Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour.
Au micro,
Bernard PLATON
Serge DEKRAMER
Bernard PLATON : Aujourd’hui nous avons l’avantage, le plaisir de recevoir Jean-Yves Goéau-Brissonnière, qui est Grand Maître Honoris Causa de la Grande Loge de France. Il fut un avocat célèbre, efficace. Il n’a pas pris de responsabilités au niveau du Conseil de l’Ordre, parce qu’il voulait être libre et indépendant de toutes pressions. C’est un maçon, de la Grande Loge de France depuis une quarantaine d’années. Il a de l’expérience ; il a, en particulier en politique, participé à des Cabinets ministériels. Il fut un collaborateur de Mendès-France. Il a écrit un certain nombre d’ouvrages, en particulier, sur la guerre d’Algérie, un livre tout à fait intéressant, détaillé, livrant « quelques secrets », des secrets du pouvoir. A ce micro, il n’y a pas si longtemps, le 10 octobre 2001, le Grand Maître, non pas de la Grande Loge de France, mais du Grand Orient de France disait : « les francs-maçons sont des gens ordinaires qui vivent une aventure extraordinaire ». Que suscite cette réflexion pour vous ?
Jean-Yves Goeau-Brisssonnière : Je pense que les francs-maçons sont inévitablement des hommes ordinaires. J’ai personnellement l’ambition, sans aucun orgueil, que la dimension maçonnique, à partir de l’initiation permette d’une part de se modifier et d’autre part de modifier à l’extérieur les hommes ordinaires.
B.P. : Cela veut donc dire que chacun d’entre nous entrant en maçonnerie, entrant dans la voie initiatique, doit aller au plus profond de soi-même et accomplir la « mission » qui nous est assignée, en allant le plus loin possible de ce qui nous est possible.
J-Y.G-B : L’épreuve est là, pour chacun et je n’oserai pas dire que tous réussissent. Parce que l’investigation d’aller au fond de soi-même, ce n’est pas une entreprise facile, et je crois que pour la réussir il faut vraiment être aidé par les autres Frères en Loges.
S.D. : Aller au fond de soi-même, peut être interprété aussi comme une espèce d’élection, mais est-ce que cela ne confère pas une responsabilité beaucoup plus grande aux Maçons ?
J-Y.G-B : Pour ceux qui vont au fond d’eux-mêmes. Parce qu’ils ne se contentent pas de contempler l’ego. Ils songent aussitôt à l’autre, mon ami Bernard dirait l’altérité, et par conséquent, ils prolongent leur expérience en la diffusant. Ce qui est important en maçonnerie c’est cette espèce, non pas du je et du toi, mais cette communication, discrète, réelle, pas du tout mythique, entre les uns et les autres. Si les uns et les autres comprennent la responsabilité, c’est toute l’Obédience et l’Ordre, (il y a les Obédiences au sein de l’Ordre), qui en bénéficient.
S.D. : Cette responsabilité, prise sur un plan général, est-ce qu’elle nous amène à dire que l’homme, le maçon, est responsable de l’action globale des autres hommes. Est-ce que le maçon est responsable des massacres du Rwanda, de la Shoah ?
J-Y.G-B : J’oserai répondre oui. Ce n’est pas un paradoxe, c’est que le maçon, il faut le prendre dans la Loge et à l’extérieur. Il n’y a pas de bon maçon qui ne soit pas en même temps bon citoyen. Vouloir se replier au sein de la Loge est mauvais. Le bon citoyen, associé aux affaires de la Cité, de l’Europe, du monde, est fatalement comptable vis-à-vis de sa conscience et des collectivités de ce qui se passe dans le monde. A ceci près que pour le maçon qui veut, et il n’est pas le seul à le vouloir, être exemplaire, il faut chaque jour, dans la cité, qu’il participe à cet effort vers la paix tellement menacée. Toute l’histoire humaine derrière nous indique cette mauvaise mesure, et puisque l’un de mes deux partenaires évoquait le Rwanda, je crois qu’en France des voix, non seulement d’opposition mais aussi du Gouvernement, après coup ont en 1994, en 1995, la France a commis une erreur et même le Secrétaire Général des Nations Unies Kofi Annan partage cette erreur.
