S. D. : Parallèlement à la maçonnerie, vous vous êtes intéressé de manière très active au problème de la torture et vous avez écrit un ouvrage assez important...
D.B. : Oui, j’ai écrit un ouvrage avec Michel Ternisien, La Torture. Il faut resituer cela dans le contexte de l’époque, en 1980-1981, où la torture était un problème essentiel.
À cette époque-là, près de 60 pays pratiquaient la torture de façon institutionnelle. Nous avions donc développé, non pas la torture en tant que sévices mais en tant que représentation d’une forme de gouvernement.

S. D. : Ce qui effectivement, en tant que Maçon, devait vous être assez difficile à accepter...
D.B. : Oui, sans aucun doute et c’est la raison pour laquelle je m’occupais au sein d’Amnesty International - sans occuper de poste précisément - et en donnant des conférences au sein même de certaines Loges maçonniques et dans des milieux que vous dites profanes.

S. D. : Parallèlement à cette action, vous êtes un grand Maçon, un vieux Maçon, et vous faites partie d’une Instance suprême, que l’on appelle le Suprême Conseil de France et qui et à l’origine de la Grande Loge de France. Ce Suprême Conseil de France, qui est en quelque sorte, vous allez nous en parler, le gardien de ce que nous appelons le Rite Écossais Ancien et Accepté, sous lequel nous travaillons. La question qui se pose d’emblée, est : qu’entend-on par Rite Écossais Ancien et Accepté ? Quelle en est l’origine ?

D.B. : Le Rite, déjà dans les Religions, on sait que c’est l’ordre qui prescrit les cérémonies.
En maçonnerie le mot de Rite a été adopté, il y a assez longtemps, en 1751, quand est né le Rite dit Ancien. C’est la raison pour laquelle le Rite Écossais Ancien et Accepté veut dire que lorsque s’est constitué, en 1801, aux USA, le 1er Suprême Conseil du monde, le Rite a été appelé Rite Écossais, puisque d’Ecosse, Ancien et Accepté puisqu’il acceptait aussi bien la Grande Loge des modernes que la Grande Loge des anciens.

Marc Henry  : Laquelle Grande Loge des anciens était en fait la plus moderne.
D.B. : Vous avez raison. Jusqu’en 1751, ceux qui se disaient anciens critiquaient ceux qui étaient avant eux, nés de la Constitution d’Anderson de 1723. C’est un point d’Histoire.

S. D. : Alors précisément, la question qui se pose, car il y a dans le paysage maçonnique français, mondial, plusieurs Rites (Le Régime Écossais Rectifié, Le Rite Écossais Ancien et Accepté) et d’autres c’est : Quelle est la spécificité du Rite Écossais Ancien et Accepté ?

D.B. : Définir la spécificité du Rite demanderait je crois un temps qui dépasserait celui de notre émission. Je pense que cette spécificité a été tout récemment résumée par le Grand Maître de la Grande Loge de France, Yves-Max Viton, au cours d’une récente Fête de l’Ordre Écossais et je peux même de mémoire le citer : Il disait que la régularité rituelle d’une puissance maçonnique, c’est-à-dire au Suprême Conseil de France ou à la Grande Loge de France, est que cette puissance n’a de valeur que par rapport à ses règles propres.

Il est important de souligner que la Grande Loge de France s’estime, elle, régulière par référence :
 

  • aux Constitutions et Règlements qui datent de 1762 et aux grandes Constitutions de Berlin qui datent de 1786. 
    au Convent de Lausanne de 1875 qui a posé les Grands principes de la Franc-maçonnerie écossaise :
  • lnvocation et glorification du Grand Architecte de l’Univers, nous y reviendrons, si vous le voulez ;

La présence des trois grandes Lumières qui ne sont jamais dissociées sur l’autel des serments en Loge. La première de ces grandes Lumières c’est le volume de la Loi sacrée, la Bible. La Bible pourquoi ? Par référence aux rituels.
Il y a également ce que nous appelons le respect d’une démarche initiatique qui est spirituelle et graduelle de degré en degré ; le respect des rituels qui eux ordonnent les cérémonies maçonniques et enfin
Le rejet de la mixité. Le Grand Maître Yves-Max Viton, a précisé que le fait que la Grande Loge de France ne reçoive pas de sœurs pendant les tenues rituelles ne peut être considéré comme un signe d’exclusion.

S. D. : D’ailleurs, il faut savoir que la Grande Loge Féminine de France a été créée par la Grande Loge de France. C’est un autre sujet nous n’avons pas le temps d’en parler dans le cadre de cette émission.
Je voudrais revenir à cette Déclaration de Principe, qui a été mise en forme par le Suprême Conseil de France. Ce Suprême Conseil de France, cette instance dirigeante de tous les grades de la maçonnerie va fêter cette année son 200e anniversaire. Pouvez-vous nous en parler ?