B.P. : Des exemples comme le Rwanda, il y en a plein. Le maçon est un homme de devoir. Si l’on parle de devoir on va parler de droit. Vous appartenez et vous participez aux travaux de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme ; nous avons aussi à la Grande Loge de France une Commission Obédientielle des Droits de l’Homme. Cela veut donc dire Homme de Devoir, et que l’on débouche sur le droit. Souvent dans le monde on a tendance à dire, on parle toujours des droits, on ne parle jamais des devoirs. Vous qui êtes juriste, on ne peut pas dissocier les deux notions ?
J-Y.G-B : Dans la déclaration universelle des droits de l’homme dont il est un des co-auteurs avec Madame Roosevelt, René Cassin, de sa plume, avait écrit un chapitre sur les devoirs. En définitif, il n’a pu que faire accepter un article, l’article 29, qui est le dernier article de la déclaration des droits de l’Homme. Cela étant...
B.P. : Quel est-il cet article ?
J-Y.G-B : C’est sur les devoirs. Les devoirs de l’homme, en fonction des droits qui lui sont conférés, la personne humaine etc. parce qu’il ne faut pas différencier l’homme et la femme !
S.D. : Bien sûr.
J-Y.G-B : Je répondrai par une boutade. Pour un maçon, mais pas uniquement pour un maçon, (cela devrait être vrai de ceux que l’on appelle injustement les profanes), pour tout le monde j’estime que le devoir est toujours la récompense, ou plutôt que le droit, est la récompense du devoir accompli.
B.P. : C’est un thème que vous avez développé l’autre jour dans une Loge dans laquelle j’assistais aux travaux. Auditeur, spectateur, participant, c’est vrai que c’est une notion tout à fait exaltante d’accomplir son devoir.
S.D. : Ce qui revient à dire que le devoir de l’homme, c’est de tout mettre en œuvre pour faire appliquer le droit.
J-Y.G-B : Tout à fait.
B.P. : Cela veut donc dire aussi, vous l’avez cité l’autre jour, que l’application de son devoir mène au plaisir de l’accompli ?
J-Y.G-B : Il faut avoir l’enthousiasme du devoir. On dit toujours remplir son devoir conjugal, remplir les devoirs de vacances etc. C’est une dérive du mot, en général le devoir doit conduire à la satisfaction de l’avoir accompli. Là le droit naît, dont nous sommes les possesseurs.
B.P. : Cette commission consultative des droits de l’homme, l’autre jour nous parlions dans un autre lieu de la mondialisation du droit. Ce sont des notions qui me semblent tout à fait intéressantes ; on a l’impression, que plus personne ne va pouvoir échapper à des transgressions de la morale. Cela ne va pas se faire du jour au lendemain. _ Des actes répréhensibles, il y en a toujours. On a parlé du Rwanda, on peut parler aussi de ce qui se passe au Moyen-Orient, cela veut dire qu’il va y avoir de plus en plus de limites donc de contraintes. La tolérance c’est aussi, comme on le dit en mécanique, la faculté de deux pièces de se mouvoir avec les jeux mais des jeux qui ont des limites. Les limites vont être fixées de plus en plus de manière claire.
J-Y.G-B : Dans l’espace, la France, l’Europe, le monde ; En France nous avons des instruments qui permettent aux citoyens des 41 pays d’Europe - c’est-à-dire l’Europe du Conseil de l’Europe, pas l’Europe des 15 - de demander satisfaction à une juridiction, à partir d’une convention européenne des droits, des libertés fondamentales dont Cassin a été aussi le co-auteur.
B.P. : Il était franc-maçon Cassin ?
J-Y.G-B : Non. J’ai eu à travailler de près cette question et j’ai déçu ceux qui m’invitaient pour inaugurer une Loge René Cassin, en leur disant, comme orateur, que René Cassin était un vrai maçon mais de l’extérieur.
B.P. : Par contre il est clair, que par son engagement et son enthousiasme ...il l’était en esprit..
J-Y.G-B : La mondialisation, il y avait eu avant la déclaration universelle, après la convention européenne des droits de l’homme, et il y a eu depuis des avancées incontestables, à travers les drames du monde mais pour les réduire, il y a eu des avancées incontestables, au plan européen d’une part, parce qu’avec le jeu de cette convention et depuis moins d’un an, vous avez une charte européenne des droits fondamentaux, (le rédacteur, le Cassin de l’époque est Guy Brébant), adoptée par l’Europe des 15 pays, l’Union Européenne et qui va avoir une efficacité, une efficience certaine. Là c’est une avancée.