D.B. : Effectivement le Suprême Conseil de France a été constitué au mois d’octobre 1804 donc il commémore cette année son bicentenaire. Avec le Suprême Conseil de France est venu d’une façon concomitante le Rite Écossais Ancien et Accepté. Cette année nous fêtons donc le bicentenaire de la pratique continue du Rite Écossais Ancien et Accepté.
Je dois d’ailleurs souligner que ce Rite est actuellement le rite le plus pratiqué au monde et c’est le Rite pratiqué par les Loges de la Grande Loge de France.

M. H. : Pourriez-vous nous expliquer Daniel Bacry comment s’est organisé justement le Rite. On parle de l’Institution Suprême Conseil de France mais comment a-t-elle organisé ces différents degrés du Rite ? Combien y en a-t-il dans le Rite Écossais Ancien et Accepté ?
D.B. : Il y a 33 degrés. Les trois premiers degrés sont dits grades symboliques. Ce sont des grades importants : apprenti, compagnon et maître et cette maçonnerie symbolique est gérée par la Grande Loge de France d’une manière indépendante et souveraine.

S. D. : Indépendance qui est donnée par le Suprême Conseil en 1894.

D.B. : C’est-à-dire que lorsque je vous parlais il y a un instant de ma Loge Les Philanthropes Réunis, en 1839, à ce moment-là c’était le Suprême Conseil de France qui gérait les 33 degrés. La Grande Loge de France est devenue indépendante en 1894.

S. D. : Je voudrais que l’on revienne un court instant sur cette fameuse Déclaration de Principe, en vous posant la question : Comment est-il possible de concilier ce qui est écrit de manière très précise dans la Déclaration de Principe, c’est-à-dire la reconnaissance de l’existence d’un principe créateur et le fait qu’il n’y a aucune exclusive au niveau des croyances et des Obédiences des uns et des autres.
On peut accepter en Grande Loge de France aussi bien des croyants que des non croyants. Comment est-il possible de concilier ces deux éléments ?

D.B. : Il faut d’abord retenir que le Rite Écossais Ancien et Accepté est un Rite initiatique, maçonnique, traditionnel et universel.
Nous venons de dire qu’il comporte 33 degrés et du 4e au 33e degré, il forme la Juridiction du Suprême Conseil de France.
En ce qui concerne le Grand Architecte de l’Univers, c’est un concept qui couvre toutes les opinions, toutes les croyances, et qui trouve son fondement... Je vais vous parler à travers une image : la Franc-maçonnerie peut être considérée comme un arbre, un tronc, c’est l’ordre universel ; il y a des branches et ces branches ce sont les différents Rites. De ces Rites naissent les Obédiences et les Juridictions qui sont les bourgeons et dans le Rite Écossais Ancien et Accepté ce qui forme son unité c’est précisément ce Grand Architecte de l’Univers. C’est un concept qui couvre les croyances que l’on soit athée, croyants, religieux ou non - religieux, je pense que c’est une forme d’union qui n’existe pas ailleurs, c’est ce qui fait la spécificité du Rite Écossais.

S. D. : Peut-être la spécificité de la maçonnerie française !

D.B. : Peut-être mais il serait beaucoup trop long d’en donner les différents détails.

S. D. : Nous n’avons pas le temps de parler des autres Rites, la question qui se pose, c’est Rite Écossais Ancien et Accepté, oui mais un Rite pour quoi faire ?

D.B. : Un Rite d’abord c’est la Maçonnerie, la Franc-maçonnerie qui ouvre là des voies permettant à ceux qui veulent y adhérer de trouver un chemin d’abord pour ce que nous appelons la construction individuelle, construire son Temple personnel, également participer à la construction du Temple universel, c’est-à-dire ne pas vivre simplement en Maçonnerie en cloisons fermées. Mais, vivre de façon à être en contact avec tous nos Frères dans l’humanité. C’est cela le principe essentiel.

M. H. : Autrement dit la Maçonnerie aspire à initier tout le monde !

D.B. : Dans l’absolu ce serait merveilleux.

M. H. : Ceux qui le souhaitent.

D.B. : La Franc-maçonnerie c’est exactement le contraire des sectes. Dans une secte, il est très facile d’y entrer et il est très difficile d’en sortir.
La Franc-maçonnerie c’est un petit peu le contraire car pour y entrer on va vous demander selon ses principes : si vous êtes libre et de bonnes mœurs ; on fera peut-être une enquête vous demandant des renseignements.
Quand vous y êtes entré, si un jour, vous souhaitez en partir, il vous suffit simplement d’écrire je m’en vais.

S. D. : Il est dit dans la Déclaration de Principe, également, que toute discussion religieuse et toute discussion politique sont bannies, sont interdites et cependant il est très courant dans les Ateliers d’entendre parler des religions.
Ne pensez-vous pas qu’il est important de connaître de manière disons, presque scientifique ou historique toutes les religions.
Elles ont toutes quelque chose à dire... Chacune est un moyen d’appréhender le monde, différent peut-être de la Maçonnerie.
Quel est le rapport entre la Maçonnerie et les religions ?

D.B. : La Franc-maçonnerie puise ses racines dans toutes les philosophies, dans toutes les religions aussi bien dans la tradition grecque que dans la tradition judéo-chrétienne. Tout ce que peut considérer la pensée humaine à travers les grands initiés par exemple.
La méthode maçonnique s’appuie sur la tolérance. Elle propose ses symboles, ses mythes, ses légendes afin d’ouvrir pour l’homme, pour vous, pour moi, pour ceux qui le souhaitent une réelle liberté de pensée contre tout réductionnisme. C’est-à-dire très rapidement dépasser les dogmatismes de notre temps et ils existent. _ Accepter de discuter des propositions même si elles sont opposées ou contradictoires, permettre une ouverture détachée de la religion, même si l’on est pratiquant et très croyant et ouvrir les voies d’une Fraternité entre ce que je peux appeler les Frères en Humanité.

S. D. : En fait, on pourrait dire que la Maçonnerie est une manière de pouvoir réunir toutes les religions. Si les religions se combattent parce que chacune pense détenir la vérité, la Maçonnerie dit que toute recherche, toute quête finalement va dans le même sens et réunit les hommes quelque part.

D.B. : D’ailleurs, on ne peut pas oublier qu’au moment de sa gestation le Rite, notre Rite Écossais s’est trouvé au carrefour des grands héritages de la pensée humaine que ce soit les rituels venus d’Allemagne de la Stricte Observance Templière, que ce soit l’esprit des Chapitres rosicruciens, les apports hermétistes, kabbalistes, alchimiques. Et un chaînon essentiel, nous n’aurons pas le temps de le développer, c’est celui du Conseil des Empereurs d’Orient et d’Occident.

M. H. : On trouve tout cela dans le Rite Écossais Ancien et Accepté !

S. D. : C’est difficile de faire le tri dans tout cela...

D.B. : Oui. Vous savez on ne raconte pas la Maçonnerie...

M. H. : Combien de temps faut-il pour arriver au bout de ce vécu ?

D.B. : Tout dépend de ce que souhaite l’adepte. Quand je suis entré en Maçonnerie, en 1964, je ne savais que peu de choses, si ce n’est de quelques livres que j’avais lus et d’un avocat ami qui m’avait incité, je quittais le scoutisme, à entrer en Maçonnerie.
Je savais simplement que Baden Powell était Franc-maçon.
Au fur et à mesure, c’est une École, la Franc-maçonnerie présente différents visages, différents aspects, c’est aussi un lieu de Fraternité, un lieu de Cherchant.
Je crois que la Maçonnerie est le seul lieu où précisément on peut parler sans jamais être interrompu mais où l’on a l’obligation de ne jamais interrompre l’autre.

S. D. : Nous parlions de Rite et nous disions en substance que le Rite est un outil précieux pour transmettre, mais pour transmettre quoi. La transmission, en maçonnerie, cela correspond à quoi ?

D.B. : C’est la transmission d’une Tradition, d’une Tradition Maçonnique.
La Tradition de ce qui veut être pour l’homme une recherche de quelque chose de perdu. Actuellement, c’est la spiritualité.
Nous sommes dans un monde difficile, un monde de violence, un monde de guerre, où l’affrontement est quotidien. Il y a là un grand îlot où l’on recherche cette spiritualité en dehors même de la Religion de base que chacun conserve dans son cœur. On recherche précisément tous les moyens permettant à l’homme de se retrouver dans la paix de l’esprit, dans la paix des cœurs et dans la paix tout court.

M. H. : Vous pensez que c’est une possibilité pour le monde d’aujourd’hui ? On a l’impression que la violence est tellement présente qu’il n’y a pas de place pour cette élévation-là, collective !

D.B. : Il faut qu’il y ait au moins quelques hommes qui disent non.

M.H. : Les maçons sont de ceux-là ?
D.B. : Ils sont de ceux-là.

S. D. : Justement, il faut quelques hommes qui disent non. Comment est-ce que le Maçon peut œuvrer, comme cela est dit, de manière précise, dans la Déclaration de Principe, pour travailler sans relâche au bonheur de l’humanité et pour suivre son émancipation pacifique et progressive (je cite). Comment peut-il faire ? Cela ne se situe pas uniquement dans la pratique du Rituel ?

D.B. : Il ne faut pas oublier que dans un contexte de désenchantement total, le Maçon écossais, plus que jamais, est en quête de Lumière, d’éveil et doit défendre un idéal qui soit à la fois un idéal de justice, de paix, d’amour et de Fraternité. Plus que jamais, l’esprit du Rite Écossais Ancien et Accepté doit rester ce que j’appelle un rempart, un rempart traditionnel que nous appelons initiatique, spirituel, contre l’abandon des valeurs essentielles.

S. D. : Nous vous remercions Daniel Bacry d’avoir bien voulu participer à cette émission et de nous nous avoir parlé de l’initiation au R.E.A.A.

 

Nos conférences publiques sont filmées.

Vous pouvez retrouver les interventions de Monique Castillo, André Combes, André Comte-Sponville, Roger Dachez, Régis Debray, Luc Ferry, Jean-Claude Guillebaud, Eric de Montgolfier, Pascal Picq, Gérard Rabinovitch, et bien d’autres…

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