De même que la Constitution d’un espace judiciaire européen, au temps où le terrorisme n’est pas une exception, va jouer un grand rôle. Là je débouche sur le côté mondial. Cela semble un paradoxe. Le monde est malheureux, il y a partout des massacres et vous nous parlez d’une avancée, oui une avancée, parce que l’existence d’une cour pénale internationale, qui a été constituée à Rome, en juillet 2000, est quelque chose de considérable. Il y a un problème encore. On se heurte à des problèmes de procédures.
Quand on voit que dans l’attente de cet édifice important et s’imposant à tous et surtout aux Chefs d’Etats, des Juridictions ad hoc ont été constituées : pour la Yougoslavie, notamment, en Afrique également ; quand on pense qu’un pays qui nous a apporté la Liberté, mais qui a ses déformations de conservatisme, à savoir l’Angleterre, a pu défier les grands du monde en faisant arrêter Pinochet, on peut considérer que c’est un pas. Là il s’agit de juridiction d’exception.
Le Rwanda, la Yougoslavie, la Serbie, mais maintenant la cour pénale internationale qui va être officialisée dans peu de temps, il fallait 60 adhésions, sur près de 200 pays dans le monde, on en est maintenant à 55, par conséquent on peut espérer que les grandes puissances qui n’ont pas ratifié jusqu’à présent, pour des raisons politiques ou géopolitiques comme les Etats-Unis, comme la Chine, et comme l’U.R.S.S., la fédération de Russie, vont le faire. A ce moment là je crois que cela sera un espoir pour le monde, de voir que les grands du monde, comme à Nuremberg, ne sont pas les mieux lotis face à une justice universelle.
B.P. : Cela veut donc dire que comme tout œuvre humaine la mondialisation fustigée par les uns, adulée par les autres quand il s’agit du marché, quand il s’agit de la finance, peuvent avoir aussi des côtés positifs, en particulier au niveau du droit. C’est vrai que ces choses là ne vont pas se faire en 2 minutes mais entre le Moyen-Age, qui était très éclairé par ailleurs mais qui au plan de toutes les exactions n’avait pas de contrôle autrement que par les systèmes de l’époque qui étaient des églises on peut dire que les démocraties dans leur ensemble vont pouvoir arriver à donner des limites aux choses pour que la tolérance, dont on parlait tout à l’heure, en terme de mécanique, puisse être respectée.
S.D. : Comment faire appliquer ces droits de l’homme dans des pays où les habitants n’ont pas le minimum pour vivre ?
J-Y.G-B : Maintenant par la mondialisation, tout le monde peut voir aussi bien les compétitions de football que d’assister aux choses malheureuses. Je crois que le défi ne vient pas seulement de l’Occident mais des Nations-Unies. On peut admettre que les droits de l’homme doivent être propagés et s’étendre à tous les pays de la planète à condition, et René Cassin y songeait, de ne pas oublier les déshérités. Autrement dit il n’y a pas de droit de l’homme qui puisse l’emporter au plan mondial sans un développement co-latéral. A l’époque, René Cassin qui songeait au devoir, songeant aux déshérités disait : « il faudra un jour un plan Marshall pour les pauvres ».
B.P. : Pensez-vous que la maçonnerie a son rôle à jouer dans cette affaire ? On va peut-être déboucher sur des choses moins importantes apparemment, mais il semblerait qu’il y a un courant actuellement, en particulier en France, où les Obédiences qui étaient non pas séparées mais qui vivaient chacune dans leur coin, qui vivaient chacune dans leur maison, sont en train de se rassembler.
Il y a un événement qui me semble important en effet, d’une part le Président de la République et le Premier Ministre ont reçu, non pas séparément, 9 Obédiences françaises ensemble et cela me semble un pas. Bien entendu il y a d’autres gens qui sont reçus par ailleurs mais toutes les entités qui devront présenter une sorte d’autorité morale et spirituelle sont de plus en plus je crois écoutées.
J-Y.G-B : Chaque fois qu’il y a eu des violations flagrantes aux droits de l’homme, la plupart des grandes Obédiences se sont retrouvées pour communiquer, pour organiser des meetings, tout ce que vous voulez ...mais maintenant il y a un pas de franchi à partir des drames les plus récents dans le monde notamment le 11 septembre. C’est un fait que, alors que la maçonnerie pourrait être ce qu’elle est et ce qu’elle doit devenir, peut rester diverse, les rassemblements comme chez le Président de la République des 9 obédiences démontrent que s’il y a diversité en surface, la culture, non pas le culte des valeurs en profondeur, dans chaque obédience fait que devant de telles épreuves elles peuvent se retrouver par forcément pour s’unir, le problème n’est pas un problème de structure mais d’esprit et de cohérence.
S.D. : C’est se réunir pour travailler et chercher ensemble.
J-Y.G-B : Tout à fait.
B.P. : L’universalité, c’est en fait cela : la mondialisation, dont nous parlions à l’instant. L’universalité que les francs-maçons ont tenté de mettre en place depuis environ 2 siècles et demi, trois siècles, c’est en fait ce que vous venez de dire dans son application journalière...
J-Y.G-B : C’est ce que souhaitaient les hommes des Lumières.
B.P. : Qu’est-ce qui nous empêche de tendre la main à notre voisin ? En fait, on s’aperçoit qu’au jour le jour, même dans nos pays un certain nombre d’événements de réclamation corporatiste se sont exprimés avec beaucoup d’intensité et à chaque fois c’est sûrement l’impossibilité ou l’incapacité à tendre la main et de communiquer avec son voisin, avec l’alter ego, vous parlez de l’altérité qui est un mot, vous me l’avez attribué tout à l’heure, Jean-Yves Goeau-Brissonnière, mais c’est plutôt Serge Dekramer qui parle beaucoup d’altérité !
S.D. : L’altérité concerne tout le monde. Même nous deux.
J-Y.G-B : Même notre Grand Maître dans une thèse. Je pense, personnellement que la quête qui est en Loge doit nous permettre d’être exemplaire à l’extérieur comme nous devons l’être à l’intérieur. C’est-à-dire que nous sommes maçons dedans mais nous le sommes dehors. A tel point que l’on doit traiter l’autre comme étant notre égal sans faire du prosélytisme mais pour lui faire partager nos valeurs et notre volonté en permanence de nous rapprocher des autres et d’être plutôt non pas pour des compromis mais pour des cohérences entre les hommes.
S.D. : Là il s’agit d’un combat, parce que c’est un vœu pieux quelque part.
B.P. : Un vœu pieux certes, je voudrais maintenant parce qu’il va être temps, non pas de terminer, mais de procéder à une chute de notre entretien, citer une parole de Michel Barat, qui est le Grand Maître de la Grande Loge de France, puisque j’ai commencé par une expression du Grand Maître du Grand Orient de France, Michel Barat disait dans un de ses livres : « il faut avoir le pessimisme de la raison et avoir l’optimisme de la volonté », paraphrasant d’une certaine manière Alain mais dans une vision très positive.
Un peu pour choquer ou pour être paradoxal à la fin de notre entretien, je voudrais vous lire un poème d’un certain Maurice Livartowski qui est un des mes Frères de la Grande Loge de France, qui est venu de sa Pologne bien avant la guerre et qui a été déporté relativement jeune. Il a mis 60 ans pour écrire ce que je vais vous lire et qui est l’anti-thèse de ce que nous venons de dire. Il l’a intitulé :
- Le mal absolu - - L’univers concentrationnaire nazi -
Et la nuit, les Haëftlingers s’entretueront
Pour dix grammes de pain, pour un peu de place.
Le matin, les cadavres couverts d’ecchymoses, dans les fossés.
A Woebbelin, il faudra monter la garde des morts avec des gourdins
Et tuer ceux qui mangent cette chair misérable et fétide des cadavres.
Des squelettes étonnants, les yeux vides, marchent en aveugles sur
Des ordures puantes.
Ils s’épaulent à une poutre, la tête tombante,
Et restent immobiles, muets, une heure, deux heures.
Un peu plus tard, le corps s’est affaissé.
Le cadavre vivant est devenu un cadavre mort.
Dans la nuit, les hommes se massent sur cinq.
La neige est partout.
Les phares de la porte principale beuglent dans
La tempête comme des cornes barbares et puissantes.
Quarante cinq mille détenus montent vers la Grand’Place.
Tous les soirs, immanquablement.
Les vivants, les malades et les morts.
Les injures rongent les lèvres et se taisent devant les dieux
De la porte principale.
L’orchestre ironique et bouffon scande la marche lente
D’un peuple hagard.
C’est un univers à part, totalement clos, étrange royaume
D’une fatalité singulière.
La profondeur des camps.
Maurice Livartowski







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